Nelson Mandela : biographie, apartheid et économie de la transition
Prisonnier pendant vingt-sept ans puis premier président de l’Afrique du Sud démocratique, Nelson Mandela a négocié la fin de l’apartheid, précipitée par l’assèchement du crédit, et choisi la rigueur budgétaire contre les promesses de son parti.

Qui était Nelson Mandela ?
Nelson Rolihlahla Mandela (1918-2013) est un avocat et homme politique sud-africain, dirigeant du Congrès national africain, qui fut condamné en 1964 à la prison à vie pour sabotage contre le régime d’apartheid, libéré en février 1990, puis élu en 1994 premier président noir de l’Afrique du Sud, fonction qu’il exerça jusqu’en juin 1999. Il reçut le prix Nobel de la paix en 1993 avec le dernier président blanc, Frederik de Klerk.
L’icône a fini par masquer l’homme politique. Mandela fut un stratège qui créa une branche armée, un négociateur qui accepta des compromis que ses camarades jugeaient amers, et un chef d’État qui, devant des caisses presque vides et des marchés méfiants, préféra la stabilité de la monnaie aux nationalisations promises par son parti.
Nelson Mandela en résumé
Fils d’un chef du peuple thembu, élevé à la cour du régent, Mandela devient avocat à Johannesburg et l’un des dirigeants de la jeunesse de l’ANC. Il fonde en 1961 l’organisation armée Umkhonto we Sizwe, est arrêté en 1962 et passe vingt-sept ans en détention, dont dix-huit à Robben Island. Libéré, il négocie la fin de l’apartheid, gagne les premières élections libres et quitte le pouvoir après un seul mandat.
- Époque : Le XXe siècle
- Naissance : 18 juillet 1918, Mvezo (province du Cap)
- Mort : 5 décembre 2013, Johannesburg
- Pays : Afrique du Sud
- Fonctions : commandant en chef d’Umkhonto we Sizwe (1961-1962), vice-président (1985-1991) puis président de l’ANC (1991-1997), président de la République d’Afrique du Sud (10 mai 1994-14 juin 1999)
- Œuvre principale : la négociation de la fin de l’apartheid, la Constitution de 1996, la Commission vérité et réconciliation, le passage pacifique à la démocratie
- À retenir : un gouvernement révolutionnaire qui choisit en 1996 une politique de rigueur, le plan GEAR, pour rassurer les investisseurs
La vie de Nelson Mandela : le prisonnier qui sortit pour gouverner
Rolihlahla Mandela naît le 18 juillet 1918 à Mvezo, dans le Transkei. Son père, chef local et conseiller du roi des Thembu, meurt quand il a neuf ans ; le régent Jongintaba l’élève comme un fils. Une institutrice méthodiste lui donne le prénom de Nelson. Étudiant à l’université de Fort Hare, il en est renvoyé en 1940 après une protestation, fuit un mariage arrangé et gagne Johannesburg en 1941, où il travaille dans un cabinet d’avocats blanc.
Il adhère à l’ANC en 1943 et fonde l’année suivante sa Ligue de la jeunesse avec Walter Sisulu et Oliver Tambo. En 1948, le Parti national gagne les élections et institue l’apartheid, la ségrégation raciale érigée en système. Mandela organise la campagne de désobéissance de 1952 et ouvre la même année avec Tambo le premier cabinet d’avocats noirs de Johannesburg. Accusé de trahison avec 155 autres militants en 1956, il est acquitté en 1961.
Après le massacre de Sharpeville, le 21 mars 1960, où la police tue 69 manifestants, l’ANC est interdit. Mandela conclut que la non-violence a échoué. Il fonde en 1961 Umkhonto we Sizwe, « le fer de lance de la nation », qui commet des sabotages contre des installations, et, selon des archives publiées depuis, siège alors au comité central du Parti communiste sud-africain. En 1962, il parcourt l’Afrique pour lever des fonds et recevoir un entraînement militaire. Arrêté le 5 août 1962, il est condamné le 12 juin 1964, au procès de Rivonia, à la prison à vie, après une déclaration où il se dit prêt à mourir pour l’idéal d’une société démocratique et libre.
Il passe dix-huit ans à Robben Island, puis est transféré en 1982 à la prison de Pollsmoor et en 1988 dans une maison de la prison Victor Verster. À partir de 1985, il engage seul des contacts secrets avec le gouvernement. Frederik de Klerk, président depuis 1989, légalise l’ANC et le libère le 11 février 1990. Les négociations, interrompues par des massacres et par l’assassinat du dirigeant communiste Chris Hani en avril 1993, aboutissent aux élections du 27 avril 1994, que l’ANC remporte avec près de 63 % des voix. Investi le 10 mai, Mandela gouverne avec de Klerk comme vice-président jusqu’en 1996, préside à l’adoption de la Constitution et cède la place à Thabo Mbeki en juin 1999. Il meurt à Johannesburg le 5 décembre 2013.
Qu’a accompli Nelson Mandela, et que reste-t-il de son œuvre ?
Mandela a présidé au passage d’un régime raciste à une démocratie constitutionnelle sans la guerre civile que beaucoup jugeaient inévitable. La Constitution de 1996, avec sa déclaration des droits et sa Cour constitutionnelle, reste l’une des plus protectrices au monde. La Commission vérité et réconciliation, présidée par l’archevêque Desmond Tutu à partir de 1996, a échangé l’amnistie contre l’aveu public des crimes, ceux du régime comme ceux de l’ANC.
Il reste aussi un pays parmi les plus inégalitaires du monde, où la fin de la discrimination légale n’a pas effacé l’écart des revenus et des patrimoines, et un chômage de masse que ni le plan de reconstruction ni la croissance n’ont résorbé. Mandela a lui-même reconnu avoir tardé à prendre la mesure de l’épidémie de sida, qui s’étendait pendant son mandat.
Comment Nelson Mandela a-t-il financé son pouvoir ?
L’ANC en lutte vit de cotisations modestes, puis, après son interdiction en 1960, de l’aide extérieure. Le tour d’Afrique de Mandela, en 1962, sert à collecter des fonds auprès des États nouvellement indépendants. En exil, sous la direction d’Oliver Tambo, le mouvement reçoit des armes et des formations du bloc soviétique et des subventions civiles des pays nordiques, la Suède en tête, ainsi que de l’Organisation de l’unité africaine.
Face à lui, le régime d’apartheid repose sur l’or. L’Afrique du Sud est alors le premier producteur mondial, et la flambée du métal jaune en 1979-1980 remplit les caisses de Pretoria. Le basculement vient de la finance. En 1985, alors que les townships s’embrasent, des banques étrangères refusent de renouveler leurs prêts à court terme ; l’américaine Chase Manhattan donne le signal au cours de l’été. Le 15 août 1985, le président Pieter Botha prononce à Durban un discours attendu comme celui des réformes, et n’annonce rien ; le rand s’effondre. Fin août, les marchés des changes et la Bourse de Johannesburg sont fermés. Le 1er septembre, le gouvernement gèle le remboursement de l’essentiel de sa dette extérieure à court terme, de 10 à 14 milliards de dollars selon les sources, et rétablit un double taux de change. En octobre 1986, le Congrès américain adopte des sanctions globales malgré le veto du président Reagan. Le Royaume-Uni de Margaret Thatcher s’oppose aux sanctions générales. Universités et fonds de pension américains vendent leurs actions de sociétés présentes en Afrique du Sud ; plusieurs entreprises se retirent.
L’efficacité de ces mesures est débattue. Les sanctions commerciales furent contournées ; la fermeture du crédit, en revanche, pesa lourd sur une économie qui ne pouvait plus financer sa croissance et voyait ses élites économiques aller rencontrer l’ANC en exil, comme le firent des patrons sud-africains à Lusaka dès septembre 1985. La fin de l’apartheid fut aussi une affaire de bilan comptable.
Au moment de sa libération, au début de 1990, Mandela affirme que la nationalisation des mines et des banques reste la politique de l’ANC, conformément à la Charte de la liberté de 1955. Il change d’avis dans les deux années suivantes. Selon ses propres récits et ceux de ses proches, le forum économique de Davos, en janvier 1992, joue un rôle : il y entend des dirigeants chinois et vietnamiens lui expliquer qu’eux-mêmes privatisent. Le gouvernement qu’il forme en 1994 trouve des réserves presque épuisées et une dette dont le service absorbe environ un cinquième du budget. Le programme de reconstruction et de développement, qui promettait notamment un million de logements en cinq ans, est réduit. L’indépendance de la Banque de réserve est inscrite dans la Constitution, et son gouverneur, Chris Stals, nommé sous l’ancien régime, est maintenu. Le double taux de change disparaît en 1995.
En juin 1996, après une chute du rand, le ministre des Finances Trevor Manuel présente le plan « Croissance, emploi et redistribution », dit GEAR : réduction du déficit, maîtrise de l’inflation, libéralisation des échanges, privatisations partielles, ouverture aux capitaux étrangers. Il vise 6 % de croissance et 400 000 emplois par an en 2000. Le déficit et l’inflation reculent ; les créations d’emplois restent très loin de l’objectif. Les syndicats de la COSATU et le Parti communiste, alliés de l’ANC, dénoncent une politique néolibérale adoptée sans débat. Le président montre l’exemple dans ses comptes personnels : il verse un tiers de son traitement annuel, de 552 000 rands, au Fonds Nelson Mandela pour l’enfance, qu’il crée en 1995.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Nelson Mandela ?
La phrase la plus souvent citée comme extraite de son discours d’investiture de 1994, sur notre peur la plus profonde qui ne serait pas d’être faibles mais d’être puissants, n’y figure pas. Elle vient d’un livre de développement personnel de l’Américaine Marianne Williamson, A Return to Love, paru en 1992 : la citation est donc faussement attribuée à Mandela. Plus étrange encore, l’« effet Mandela » désigne depuis la fin des années 2000 le phénomène de souvenirs collectifs faux, parce que nombre de personnes croyaient se rappeler sa mort en prison dans les années 1980.
La légende a aussi poli l’homme. Le Mandela pacifique des affiches fut le fondateur d’une branche armée ; l’ANC n’a renoncé à la lutte armée qu’en 1990, et la Commission vérité et réconciliation a relevé des violations des droits de l’homme commises dans ses camps en exil. Jusqu’en juillet 2008, Mandela figurait sur une liste de surveillance antiterroriste des États-Unis, héritée de l’époque où Washington tenait l’ANC pour une organisation terroriste.
En sens inverse, la propagande du régime d’apartheid en avait fait un simple agent de Moscou. Son appartenance au Parti communiste, longtemps démentie, a été confirmée par le parti lui-même à sa mort ; elle ne résume ni son nationalisme africain ni sa pratique du pouvoir.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
La biographie autorisée d’Anthony Sampson (1999) a fixé l’image d’un homme d’État hors du commun. Tom Lodge, dans Mandela : A Critical Life (2006), a montré un politique attentif à sa propre image, qui construisit son autorité dès les années 1950. Stephen Ellis, dans External Mission (2012), a documenté les liens de l’ANC en exil avec le Parti communiste et l’Union soviétique, ainsi que l’appartenance de Mandela au comité central du parti au début des années 1960. Le journaliste Jonny Steinberg a revisité en 2023 la relation avec Winnie Madikizela-Mandela.
Le débat le plus vif porte sur l’économie de la transition. Pour l’économiste Sampie Terreblanche (A History of Inequality in South Africa, 2002) ou pour Patrick Bond (Elite Transition, 2000), l’ANC a conclu avec le grand capital un compromis qui a préservé les structures de propriété héritées de l’apartheid. Pour Alan Hirsch, ancien conseiller du gouvernement (Season of Hope, 2005), il n’y avait pas d’autre voie pour un pays endetté et dépendant des capitaux étrangers. Les deux lectures s’accordent sur un point : la libération politique n’a pas été suivie d’une redistribution comparable.
Que peut apprendre de Nelson Mandela celui qui décide ?
Mandela a gagné moins par la force que par le choix du moment. Il a su négocier depuis une position de faiblesse apparente, et accepter de décevoir les siens pour obtenir l’essentiel.
- Le temps peut être un actif : vingt-sept ans de prison firent de lui le seul interlocuteur crédible des deux camps.
- Couper le crédit d’un régime peut peser plus que l’embargo sur ses marchandises : la crise de la dette de 1985 hâta la négociation.
- Rassurer avant de redistribuer : un gouvernement sans réserves dépend de ses créanciers, et le choix de GEAR fut d’abord celui d’éviter une crise de change.
- Les promesses de campagne non chiffrées se paient : le plan de reconstruction annonçait des logements et des emplois sans dire comment les financer.
- Quitter le pouvoir est aussi une décision : en ne briguant pas de second mandat, Mandela a donné à l’Afrique du Sud un précédent rare sur le continent.
Quels livres lire sur Nelson Mandela ?
- Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté, traduit de l’anglais par Jean Guiloineau, Fayard, 1995 : l’autobiographie, commencée en prison.
- Nelson Mandela, Les Lettres de prison de Nelson Mandela, édité par Sahm Venter, traduit par Jean Guiloineau, Robert Laffont, 2018 : la détention racontée de l’intérieur.
- François-Xavier Fauvelle-Aymar, Histoire de l’Afrique du Sud, Seuil, 2006 (rééd. Points, 2016) : la synthèse de référence en français.
- John Carlin, Le Sourire de Mandela, traduit de l’anglais par Marc Saint-Upéry, Points, 2014 : le portrait de l’homme par un journaliste britannique qui couvrit la transition sud-africaine.
- Tom Lodge, Mandela : A Critical Life, Oxford University Press, 2006 : la biographie critique de référence, en anglais.
- Stephen Ellis, External Mission : The ANC in Exile, 1960-1990, Hurst, 2012 : l’ANC en exil, ses financements et ses liens avec Moscou, en anglais.
Questions fréquentes sur Nelson Mandela
Combien de temps Nelson Mandela est-il resté en prison ?
Vingt-sept ans, de son arrestation le 5 août 1962 à sa libération le 11 février 1990. Il en passa dix-huit à Robben Island, puis fut détenu à Pollsmoor et à Victor Verster.
Qu’est-ce que le plan GEAR de 1996 ?
C’est la stratégie macroéconomique adoptée en juin 1996 par le gouvernement Mandela : discipline budgétaire, lutte contre l’inflation, ouverture commerciale et financière, privatisations partielles. Elle stabilisa les finances publiques mais n’atteignit pas ses objectifs d’emploi, et fut critiquée par les alliés de gauche de l’ANC.
Les sanctions ont-elles fait tomber l’apartheid ?
Elles y ont contribué sans en être la seule cause. Le refus des banques étrangères de renouveler leurs crédits en 1985 provoqua une crise de la dette, et les sanctions américaines de 1986 isolèrent le pays, mais la résistance intérieure et la fin de la guerre froide pesèrent autant.
Mandela était-il communiste ?
Il a été membre du Parti communiste sud-africain au début des années 1960, ce que le parti a confirmé à sa mort en 2013 et que l’historien Stephen Ellis avait documenté. Sa politique de président fut néanmoins celle d’une économie de marché.
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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