Otto von Bismarck : biographie, unité allemande et finances du chancelier
Ministre-président de Prusse puis premier chancelier de l’Empire allemand, Otto von Bismarck fit l’unité de l’Allemagne par trois guerres, puis la dota d’une monnaie d’or et des premières assurances sociales obligatoires.

Qui était Otto von Bismarck ?
Otto von Bismarck (1815-1898) est un homme d’État prussien, ministre-président de Prusse de 1862 à 1890 et premier chancelier de l’Empire allemand de 1871 à 1890. Il réalisa l’unification de l’Allemagne sous la direction de la Prusse au terme de trois guerres, en 1864, 1866 et 1870-1871, puis domina pendant vingt ans la diplomatie européenne et créa en Allemagne les premières assurances sociales obligatoires.
On l’appelle le chancelier de fer. L’homme fut aussi un gestionnaire attentif de sa fortune et des finances de l’État, deux domaines qu’il confia en partie au même banquier, Gerson Bleichröder. L’unité allemande se fit sur un budget illégal en 1862, se paya en 1866 par des expédients, et s’acheva en 1871 sur l’indemnité de guerre la plus lourde jamais imposée jusque-là : cinq milliards de francs, avec lesquels l’Empire passa à l’étalon-or.
Otto von Bismarck en résumé
Hobereau de Poméranie, député ultraconservateur en 1847, diplomate à Francfort, Saint-Pétersbourg et Paris, Bismarck est appelé en 1862 par le roi Guillaume Ier pour imposer au Parlement prussien une réforme de l’armée. Il gouverne quatre ans sans budget voté, bat le Danemark en 1864, l’Autriche en 1866, la France en 1870-1871, et fait proclamer l’Empire allemand le 18 janvier 1871. Chancelier pendant dix-neuf ans, il combat les catholiques puis les socialistes, crée un système d’alliances et les assurances sociales. Le jeune empereur Guillaume II le congédie en 1890.
- Époque : Le XIXe siècle
- Naissance : 1er avril 1815, Schönhausen (Altmark, royaume de Prusse)
- Mort : 30 juillet 1898, Friedrichsruh (près de Hambourg)
- Pays : royaume de Prusse, Empire allemand
- Fonctions : ministre-président de Prusse (1862-1890, sauf une interruption en 1873), chancelier de la Confédération de l’Allemagne du Nord (1867-1871), chancelier de l’Empire allemand (1871-1890)
- Œuvre principale : l’unité allemande, la Constitution de 1871, le système d’alliances, les lois d’assurance maladie (1883), accidents (1884), invalidité et vieillesse (1889)
- À retenir : une unité payée par l’indemnité française, et un État social financé par les cotisations plutôt que par l’impôt
La vie d’Otto von Bismarck : le réalisme d’un hobereau
Otto Eduard Leopold von Bismarck naît le 1er avril 1815 à Schönhausen, dans l’Altmark, fils d’un propriétaire noble et d’une mère issue de la bourgeoisie des hauts fonctionnaires. Étudiant turbulent à Göttingen et à Berlin, il passe quelques années dans l’administration, s’en lasse et gère les domaines familiaux de Poméranie. Il épouse en 1847 Johanna von Puttkamer et entre la même année en politique, à la Diète unie de Prusse, comme royaliste intransigeant hostile à la révolution de 1848.
Le roi en fait en 1851 son représentant à la Diète de la Confédération germanique à Francfort, où il apprend à tenir l’Autriche pour la rivale de la Prusse. Ambassadeur auprès d’Alexandre II à Saint-Pétersbourg de 1859 à 1862, puis brièvement à Paris, il est rappelé en septembre 1862 par Guillaume Ier, en conflit avec la Chambre des députés qui refuse les crédits de la réforme militaire. Le 30 septembre, devant la commission du budget, il déclare que les grandes questions du temps ne se règlent pas par des discours et des votes de majorité, mais par le fer et le sang. Il gouverne ensuite sans budget voté.
La guerre des Duchés, en 1864, enlève au Danemark le Schleswig et le Holstein. En 1866, la Prusse bat l’Autriche à Sadowa, le 3 juillet, annexe le Hanovre, la Hesse-Cassel, Nassau et Francfort, et fonde la Confédération de l’Allemagne du Nord. Bismarck demande alors au Parlement une loi d’indemnité qui couvre rétroactivement les dépenses faites sans budget ; les libéraux la votent, et une partie d’entre eux se rallie à lui.
Restent les États du Sud et la France. En juillet 1870, la candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne fournit l’occasion. Le 13 juillet, Bismarck publie une version abrégée de la dépêche d’Ems, qui rend compte d’un entretien entre Guillaume Ier et l’ambassadeur de France, et en durcit le ton. La France déclare la guerre le 19 juillet. Les États du Sud se rangent aux côtés de la Prusse ; l’armée de Napoléon III capitule à Sedan le 2 septembre. Le 18 janvier 1871, l’Empire allemand est proclamé dans la galerie des Glaces de Versailles. Le traité de Francfort, le 10 mai, impose l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine et une indemnité de cinq milliards de francs.
Chancelier, Bismarck combat d’abord l’Église catholique dans le Kulturkampf, puis, à partir de 1878, les sociaux-démocrates par une loi d’exception. En 1879, il rompt avec le libre-échange et s’appuie sur les conservateurs et le Centre catholique. À l’extérieur, il se pose en honnête courtier au congrès de Berlin en 1878 et tisse un réseau d’alliances destiné à isoler la France. Guillaume Ier meurt en 1888, son fils Frédéric III quelques mois plus tard. Guillaume II, vingt-neuf ans, entend gouverner seul ; Bismarck démissionne en mars 1890. Retiré à Friedrichsruh, il attaque son successeur dans la presse, dicte ses mémoires et meurt le 30 juillet 1898.
Qu’a accompli Otto von Bismarck, et que reste-t-il de son œuvre ?
Bismarck a fait de l’Allemagne un État, sous une forme précise : un empire fédéral dominé par la Prusse, avec un Reichstag élu au suffrage universel masculin mais un gouvernement responsable devant l’empereur seul. Il lui a donné une monnaie, une banque centrale, et mis en chantier un code civil commun. Pendant vingt ans, sa diplomatie a évité une guerre générale en Europe. Ses successeurs laissèrent tomber le traité de réassurance avec la Russie dès 1890, et l’alliance franco-russe suivit.
Son héritage le plus durable est social. Les lois de 1883, 1884 et 1889 ont créé l’assurance maladie, l’assurance accidents du travail et l’assurance invalidité et vieillesse, obligatoires pour les ouvriers. Le modèle allemand de sécurité sociale, financé par des cotisations et géré par des caisses, s’est diffusé dans une grande partie de l’Europe. Le reste est plus lourd : une culture politique où le Parlement contrôlait mal l’exécutif et l’armée, et une Alsace-Lorraine annexée qui empoisonna pour un demi-siècle les relations franco-allemandes.
Comment Otto von Bismarck a-t-il financé son pouvoir ?
De 1862 à 1866, en se passant du Parlement. La Constitution prussienne ne disait pas ce qu’il fallait faire si la Chambre, le roi et la Chambre haute ne s’accordaient pas sur le budget ; le gouvernement en conclut qu’il pouvait continuer à lever les impôts existants et à dépenser. C’est la théorie de la lacune. Pour la guerre de 1866, que la Chambre refusait de financer, il fallut trouver de l’argent hors budget. Gerson Bleichröder, banquier berlinois que les Rothschild avaient recommandé à Bismarck, négocia en 1865 la cession des droits de l’État sur la compagnie de chemin de fer Cologne-Minden, ce qui apporta plusieurs millions de thalers au Trésor. L’historien Fritz Stern a reconstitué ce rôle dans L’Or et le Fer.
La victoire de 1866 fut aussi une affaire de trésorerie. Le Parlement accorda à Bismarck une dotation de 400 000 thalers, avec laquelle il acheta en 1867 le domaine de Varzin. La fortune de la maison royale de Hanovre, confisquée en mars 1868, forma un fonds secret, le fonds guelfe, dont les revenus servirent à surveiller les partisans du roi déchu, à subventionner des journaux, d’où son surnom de fonds des reptiles, tiré d’un mot de Bismarck sur les agents guelfes, et à verser en secret des sommes au roi Louis II de Bavière, qui signa en 1870 la lettre invitant Guillaume Ier à prendre la couronne impériale.
L’indemnité de 1871 changea d’échelle. Le traité de Francfort fixait cinq milliards de francs payables en trois ans, des départements français restant occupés jusqu’au règlement. La France les paya en avance grâce à deux grands emprunts lancés en 1871 et 1872, et l’occupation prit fin en septembre 1873. Une partie servit à rembourser les emprunts de guerre, à payer les pensions des invalides, à construire des forteresses et des chemins de fer. 120 millions de marks en pièces d’or furent enfermés dans la tour Julius de la citadelle de Spandau, comme trésor de guerre. Surtout, l’afflux d’or permit le passage à l’étalon-or : la loi du 4 décembre 1871 crée les monnaies d’or d’Empire, celle du 9 juillet 1873 fait du mark, valant un tiers de thaler, l’unité monétaire, à raison de 2 790 marks par kilogramme d’or fin. L’Allemagne vendit son argent métal, ce qui contribua à sa baisse mondiale. La Reichsbank, créée par la loi du 14 mars 1875, ouvrit le 1er janvier 1876. L’abondance de capitaux nourrit aussi la fièvre des fondations de sociétés, qui finit dans le krach de 1873.
L’Empire restait pauvre. Il vivait des douanes, de quelques impôts indirects et des contributions que lui versaient les États, seuls maîtres de l’impôt direct. Bismarck voulut lui donner des ressources propres : le tarif protecteur de 1879 rapporta, mais la clause Franckenstein reversa aux États les recettes douanières au-delà de 130 millions de marks ; le monopole du tabac fut rejeté par le Reichstag en 1882. Les assurances sociales en portent la marque. Il aurait voulu les financer en partie par l’impôt ; elles le furent surtout par les cotisations des ouvriers et des employeurs, l’Empire ne versant qu’une subvention de 50 marks par rente de vieillesse en 1889. Quant à sa fortune personnelle, accrue du Sachsenwald offert par l’empereur en 1871 et gérée par Bleichröder, elle fit de lui l’un des grands propriétaires fonciers du pays.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire d’Otto von Bismarck ?
Le fer et le sang sont authentiques, dans l’ordre inverse : Bismarck parla de fer et de sang, Eisen und Blut, et visait la réforme militaire autant que la guerre. La dépêche d’Ems est un fait, mais le récit qu’en donna Bismarck dans ses mémoires, celui d’un chiffon rouge agité exprès devant le taureau gaulois, a été arrangé après coup pour grandir sa maîtrise des événements. La formule selon laquelle les lois sont comme les saucisses, et qu’il vaut mieux ne pas voir comment on les fait, lui est attribuée sans aucune source avant le XXe siècle.
La légende la plus utile à démonter concerne la retraite. On lit souvent que Bismarck fixa l’âge de la retraite à 65 ans. La loi de 1889 accordait une rente de vieillesse à 70 ans, après trente années de cotisation, à partir de 1891 ; l’âge fut abaissé à 65 ans en 1916, dix-huit ans après sa mort. Le mythe national, enfin, a élevé plus de deux cents tours de Bismarck en Allemagne et fait du chancelier l’ancêtre de toutes les politiques de puissance, ce qu’il n’aurait pas forcément approuvé.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Lothar Gall (Bismarck, le révolutionnaire blanc, 1980) a décrit un conservateur qui transforma l’ordre qu’il prétendait défendre. Otto Pflanze, dans sa grande trilogie (1990), a insisté sur la personnalité et sur les failles de la Constitution qu’il laissa. Hans-Ulrich Wehler a lu l’Empire comme un régime bonapartiste qui intégrait les masses par des concessions sociales et l’exaltation nationale ; ses critiques lui ont reproché de faire de Bismarck le premier maillon d’une voie allemande vers 1933.
Jonathan Steinberg (Bismarck : A Life, 2011) insiste sur la domination personnelle et l’énergie destructrice de l’homme. Fritz Stern a éclairé les rapports entre pouvoir et argent, et l’antisémitisme qui entourait Bleichröder, anobli en 1872 et jamais admis dans la société qu’il finançait. En France, Jean-Paul Bled a donné une biographie équilibrée. Le débat sur les assurances sociales oppose ceux qui y voient une stratégie de pouvoir contre la social-démocratie, ce que Bismarck ne cachait pas, et ceux qui y lisent aussi une conception paternaliste et chrétienne de l’État.
Que peut apprendre d’Otto von Bismarck celui qui décide ?
Bismarck savait poser un objectif et changer de moyens sans état d’âme. Il savait aussi où s’arrêter : après 1871, il jugea l’Allemagne rassasiée et chercha la stabilité plutôt que l’expansion.
- Une victoire se consolide en faisant voter l’amnistie de ses propres irrégularités : la loi d’indemnité de 1866 transforma des adversaires libéraux en alliés.
- Un banquier de confiance est un actif stratégique : Bleichröder trouva l’argent de 1866, plaça celui de l’État et géra celui du chancelier.
- Un afflux exceptionnel de capitaux se convertit mieux en institutions qu’en dépenses : l’indemnité française devint une monnaie d’or et une banque centrale.
- Un financement par cotisation responsabilise et pérennise : les caisses sociales ont survécu à l’Empire, aux guerres et aux changements de régime.
- Savoir s’arrêter fait partie de la stratégie : le chancelier refusa après 1871 les aventures qui auraient ligué l’Europe contre l’Allemagne.
Quels livres lire sur Otto von Bismarck ?
- Lothar Gall, Bismarck, le révolutionnaire blanc, trad. Jeanne-Marie Gaillard-Paquet, Fayard, 1984 : la grande biographie allemande.
- Jean-Paul Bled, Bismarck, Perrin, 2010 : la biographie de référence en français.
- Fritz Stern, L’Or et le Fer. Bismarck, Bleichröder et la construction de l’Empire allemand, trad. Odile Demange, Fayard, 1990 (éd. abrégée) : l’argent du pouvoir.
- Jonathan Steinberg, Bismarck : A Life, Oxford University Press, 2011 : un portrait sans complaisance.
- Otto Pflanze, Bismarck and the Development of Germany, 3 vol., Princeton University Press, 1990 : la somme.
- Otto von Bismarck, Pensées et souvenirs, trad. E. Jaeglé, H. Le Soudier, 1899 ; choix présenté par Joseph Rovan, Calmann-Lévy, 1984 : les mémoires du chancelier, plaidoyer à lire avec précaution.
Questions fréquentes sur Otto von Bismarck
Combien la France a-t-elle payé à l’Allemagne en 1871 ?
Le traité de Francfort du 10 mai 1871 fixa une indemnité de cinq milliards de francs, payable en trois ans. La France la régla en avance grâce à deux grands emprunts nationaux, et les troupes allemandes quittèrent les derniers départements occupés en septembre 1873. L’Allemagne s’en servit notamment pour passer à l’étalon-or.
Qu’est-ce que le mark-or ?
C’est la monnaie de l’Empire allemand créée par les lois du 4 décembre 1871 et du 9 juillet 1873, qui remplaça les thalers, florins et autres monnaies des États allemands. Un mark valait un tiers de thaler et 2 790 marks correspondaient à un kilogramme d’or fin. Il resta convertible en or jusqu’en août 1914.
Bismarck a-t-il inventé la retraite à 65 ans ?
Non. La loi du 22 juin 1889 sur l’assurance invalidité et vieillesse accordait une rente à partir de 70 ans. L’âge fut abaissé à 65 ans en 1916, longtemps après la mort de Bismarck. Il fut en revanche l’initiateur de l’assurance vieillesse obligatoire.
Pourquoi appelle-t-on Bismarck le chancelier de fer ?
Le surnom vient de sa fermeté et de son discours du 30 septembre 1862, où il affirma que les grandes questions se règlent par le fer et le sang plutôt que par des votes de majorité. Il fut chancelier de l’Empire allemand de 1871 à 1890. Il était aussi capable de compromis, comme la loi d’indemnité de 1866 le montra.
Pour aller plus loin
- Nathan Mayer Rothschild, fondateur de la maison dont les héritiers recommandèrent Bleichröder à Bismarck
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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