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Jean-Paul Sartre : biographie, idées et héritage

Jean-Paul Sartre (1905-1980), figure de l’existentialisme, a fait de la liberté une responsabilité totale et de l’écrivain un intellectuel engagé.

Jean-Paul Sartre : biographie, idées et héritage

Qui était Jean-Paul Sartre ?

Jean-Paul Sartre (1905-1980) est un philosophe, romancier et dramaturge français, principal représentant de l’existentialisme, pour qui l’homme n’a pas de nature donnée d’avance et doit se définir par ses actes, en portant l’entière responsabilité de sa liberté.

Auteur de La Nausée, de L’Être et le Néant et de Huis clos, fondateur de la revue Les Temps modernes, il a incarné pendant trente-cinq ans la figure de l’intellectuel engagé. Il a refusé le prix Nobel de littérature en 1964. Ses prises de position, sur la décolonisation comme sur l’Union soviétique, font partie de son héritage autant que ses livres, et restent discutées.

Jean-Paul Sartre en résumé

Orphelin de père, élevé dans la bibliothèque de son grand-père, normalien et agrégé de philosophie, Sartre découvre la phénoménologie allemande à Berlin en 1933-1934. Il publie La Nausée en 1938 et, en 1943, L’Être et le Néant, qui fonde sa philosophie de la liberté. À la Libération, il devient une célébrité mondiale. Compagnon de route critique du Parti communiste dans les années 1950, il tente ensuite, dans la Critique de la raison dialectique (1960), d’accorder existentialisme et marxisme. Il finit sa vie aux côtés de l’extrême gauche maoïste, presque aveugle, et meurt à Paris en 1980.

  • Naissance : 21 juin 1905, à Paris
  • Mort : 15 avril 1980, à Paris
  • Nationalité : française
  • Courant : existentialisme, phénoménologie, puis marxisme critique
  • Œuvres principales : La Nausée (1938), L’Être et le Néant (1943), Les Mots (1964)
  • Idée la plus connue : l’existence précède l’essence ; l’homme est condamné à être libre

De la bibliothèque des Schweitzer à la rue Bonaparte

Jean-Paul Sartre naît à Paris le 21 juin 1905. Son père, Jean-Baptiste, officier de marine, meurt en 1906. L’enfant grandit avec sa mère, Anne-Marie Schweitzer, chez ses grands-parents maternels ; son grand-père Charles, professeur d’allemand, l’instruit lui-même et l’enfant vit dans les livres, ce que raconte Les Mots. Le remariage de sa mère l’emmène à La Rochelle, où il est malheureux au lycée. Revenu à Paris, au lycée Henri-IV, il entre en 1924 à l’École normale supérieure, où il se lie avec Paul Nizan et Raymond Aron. Recalé à l’agrégation de philosophie en 1928, il est reçu premier en 1929 ; Simone de Beauvoir, rencontrée cette année-là, est reçue deuxième. Ils resteront liés jusqu’à la mort, sans mariage ni exclusivité.

Professeur au Havre, il part en 1933 pour l’Institut français de Berlin, où il étudie Husserl, fondateur de la phénoménologie, c’est-à-dire de la description rigoureuse de ce qui apparaît à la conscience. La Nausée paraît chez Gallimard en 1938. Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier le 21 juin 1940 et interné dans un stalag près de Trèves, où il écrit et monte une pièce de Noël. Libéré au printemps 1941, grâce à un faux certificat médical selon la version la plus répandue, il fonde avec Beauvoir et quelques amis un petit groupe de résistance, « Socialisme et liberté », qui se dissout la même année. Il enseigne ensuite en khâgne au lycée Condorcet, sur un poste dont le titulaire juif avait été évincé en 1940. Il publie L’Être et le Néant en 1943, fait jouer Les Mouches la même année et Huis clos en mai 1944. Son attitude sous l’Occupation reste discutée : il ne fut ni collaborateur ni grand résistant.

La Libération en fait une vedette. Il fonde en 1945 Les Temps modernes ; sa conférence d’octobre 1945, publiée sous le titre L’existentialisme est un humanisme, attire une foule telle que des auditeurs se trouvent mal. Il s’installe au 42, rue Bonaparte, écrit pour le théâtre (Les Mains sales, 1948 ; Le Diable et le Bon Dieu, 1951) et s’engage. À partir de 1952, il soutient le Parti communiste, au point d’affirmer en 1954, au retour d’un voyage en URSS, que le citoyen soviétique y jouit d’une entière liberté de critique, portant sur les mesures et non sur les hommes ; le quotidien qui publie l’entretien titre sur une liberté de critique « totale ». Cette évolution entraîne la rupture avec Camus en 1952 et l’éloigne de Merleau-Ponty. Il prend ses distances après l’écrasement de Budapest en 1956 et rompt définitivement avec Moscou après l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968.

Il s’oppose aux guerres d’Indochine et d’Algérie et préside en 1967, avec Bertrand Russell, un tribunal d’opinion contre la guerre américaine au Vietnam. En octobre 1964, l’Académie suédoise lui décerne le prix Nobel ; il le refuse, expliquant qu’un écrivain ne doit pas se laisser transformer en institution. Après 1968, il soutient les maoïstes de la Gauche prolétarienne, vend leur journal dans la rue et participe en 1973 à la création de Libération. Presque aveugle à partir de 1973, il ne peut achever son immense étude sur Flaubert, L’Idiot de la famille. Il meurt le 15 avril 1980 à l’hôpital Broussais ; environ cinquante mille personnes suivent son cortège jusqu’au cimetière du Montparnasse, où Simone de Beauvoir le rejoindra en 1986.

Les idées clés

L’existence précède l’essence. Un coupe-papier est fabriqué d’après une idée préalable : son essence (ce qu’il est) précède son existence. Pour Sartre, athée, il n’existe pas de Dieu créateur qui aurait conçu l’homme sur plan. L’homme, selon L’existentialisme est un humanisme, « existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et […] se définit après ». Il n’y a pas de nature humaine qui dicterait ce qu’on doit être ; on est ce qu’on fait.

La liberté et la responsabilité. Il en découle une liberté totale et inconfortable. Dans la même conférence (Nagel, 1946), Sartre écrit : « l’homme est condamné à être libre ». Condamné, parce qu’il n’a pas choisi d’exister ; libre, parce qu’il répond de tout ce qu’il fait. Ne pas choisir est encore un choix. Et chaque choix engage une image de l’homme : en choisissant pour moi, j’indique ce que tout homme devrait faire dans ma situation.

La mauvaise foi. La mauvaise foi consiste à se mentir sur sa propre liberté, en se réfugiant derrière un rôle, une nature ou les circonstances. L’exemple célèbre de L’Être et le Néant est le garçon de café dont les gestes sont un peu trop appliqués : il joue à être garçon de café, comme si c’était une essence et non une fonction qu’il pourrait quitter. « Je suis comme ça », « je n’avais pas le choix » sont les formules ordinaires de la mauvaise foi.

Le regard d’autrui. Sartre distingue l’être « en soi », plein et inerte, comme une pierre, et l’être « pour soi », la conscience, qui n’est jamais tout à fait ce qu’elle est. Autrui me révèle une troisième dimension, l’être « pour autrui ». Celui qui regarde par le trou d’une serrure, absorbé dans la scène, entend soudain des pas derrière lui : il éprouve la honte, il se découvre objet sous le regard d’un autre. Autrui est indispensable pour me connaître, et il me fige.

Une œuvre en contexte : Huis clos (1944)

Écrite à la fin de 1943, la pièce est créée le 27 mai 1944 au théâtre du Vieux-Colombier, à Paris, quelques jours avant le débarquement, devant un public où figurent des officiers allemands. Elle tient en un acte et un décor : un salon Second Empire, sans miroir, où un garçon d’étage introduit trois morts, Garcin, Inès et Estelle. Ils attendaient des bourreaux et des instruments de torture ; il n’y aura rien d’autre qu’eux-mêmes, pour l’éternité.

Chacun a besoin du regard des deux autres pour se voir, et chacun l’obtient faussé. Garcin, journaliste fusillé pour désertion, veut qu’Inès le juge courageux ; Inès désire Estelle ; Estelle veut plaire à Garcin. Le trio se bloque. Garcin conclut par la réplique la plus citée de Sartre : « l’enfer, c’est les Autres ». La formule a été prise pour une profession de misanthropie. Sartre a répondu, dans des propos réunis dans Un théâtre de situations (1973), qu’il voulait dire autre chose : quand nos rapports avec autrui sont faussés, l’autre devient un enfer, parce que nous dépendons de lui pour nous juger nous-mêmes. Les trois morts sont en enfer parce qu’ils ne peuvent plus agir : leur vie est close, et seul l’acte, chez Sartre, permettait de démentir le jugement des autres. La réplique a depuis quitté le théâtre pour la langue commune.

Les critiques et les débats

L’aveuglement politique. Raymond Aron, son ancien condisciple, publie en 1955 L’Opium des intellectuels, qui démonte l’indulgence des intellectuels de gauche pour les régimes communistes. Sartre, lui, avait vanté en 1954 la liberté de critique du citoyen soviétique. L’ouverture des archives soviétiques a largement confirmé, sur ce point, l’analyse d’Aron. L’adage selon lequel il valait mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron, issu d’une boutade du journaliste Jean Daniel, résume pourtant l’esprit d’une époque.

Une liberté trop absolue ? Merleau-Ponty, puis les sociologues et les structuralistes, ont objecté que la liberté sartrienne ignorait le corps, l’inconscient, la classe, la langue. Sartre lui-même a nuancé sa position : la Critique de la raison dialectique cherche à penser une liberté prise dans l’histoire et la rareté. Dans les années 1960, Lévi-Strauss, Foucault ou Lacan éclipsent son influence.

La vie privée. Des témoignages, notamment celui de Bianca Lamblin, ont mis en cause la manière dont Sartre et Beauvoir ont traité de jeunes femmes de leur entourage. En 1977, Sartre a aussi signé une pétition demandant de modifier la loi sur la majorité sexuelle. Ces faits pèsent aujourd’hui dans la réception de l’œuvre.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Les débats de guerre froide ont vieilli ; la philosophie de la liberté, beaucoup moins. La mauvaise foi, le regard d’autrui, la responsabilité sans excuse sont passés dans le vocabulaire courant et dans la psychothérapie existentielle. Huis clos et Les Mots, l’une des plus belles autobiographies du siècle, se lisent toujours. Ses textes contre le racisme et le colonialisme, comme Réflexions sur la question juive (1946) ou la préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon (1961), restent des références, discutées, du combat anticolonial.

Sa trajectoire reste aussi une leçon sur l’engagement : la même intransigeance qui le faisait refuser le Nobel l’a conduit à soutenir des régimes dont ses critiques, d’Aron à Camus, lui reprochaient de minimiser le coût humain. Sa rencontre et son conflit avec le marxisme résument les espoirs et les illusions d’une génération.

Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer

La mauvaise foi est le défaut professionnel du preneur de risque. « Le marché a été irrationnel », « la banque centrale m’a piégé », « je n’avais pas le choix, il fallait tenir » : autant de manières de se décrire comme un objet soumis aux circonstances plutôt que comme l’auteur d’une décision. Sartre ne nie pas les circonstances, il dit que nous choisissons toujours ce que nous en faisons. La perte appartient à celui qui a ouvert la position ; l’admettre est la condition pour corriger sa méthode, ce que l’économie comportementale décrit sous le nom de biais d’attribution.

Le regard d’autrui, enfin, pèse lourd en finance : on garde une position perdante pour ne pas avouer s’être trompé, on suit le consensus pour ne pas avoir tort seul. La psychologie des foules commence là où chacun cherche dans le regard des autres la confirmation de ce qu’il est. Sartre ne donne pas de méthode, mais une exigence : ne jamais se raconter que la décision appartenait à quelqu’un d’autre.

Questions fréquentes

Que signifie « l’existence précède l’essence » ?

La formule signifie que l’homme n’a pas de nature fixée d’avance, par Dieu ou par la biologie. Il existe d’abord, puis se définit par ses choix et ses actes. Sartre l’expose dans L’existentialisme est un humanisme, conférence de 1945 publiée en 1946.

Que veut dire « l’enfer, c’est les autres » ?

La réplique de Garcin dans Huis clos (1944) ne signifie pas que les autres sont mauvais. Selon Sartre, elle décrit des relations faussées : nous avons besoin du regard d’autrui pour nous juger, et quand ce regard nous enferme, autrui devient un enfer.

Pourquoi Sartre a-t-il refusé le prix Nobel ?

En octobre 1964, Sartre a refusé le prix Nobel de littérature parce qu’il déclinait toutes les distinctions officielles, comme il avait refusé la Légion d’honneur : selon lui, un écrivain ne doit pas se laisser transformer en institution. Il invoquait aussi des raisons politiques liées à la guerre froide.

Quel livre de Sartre lire en premier ?

L’existentialisme est un humanisme est court et clair. Huis clos se lit en une heure. Les Mots (1964) est son texte le plus brillant sur le plan littéraire. L’Être et le Néant est réservé aux lecteurs déjà familiers de la philosophie.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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