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Bertrand Russell : biographie, idées et héritage

Bertrand Russell (1872-1970), logicien britannique, fonde la philosophie analytique, découvre son paradoxe et défend le doute raisonné en politique.

Bertrand Russell : biographie, idées et héritage

Qui était Bertrand Russell ?

Bertrand Russell (1872-1970) est un philosophe, logicien et mathématicien britannique, l’un des fondateurs de la philosophie analytique et l’auteur, avec Alfred North Whitehead, des Principia Mathematica (1910-1913). Il a voulu montrer que les mathématiques se ramènent à la logique, il a découvert le paradoxe qui porte son nom et il a proposé une théorie des descriptions qui sert encore de modèle d’analyse en philosophie du langage.

Russell n’est pas resté dans son bureau. Pacifiste emprisonné en 1918, militant antinucléaire, prix Nobel de littérature en 1950, il a écrit sur le mariage, l’éducation, la religion et le pouvoir avec la même netteté que sur la théorie des ensembles.

Bertrand Russell en résumé

Petit-fils d’un Premier ministre, orphelin à quatre ans, Bertrand Russell découvre la géométrie à onze ans et entre à Trinity College, à Cambridge, en 1890. Son projet de fonder toute l’arithmétique sur la logique le conduit à un paradoxe qui ébranle les fondements des mathématiques, puis à l’édifice des Principia Mathematica. Il défend ensuite une méthode : découper les problèmes en éléments simples, se méfier de la grammaire, préférer l’hypothèse la plus économe. Il en tire une morale publique du doute raisonné, qu’il applique à la religion, à la guerre et aux idéologies de son siècle.

  • Naissance : 18 mai 1872, à Trellech (Monmouthshire), aux confins du pays de Galles
  • Mort : 2 février 1970, à Penrhyndeudraeth (pays de Galles)
  • Nationalité : britannique
  • Courant : philosophie analytique, logicisme, réalisme
  • Œuvres principales : Principia Mathematica (avec Whitehead, 1910-1913), Problèmes de philosophie (1912), Histoire de la philosophie occidentale (1945)
  • Idée la plus connue : le paradoxe de Russell et l’analyse logique du langage

Un aristocrate qui préférait les axiomes aux salons

Bertrand Arthur William Russell naît le 18 mai 1872 dans une famille whig de premier plan : son grand-père, Lord John Russell, a été deux fois Premier ministre. Ses parents, le vicomte et la vicomtesse Amberley, sont des libres penseurs qui ont demandé à John Stuart Mill d’être son parrain laïque. Sa mère meurt en 1874, son père en 1876. Élevé par sa grand-mère à Pembroke Lodge, près de Londres, et instruit par des précepteurs, il traverse une adolescence solitaire. En 1883, son frère Frank lui fait découvrir Euclide, qu’il décrira comme l’un des grands événements de sa vie. À dix-huit ans, la lecture de l’Autobiographie de Mill lui fait abandonner l’argument de la cause première.

Entré à Trinity College en 1890, il sort septième « wrangler » (le classement des meilleurs mathématiciens) en 1893, puis devient fellow en 1895. Il épouse en 1894 Alys Pearsall Smith, une quakeresse américaine. D’abord séduit par l’idéalisme britannique inspiré de Hegel, il rompt avec lui à la fin de 1898, en même temps que son ami G. E. Moore. En 1900, à Paris, il rencontre le mathématicien italien Giuseppe Peano, dont il adopte la notation. En 1901, il découvre son paradoxe ; en 1902, il l’annonce à Gottlob Frege ; en 1903 paraissent Les Principes des mathématiques ; en 1905, l’article « De la dénotation » dans la revue Mind. Les trois volumes des Principia Mathematica paraissent en 1910, 1912 et 1913. En octobre 1911, un jeune ingénieur autrichien frappe à sa porte : Ludwig Wittgenstein devient son élève, puis son critique le plus redoutable.

La Première Guerre mondiale fait de lui un homme public. Pacifiste actif, il est condamné en 1916 à une amende de 100 livres et renvoyé de Trinity College ; en 1918, une nouvelle condamnation pour ses écrits pacifistes lui vaut plusieurs mois de prison à Brixton, où il écrit son Introduction à la philosophie mathématique. En 1920, il rencontre Lénine en Russie soviétique et en revient hostile au bolchevisme. Divorcé d’Alys en 1921, il épouse Dora Black, avec qui il fonde en 1927 une école expérimentale, Beacon Hill. Comte Russell en 1931, remarié en 1936 avec Patricia Spence, il part enseigner aux États-Unis. En 1940, sa nomination au City College de New York est annulée par un tribunal qui le juge moralement inapte à enseigner, à cause de Mariage et morale (1929). Ses conférences à la fondation Barnes, en Pennsylvanie, deviennent l’Histoire de la philosophie occidentale (1945), un succès de librairie qui assure ses vieux jours.

Rentré à Trinity en 1944, il reçoit l’ordre du Mérite en 1949 et le prix Nobel de littérature en 1950. Ses positions de l’immédiat après-guerre sont la part la plus discutée de sa vie publique : entre 1945 et 1948, alors que seuls les États-Unis détiennent la bombe, il écrit qu’il serait moralement justifié de menacer l’URSS d’une guerre, voire de la mener, puis, une fois la bombe soviétique connue, il milite pour l’abolition des armes atomiques. Il publie le manifeste Russell-Einstein le 9 juillet 1955, devient en 1958 le premier président de la Campagne pour le désarmement nucléaire et passe encore une semaine en prison en 1961, à quatre-vingt-neuf ans, pour avoir refusé d’annuler une manifestation interdite contre la bombe. Il organise avec Jean-Paul Sartre un tribunal sur la guerre du Viêt Nam et meurt de la grippe le 2 février 1970, sans cérémonie religieuse, selon sa volonté.

Les idées clés

Le paradoxe de Russell. Considérons l’ensemble de tous les ensembles qui ne se contiennent pas eux-mêmes. S’il se contient, il ne devrait pas se contenir ; s’il ne se contient pas, il devrait se contenir. La contradiction montre qu’on ne peut pas former librement un ensemble à partir de n’importe quelle propriété, ce que les logiciens de l’époque tenaient pour acquis. Le paradoxe ruinait le système que Frege venait de bâtir pour déduire l’arithmétique de la logique. Russell y répondit par la théorie des types, qui hiérarchise les objets et interdit à un ensemble de figurer parmi ses propres membres.

Le logicisme. Le logicisme est la thèse selon laquelle les mathématiques peuvent être dérivées de la logique pure. Avec Whitehead, Russell entreprend de le démontrer dans les Principia Mathematica, au prix d’un formalisme si minutieux que la proposition établissant que 1 + 1 = 2 n’est atteinte qu’après plusieurs centaines de pages. L’ouvrage a fondé la logique mathématique moderne, même si son ambition complète a été compromise par les théorèmes d’incomplétude de Kurt Gödel (1931).

La théorie des descriptions. Que dire de la phrase « l’actuel roi de France est chauve », alors qu’il n’y a pas de roi de France ? Russell montre que la forme grammaticale trompe : la phrase affirme en réalité trois choses, qu’il existe un roi de France, qu’il n’y en a qu’un, et qu’il est chauve. Comme la première est fausse, la phrase entière est fausse, sans qu’il faille supposer qu’un roi inexistant « existe » d’une manière ou d’une autre. Le vieux problème du non-être, qui remonte à Parménide, devient un problème de logique.

Connaissance directe et connaissance par description. Russell distingue ce que nous connaissons directement (nos données sensorielles, nos souvenirs, peut-être nous-mêmes) de ce que nous connaissons seulement par des descriptions. Toute connaissance du second type doit pouvoir se ramener à des éléments du premier. Fidèle au rasoir de Guillaume d’Ockham, il évite de multiplier les entités supposées.

Le doute comme vertu civique. Russell transpose sa rigueur dans la vie publique : une croyance doit être proportionnée aux preuves. Dans l’essai « Le triomphe de la stupidité » (1933), il observe que, dans le monde moderne, les sots sont sûrs d’eux tandis que les gens intelligents doutent. Dans « Pourquoi je ne suis pas chrétien », conférence prononcée le 6 mars 1927, il examine les arguments classiques en faveur de l’existence de Dieu et les juge insuffisants.

Une œuvre en contexte : Problèmes de philosophie (1912)

En 1912, entre deux volumes des Principia, Russell publie un petit livre destiné au grand public, qu’il surnommait son « shilling shocker », un livre court et bon marché écrit pour tous. La table que je vois existe-t-elle sans moi ? Que puis-je savoir de l’avenir ? Le livre expose la distinction entre connaissance directe et connaissance par description, et consacre un chapitre célèbre à l’induction, c’est-à-dire au passage de cas observés à une règle générale.

C’est là que figure la parabole du poulet. L’homme qui a nourri le poulet chaque jour de sa vie finit par lui tordre le cou, ce qui montre, note Russell, que des vues plus fines sur l’uniformité de la nature auraient été utiles à la volaille. Nous croyons que le soleil se lèvera demain parce qu’il s’est toujours levé, mais nous ne sommes peut-être pas mieux placés que le poulet : la répétition produit l’attente, elle ne la justifie pas. Russell, reprenant le problème posé par David Hume, conclut que l’induction ne donne jamais la certitude, au mieux une probabilité. Le livre se termine sur une défense de la philosophie comme exercice d’élargissement de l’esprit, plus précieux par les questions qu’il ouvre que par les réponses qu’il fournit.

Les critiques et les débats

Wittgenstein contre son maître. En 1913, Wittgenstein critique si sévèrement le manuscrit de Théorie de la connaissance, et en particulier sa théorie du jugement, que Russell abandonne le livre, profondément découragé. Plus tard, Russell ne verra aucune valeur dans la seconde philosophie de Wittgenstein, et il s’opposera publiquement à la philosophie du langage ordinaire, alors dominante à Oxford, qui le tenait pour dépassé.

Strawson et les descriptions. Dans l’article « On Referring » (1950), P. F. Strawson objecte que la phrase sur le roi de France n’affirme pas l’existence d’un roi : elle la présuppose. Quand la présupposition échoue, la phrase n’est ni vraie ni fausse. Le débat reste ouvert.

Un historien pressé. L’Histoire de la philosophie occidentale a été critiquée pour ses généralisations et ses raccourcis, notamment sur les philosophes postérieurs à Descartes. Elle se lit comme l’œuvre d’un esprit brillant et partial, non comme un manuel.

La théière et ses contradicteurs. Dans un texte de 1952, « Y a-t-il un Dieu ? », publié après sa mort, Russell imagine une théière en orbite entre la Terre et Mars, trop petite pour être vue au télescope : personne ne serait tenu de la croire parce qu’on ne peut prouver son absence. Des philosophes comme Alvin Plantinga et Peter van Inwagen contestent l’analogie, en soutenant que la croyance religieuse n’est pas une hypothèse empirique du même type qu’une théière.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

La logique mathématique, l’informatique théorique et la philosophie analytique portent sa marque : la théorie des types a trouvé des prolongements en informatique, et reformuler une phrase pour en faire apparaître la forme logique est devenu un geste de base de la philosophie analytique. Le philosophe P. F. Strawson, son contradicteur, jugeait que son influence sur la philosophie de son temps avait peut-être été plus grande que celle de tout autre individu. Son engagement antinucléaire a laissé des institutions, comme les conférences Pugwash nées du manifeste de 1955, et un style : celui de l’intellectuel qui accepte de payer pour ses opinions.

Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer

Le poulet de Russell est la meilleure image de ce que les marchés appellent un risque de queue de distribution, c’est-à-dire un événement rare et extrême que la série des observations passées ne laissait pas prévoir. Une série de hausses régulières ou de stratégies qui « marchent » produit une confiance qui ne prouve rien sur le lendemain. La leçon n’est pas que tout peut arriver, mais qu’il faut se demander ce qui, dans la structure de la situation, pourrait faire changer la main qui nourrit. Les épisodes décrits dans la formation des bulles et des krachs ressemblent souvent à cette histoire de volaille.

Son observation sur les sots sûrs d’eux et les intelligents pleins de doutes rejoint ce que la psychologie expérimentale a mesuré sur l’excès de confiance, étudié notamment par Daniel Kahneman. Proportionner sa conviction aux preuves, c’est aussi proportionner la taille d’une position à ce que l’on sait réellement. Russell ajoutait qu’il était plus sûr de sa méthode que de ses conclusions : pour qui prend des décisions sous incertitude, c’est une règle de conduite plutôt qu’une coquetterie.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le paradoxe de Russell ?

C’est une contradiction découverte par Bertrand Russell en 1901 : l’ensemble de tous les ensembles qui ne se contiennent pas eux-mêmes se contient si et seulement s’il ne se contient pas. Il a montré qu’on ne peut pas former un ensemble à partir de n’importe quelle propriété et a conduit aux théories des ensembles axiomatiques modernes.

Pourquoi Bertrand Russell a-t-il reçu le prix Nobel de littérature ?

Russell a reçu le prix Nobel de littérature en 1950 pour l’ensemble de ses écrits variés en faveur des idéaux humanitaires et de la liberté de pensée.

Qu’est-ce que la théière de Russell ?

C’est une analogie de 1952 : si quelqu’un affirmait qu’une théière, trop petite pour être vue au télescope, tourne autour du Soleil entre la Terre et Mars, ce ne serait pas aux autres de prouver qu’elle n’existe pas. Russell l’utilisait pour soutenir que la charge de la preuve revient à celui qui affirme, en particulier en matière religieuse.

Quel livre de Bertrand Russell lire en premier ?

Problèmes de philosophie (1912) est court, clair et sans formules ; c’est la meilleure porte d’entrée. Pour l’histoire des idées, l’Histoire de la philosophie occidentale se lit avec plaisir, à condition de garder à l’esprit ses partis pris.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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