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Friedrich Nietzsche : biographie, idées et héritage

Friedrich Nietzsche (1844-1900), philologue devenu philosophe, a annoncé la mort de Dieu et soumis la morale à une généalogie implacable et dérangeante.

Friedrich Nietzsche : biographie, idées et héritage

Qui était Friedrich Nietzsche ?

Friedrich Nietzsche (1844-1900) est un philosophe allemand, philologue de formation, qui a soumis la morale, la religion et la notion même de vérité à une critique radicale, résumée par la formule « Dieu est mort » et par le projet d’un renversement de toutes les valeurs (Umwertung aller Werte). Peu lu de son vivant, il est devenu après sa mort l’un des penseurs les plus influents et les plus disputés de l’époque contemporaine.

Son œuvre, faite d’aphorismes et de pamphlets, ne propose pas de système. Elle demande d’où viennent nos valeurs et qui elles ont servi. Son destin posthume fut tourmenté : manipulations de sa sœur, récupération nazie, puis réhabilitation par les philologues après 1945.

Friedrich Nietzsche en résumé

Professeur à Bâle à vingt-quatre ans, Nietzsche quitte l’université en 1879 pour raisons de santé et écrit l’essentiel de son œuvre en dix ans d’errance entre la Suisse, l’Italie et Nice. Il diagnostique le « nihilisme » de la culture européenne : la perte de foi dans les valeurs chrétiennes laisse un vide que la science ne comble pas. Contre la morale du ressentiment, il propose d’affirmer la vie telle qu’elle est, à travers les figures de l’éternel retour, de la volonté de puissance et du surhomme. Il s’effondre à Turin en janvier 1889.

  • Naissance : 15 octobre 1844, à Röcken (province de Saxe, royaume de Prusse)
  • Mort : 25 août 1900, à Weimar
  • Nationalité : prussienne de naissance, apatride à partir de 1869
  • Courant : philosophie de la vie, critique de la morale ; précurseur revendiqué par l’existentialisme et la pensée française des années 1960
  • Œuvres principales : Le Gai Savoir (1882), Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), La Généalogie de la morale (1887)
  • Idée la plus connue : la « mort de Dieu » et la nécessité de créer de nouvelles valeurs

Un fils de pasteur devenu nomade

Friedrich Wilhelm Nietzsche naît le 15 octobre 1844 à Röcken, près de Lützen, dans une famille de pasteurs luthériens. Son père meurt en 1849, son petit frère quelques mois plus tard ; la famille s’installe à Naumbourg en 1850. De 1858 à 1864, il est élève de Schulpforta, internat réputé où il acquiert une solide formation classique. Inscrit en théologie à Bonn en 1864, il passe à la philologie et suit son maître Friedrich Ritschl à Leipzig en 1865. C’est là qu’il découvre Le Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer, puis, en 1868, Richard Wagner.

En 1869, sur la recommandation de Ritschl, l’université de Bâle le nomme professeur de philologie classique. Il a vingt-quatre ans et n’a pas encore soutenu de doctorat : Leipzig lui en décerne un, honoris causa, en mars 1869. Pour occuper son poste, il renonce à la nationalité prussienne et restera apatride. En 1870, il sert comme infirmier volontaire dans la guerre franco-allemande et contracte la dysenterie et la diphtérie. À Bâle, il se lie avec l’historien Jacob Burckhardt et surtout avec Wagner, qu’il visite souvent à Tribschen, près de Lucerne.

La Naissance de la tragédie (1872) lui vaut la colère des philologues, à commencer par le jeune Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, qui l’accuse de trahir la science. Suivent quatre Considérations inactuelles (1873-1876). Le premier festival de Bayreuth, en 1876, le déçoit ; Humain, trop humain (1878), livre d’aphorismes froidement analytique, consomme la rupture avec Wagner. Migraines, troubles de la vue et nausées le contraignent à démissionner en 1879, avec une pension.

Commence alors une vie errante : les étés à Sils-Maria, dans l’Engadine, les hivers à Gênes, Rapallo, Nice ou Turin. En 1882, il s’éprend de Lou Salomé, qui, selon son propre récit, repousse ses demandes en mariage ; la brouille qui suit, avec elle, avec Paul Rée et avec sa propre famille, le laisse très seul. Les livres se succèdent pourtant : Aurore (1881), Le Gai Savoir (1882), les quatre parties de Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), dont la dernière est imprimée à quarante exemplaires à ses frais, Par-delà bien et mal (1886), La Généalogie de la morale (1887). En 1885, sa sœur Elisabeth épouse l’agitateur antisémite Bernhard Förster, avec qui elle part en 1887 fonder au Paraguay une colonie « germanique », Nueva Germania ; Nietzsche n’assiste pas au mariage. En 1886, il quitte son éditeur Ernst Schmeitzner, dont l’antisémitisme le dégoûte.

L’année 1888, partagée entre Nice, Turin et Sils-Maria, est d’une fécondité stupéfiante : il écrit Le Cas Wagner, Le Crépuscule des idoles (publié en 1889), L’Antéchrist (publié en 1895) et Ecce homo (publié en 1908). Le 3 janvier 1889, il s’effondre dans la rue. L’histoire du cheval battu qu’il aurait embrassé en pleurant, piazza Carlo Alberto, n’apparaît qu’après sa mort et n’est pas établie. Ramené à Bâle par son ami Franz Overbeck, soigné à Iéna, puis par sa mère et sa sœur, il meurt le 25 août 1900 sans avoir retrouvé la raison. La cause de sa démence reste discutée : la syphilis longtemps admise est aujourd’hui contestée au profit d’autres hypothèses neurologiques.

Les idées clés

La mort de Dieu et le nihilisme. Pour Nietzsche, l’Europe a cessé de croire en Dieu sans mesurer ce que cela implique : la morale, la vérité et le sens de l’histoire reposaient sur ce fondement. Le nihilisme, qu’il définit comme la dévalorisation des valeurs suprêmes, est la conséquence logique de cette perte. Il y voit une crise et une chance : inventer des valeurs qui ne nient pas la vie.

La généalogie de la morale. La généalogie consiste à demander d’où vient une valeur et quel besoin elle sert, au lieu de la tenir pour éternelle. Nietzsche oppose une morale « des maîtres », qui appelle bon ce qui est fort, fier et sain, à une morale « des esclaves », née du ressentiment : le faible, incapable de se venger en acte, se venge en jugeant, et baptise « bien » son impuissance (humilité, patience) et « mal » la force de l’autre. Le christianisme serait le triomphe de cette « révolte des esclaves dans la morale ». La thèse est provocante ; la méthode a nourri toute la critique moderne.

La volonté de puissance. Le vivant ne cherche pas d’abord à se conserver mais à croître, à interpréter, à imposer une forme. La « volonté de puissance » désigne cet élan, à l’œuvre dans l’art comme dans l’ascétisme du prêtre. Elle n’est pas un programme de domination politique : elle sert à comprendre pourquoi les hommes valorisent ce qu’ils valorisent.

Le perspectivisme. Il n’existe pas de point de vue de nulle part : toute connaissance est interprétation, liée à des besoins et à des affects. Nietzsche n’en conclut pas que tout se vaut. Il en tire une discipline : multiplier les perspectives sur une même chose rend le jugement plus objectif, parce qu’on voit mieux ce que chacune cache.

L’éternel retour et l’amor fati. Au paragraphe 341 du Gai Savoir, un démon annonce que tu revivras ta vie identique, une infinité de fois. Accablement ou joie ? L’éternel retour est d’abord une épreuve : vivre de telle sorte qu’on puisse vouloir ce retour. Il appelle l’amor fati, l’amour du destin, que le paragraphe 276 formule ainsi : « Amor fati : que cela soit dorénavant mon amour » (trad. Henri Albert). Le surhomme (Übermensch) de Zarathoustra est celui qui supporterait cette pensée et créerait ses propres valeurs.

Une œuvre en contexte : Le Gai Savoir et l’insensé à la lanterne

Le Gai Savoir paraît en 1882, à Chemnitz, chez Schmeitzner ; Nietzsche y ajoute un cinquième livre et une préface en 1887. Le titre reprend la « gaya scienza » des troubadours. Rédigé pour l’essentiel à Gênes durant l’hiver 1881-1882, il réunit plus de trois cents fragments sur la science, l’art, la morale et la religion.

Le paragraphe 125, « L’insensé », est l’un des textes les plus commentés de la philosophie moderne. Un fou allume une lanterne en plein jour et court sur la place en criant qu’il cherche Dieu. Les passants, incroyants, se moquent de lui. Il leur répond : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! » (trad. Henri Albert, 1901). Puis il jette sa lanterne et conclut qu’il vient trop tôt : l’événement est en route mais n’est pas encore parvenu aux oreilles des hommes. La scène ne vise donc pas les croyants mais les athées tranquilles, qui n’ont pas compris que la mort de Dieu emporte avec elle la morale et les certitudes qu’ils conservent par habitude. Coupée de cette suite, la formule devient une provocation d’athée ; le texte décrit au contraire un vertige. Sa grande réception viendra au XXe siècle, notamment avec Heidegger, pour qui la mort de Dieu signe l’achèvement de la métaphysique occidentale.

Les critiques et les débats

Nietzsche et le nazisme. Après l’effondrement de son frère, Elisabeth Förster-Nietzsche fonde en 1894 les Archives Nietzsche, transférées à Weimar en 1896. Elle compile en 1901, à partir de notes que Nietzsche avait abandonnées en 1888, un livre intitulé La Volonté de puissance, et retouche des lettres. Proche du régime, elle reçoit Hitler à Weimar ; des idéologues comme Alfred Baeumler font de Nietzsche un prophète du Reich. Le travail de Walter Kaufmann après 1945, puis l’édition critique de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, ont rétabli les textes ; l’ampleur exacte des falsifications de sa sœur reste discutée par les historiens. On y lit un adversaire déclaré de l’antisémitisme et du nationalisme allemand. Reste que ses pages sur la hiérarchie, l’ordre des castes ou la « grande politique » ont pu être lues comme une caution, et que ses critiques de la démocratie sont réelles.

Une critique qui se scie elle-même ? Si toute vérité est perspective, la thèse perspectiviste l’est aussi. Beaucoup y ont vu une contradiction. Maudemarie Clark (1990) soutient que le Nietzsche de la maturité rejette seulement la vérité métaphysique et accepte la connaissance empirique ; d’autres lecteurs le contestent.

Une morale aristocratique. On lui reproche aussi le mépris affiché pour la pitié, les faibles et le grand nombre. Ses défenseurs répondent qu’il vise une attitude intérieure, le ressentiment, plus que des classes sociales ; ses critiques, que ses éloges des lois de Manou brouillent cette frontière.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Paul Ricœur l’a rangé, avec Marx et Freud, parmi les trois maîtres du soupçon, ces penseurs qui tiennent la conscience pour suspecte de se tromper sur elle-même. Nietzsche a marqué la psychologie, la littérature, l’existentialisme de Camus et de Sartre, puis la philosophie française des années 1960 : Gilles Deleuze, Michel Foucault, qui plaçait son Histoire de la folie sous le patronage de la grande enquête nietzschéenne.

Il est aussi l’un des auteurs les plus cités de travers. La maxime du Crépuscule des idoles est en réalité : « Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort » (trad. Henri Albert). Le titre, « À l’école de guerre de la vie », en fait une règle personnelle, non une loi sur les épreuves.

Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer

Nietzsche n’a rien écrit sur la Bourse. Son perspectivisme offre pourtant une leçon solide : une opinion de marché n’est jamais un point de vue de nulle part. Elle dépend de la position que l’on a, de la perte que l’on refuse de reconnaître, de l’envie d’avoir raison. Se demander, en généalogiste, quel besoin sert une conviction (les faits, ou le refus d’avouer une erreur ?) est un exercice que les travaux de Daniel Kahneman et la théorie des perspectives ont confirmé à leur manière.

L’amor fati parle aussi à quiconque affronte l’incertitude. Il ne s’agit pas de se résigner, mais de cesser de ruminer ce qui est arrivé pour juger la décision qui vient. Sa méfiance envers le troupeau, partagée avec Gustave Le Bon, rappelle que l’opinion majoritaire n’est pas une preuve.

Questions fréquentes

Que veut dire « Dieu est mort » chez Nietzsche ?

La formule, au paragraphe 125 du Gai Savoir (1882), constate que la culture européenne ne croit plus vraiment en Dieu. Nietzsche en tire une conséquence vertigineuse : les valeurs morales qui reposaient sur cette foi perdent leur fondement, et il faudra en créer de nouvelles.

Quel livre de Nietzsche lire en premier ?

Le Crépuscule des idoles (1889) est court et donne une vue d’ensemble de sa pensée tardive. Le Gai Savoir est plus varié et plus accessible que Ainsi parlait Zarathoustra, dont le style prophétique déroute souvent les débutants. La Généalogie de la morale est son livre le plus argumenté.

Nietzsche était-il nazi ou antisémite ?

Non. Mort en 1900, il a dénoncé l’antisémitisme et rompu pour cette raison avec son éditeur. Sa récupération par le nazisme doit beaucoup à sa sœur Elisabeth, qui a publié un livre composé de ses notes et soutenu le régime. Certains de ses textes sur la hiérarchie et la « grande politique » restent néanmoins inquiétants.

Qu’est-ce que le surhomme chez Nietzsche ?

Le surhomme (Übermensch) d’Ainsi parlait Zarathoustra n’est pas une race supérieure, mais l’idéal d’un homme capable de vivre sans Dieu, de créer ses valeurs et de vouloir l’éternel retour de sa vie.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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