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Martin Heidegger : biographie, idées et controverses

Martin Heidegger (1889-1976), auteur d’Être et Temps, a renouvelé la question de l’être ; son engagement nazi de 1933 divise toujours ses lecteurs.

Martin Heidegger : biographie, idées et héritage

Qui était Martin Heidegger ?

Martin Heidegger (1889-1976) est un philosophe allemand, auteur d’Être et Temps (1927), qui a voulu reposer la question la plus ancienne de la philosophie, celle du sens de l’être, en partant de l’existence humaine concrète, et dont l’engagement nazi de 1933 reste l’une des grandes controverses intellectuelles du XXe siècle.

Élève de Husserl, maître de Hannah Arendt, de Hans-Georg Gadamer ou de Hans Jonas, il a inspiré l’existentialisme, l’herméneutique, la déconstruction, la critique de la technique. Il a aussi présidé l’université de Fribourg sous Hitler et laissé des carnets où figurent des passages antisémites. Sa biographie oblige à tenir ensemble la puissance d’une pensée et la gravité d’une compromission, sans laisser l’une effacer l’autre.

Martin Heidegger en résumé

Fils d’un sacristain catholique du pays de Bade, destiné d’abord à la prêtrise, Heidegger devient le plus brillant disciple d’Edmund Husserl, fondateur de la phénoménologie. Être et Temps le rend célèbre en 1927 : il y décrit l’être humain, qu’il nomme Dasein, comme un être jeté dans un monde, préoccupé, mortel, tenté de se fondre dans l’opinion commune. Recteur nazi de Fribourg en 1933-1934, membre du parti jusqu’en 1945, il est interdit d’enseignement après la guerre. Sa pensée tardive porte sur la technique, le langage et la poésie.

  • Naissance : 26 septembre 1889, à Messkirch (grand-duché de Bade)
  • Mort : 26 mai 1976, à Fribourg-en-Brisgau ; inhumé à Messkirch
  • Nationalité : allemande
  • Courant : phénoménologie, philosophie de l’existence, herméneutique
  • Œuvres principales : Être et Temps (1927), Qu’est-ce que la métaphysique ? (1929), La Question de la technique (1954)
  • Idée la plus connue : l’oubli de l’être et l’existence humaine comme « être-au-monde »

Du séminaire de Constance au chalet de Todtnauberg

Martin Heidegger naît le 26 septembre 1889 à Messkirch, petite ville rurale du sud-ouest de l’Allemagne, dans une famille catholique modeste. Il passe par les petits séminaires de Constance et de Fribourg-en-Brisgau. En 1907, un prêtre lui offre la thèse de Franz Brentano sur les différents sens de l’être chez Aristote : il dira que ce livre fut son premier guide en philosophie. Il entre chez les jésuites en 1909, en sort au bout de quelques semaines pour raisons cardiaques, puis abandonne la théologie en 1911 pour la philosophie. Il soutient sa thèse de doctorat en 1913 et son habilitation en 1915, sur Duns Scot.

Le 21 mars 1917, il épouse Elfride Petri, protestante. Pendant la dernière année de la guerre, il sert dans un service météorologique de l’armée, près de Verdun. Devenu l’assistant de Husserl à Fribourg, il s’écarte vite de son maître : là où Husserl décrit la conscience, Heidegger veut décrire la vie concrète, déjà engagée dans un monde avant toute théorie. Nommé à Marbourg en 1923, il y côtoie le théologien Rudolf Bultmann et entame avec son étudiante Hannah Arendt, de dix-sept ans sa cadette, une liaison secrète suivie d’une amitié qui durera, avec des ruptures, jusqu’à la mort d’Arendt en 1975. Être et Temps paraît en 1927, dédié à Husserl. En 1928, il succède à ce dernier dans sa chaire de Fribourg. En 1929, il prononce sa leçon inaugurale, Qu’est-ce que la métaphysique ?, et affronte Ernst Cassirer à Davos dans un débat resté célèbre sur l’interprétation de Kant.

Selon plusieurs biographes, il vote pour le parti nazi dès 1932. Il est élu recteur de l’université de Fribourg le 21 avril 1933 et adhère au parti le 1er mai. Son discours de rectorat du 27 mai, L’Autoaffirmation de l’université allemande, appelle à mettre le savoir au service du peuple ; dans d’autres textes de la même année, il affiche son soutien à Hitler. Selon l’historien Hugo Ott, il travaille à la mise au pas (Gleichschaltung) de l’université ; ses défenseurs soutiennent qu’il cherchait plutôt à la protéger. Il démissionne en avril 1934 mais reste membre du parti jusqu’en 1945. Il enseigne ensuite sur Nietzsche et le poète Hölderlin. À l’automne 1944, il est réquisitionné dans le Volkssturm pour creuser des fossés le long du Rhin.

Après la guerre, une commission de dénazification lui interdit l’enseignement ; classé en 1949 parmi les « suivistes » (Mitläufer), il reprend ses cours en 1951 et les poursuit jusqu’à sa retraite, en 1958. Ses conférences d’après-guerre, sur la technique, l’habitation ou le langage, lui valent un immense public, en France surtout, grâce à Jean Beaufret et au poète René Char. Il travaille souvent dans son chalet de Todtnauberg, en Forêt-Noire, où il reçoit en 1967 le poète Paul Celan, rescapé de la Shoah, qui en tire un poème énigmatique. Il meurt à Fribourg le 26 mai 1976. L’édition complète de ses œuvres (Gesamtausgabe), dont le premier volume a paru en 1975, dépasse la centaine de volumes.

Les idées clés

La question de l’être. Nous disons sans cesse qu’une chose « est », sans savoir ce que veut dire « être ». Pour Heidegger, la philosophie occidentale, depuis Platon, a confondu l’être avec un étant particulier : l’Idée, Dieu, la substance, le sujet. Il appelle « oubli de l’être » cette confusion, et « différence ontologique » la distinction entre l’être et les étants (les choses qui sont). L’ontologie est la partie de la philosophie qui étudie l’être en tant que tel.

Le Dasein et l’être-au-monde. Pour poser la question, il faut partir du seul étant qui se la pose : l’homme, que Heidegger nomme Dasein (littéralement « être-là ») pour éviter les mots usés de « sujet » ou de « conscience ». Le Dasein n’est pas un esprit face à des objets ; il est d’emblée « au monde », pris dans des tâches. L’exemple du marteau l’illustre : tant qu’il sert, je ne le vois pas, je vois le clou ; c’est quand il casse qu’il devient un objet à examiner. La théorie dérive de la pratique, et non l’inverse.

Le « On » et l’authenticité. La plupart du temps, nous pensons, jugeons et goûtons comme « on » pense, juge et goûte. Ce « On » (das Man) n’est personne en particulier, et c’est ce qui fait sa force : il décharge chacun de la responsabilité de choisir. L’existence authentique, qui est une appropriation de soi plus qu’une morale, commence quand on assume ses possibilités propres au lieu de les recevoir de l’opinion moyenne.

L’être-pour-la-mort. La mort n’est pas un événement lointain qui arrive aux autres : elle est la possibilité la plus propre de chacun, certaine et indéterminée. L’angoisse, distincte de la peur parce qu’elle n’a pas d’objet précis, révèle cette finitude. Anticiper sa mort, loin d’être morbide, rend à chaque choix son poids : le temps compté n’est pas interchangeable.

La technique comme mode de dévoilement. Dans La Question de la technique (1954), issue d’une conférence de Brême de 1949, Heidegger soutient que l’essence de la technique moderne n’est pas technique. C’est une manière de faire apparaître toute chose comme un stock disponible, une réserve à exploiter : le Rhin, barré par une centrale, devient un fournisseur d’énergie avant d’être un fleuve. Il appelle Gestell (traduit par « arraisonnement » ou « dispositif ») ce système qui finit par traiter l’homme lui-même comme une ressource.

Une œuvre en contexte : Être et Temps (1927)

Être et Temps (Sein und Zeit) paraît en 1927 dans l’annuaire de phénoménologie dirigé par Husserl. Écrit rapidement, publié à la demande du doyen de Marbourg, le livre est inachevé. Le plan annoncé prévoyait deux parties de trois sections chacune ; seules les deux premières sections de la première partie ont paru. La troisième, qui devait renverser le titre en « Temps et Être », n’a jamais été publiée sous sa forme prévue.

Ce qui existe suffit pourtant à bouleverser la philosophie. Le livre décrit le Dasein dans sa vie quotidienne : jeté dans une situation qu’il n’a pas choisie, il se projette vers des possibles, se préoccupe des choses et des autres, et se perd volontiers dans le « On ». Son être est le « souci » (Sorge), et le sens du souci est la temporalité : nous sommes toujours en avance sur nous-mêmes, portés par notre passé, ouverts sur un avenir fini. Le temps n’est pas une ligne extérieure à l’homme, il est la structure même de son existence. Le vocabulaire, fait de mots composés et de néologismes, a rendu la traduction difficile : en France, les versions d’Emmanuel Martineau et de François Vezin proposent des équivalents souvent différents. Le livre fait de Heidegger, à trente-sept ans, le philosophe le plus discuté d’Allemagne. Sartre s’en inspire directement pour L’Être et le Néant (1943) ; Heidegger lui répondra en 1946, dans la Lettre sur l’humanisme, qu’il n’est pas existentialiste.

Les critiques et les débats

L’engagement nazi. Les faits sont établis par les historiens, notamment Hugo Ott (1988), après Víctor Farías (1987) : adhésion au parti, discours de soutien à Hitler, défense du « principe du chef » (Führerprinzip) dans des discours de novembre 1933. Husserl, juif converti au protestantisme, est mis en congé forcé en avril 1933, avant l’entrée en fonctions de Heidegger ; en 1941, Heidegger accepte que son éditeur retire la dédicace d’Être et Temps, rétablie après la guerre. Dans l’entretien accordé au Spiegel en 1966 et publié après sa mort, en 1976, il présente son rectorat comme une tentative de préserver l’université. Karl Löwith, son ancien élève, juif exilé, raconte qu’à Rome, en 1936, Heidegger portait l’insigne du parti et lui confirma que sa notion d’historicité fondait son engagement politique. Dans une conférence de Brême, en 1949, il affirme que l’agriculture motorisée est, dans son essence, la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz : pour beaucoup, le signe d’un refus de penser la singularité du crime. Après 1945, il n’a presque rien écrit sur la Shoah.

Les Cahiers noirs. Publiés à partir de 2014 par Peter Trawny, ces carnets tenus à partir de 1931 associent à plusieurs reprises, dans des passages des années 1930 et 1940, le judaïsme à l’aptitude au calcul et à l’absence de sol, d’enracinement. Trawny parle d’un antisémitisme inscrit dans l’« histoire de l’être » ; Emmanuel Faye, dès 2005, avait soutenu que le nazisme pénétrait la philosophie même ; François Fédier et d’autres défenseurs contestent ces lectures. La question n’est plus de savoir s’il fut nazi, mais jusqu’où ses concepts en sont touchés.

Les objections philosophiques. Rudolf Carnap, en 1931, prend une phrase de Qu’est-ce que la métaphysique ? sur le néant comme exemple de pseudo-proposition dénuée de sens. Emmanuel Levinas, qui l’admirait, lui reproche de faire passer l’ontologie avant l’éthique et la relation à autrui. Theodor Adorno, dans Jargon de l’authenticité (1964), dénonce une langue qui donne un air profond à des idées conservatrices.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Peu de philosophes ont eu autant de lecteurs critiques parmi leurs héritiers. Arendt, Gadamer, Levinas, Derrida, Foucault, Sartre se sont construits avec ou contre lui. Ses analyses du monde quotidien ont influencé l’architecture, la théologie, la psychiatrie et les sciences cognitives, à travers Hubert Dreyfus, qui s’en servait pour critiquer l’intelligence artificielle de son temps. Sa critique de la technique nourrit encore les débats sur l’écologie et le numérique.

Le cas Heidegger pose aussi une question qui dépasse sa personne : celle du lien entre la valeur d’une pensée et les engagements de son auteur.

Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer

Heidegger n’a jamais pensé l’économie autrement que comme un symptôme de la technique, et il aurait sans doute vu dans un écran de cotations l’image parfaite du monde transformé en stock disponible. Son analyse du « On » est pourtant d’une actualité précise. Le « On » ne ment pas : il dispense de penser. « On sait » que tel titre va monter, « tout le monde » achète, l’opinion moyenne circule sans auteur et sans responsable. C’est exactement le mécanisme que décrivent la psychologie des foules et l’histoire des bulles et des krachs.

La leçon la plus solide vient de l’être-pour-la-mort, transposée avec modestie : une décision prise en sachant que les ressources sont finies n’a pas la même qualité qu’une décision prise comme si l’on pouvait toujours recommencer. Raisonner en fonction de ce qu’on peut perdre, et non de ce que tout le monde espère gagner, est une forme d’authenticité dont Heidegger ne parlait pas, mais qui découle de ses concepts.

Questions fréquentes

Que veut dire « Dasein » chez Heidegger ?

Le mot allemand Dasein signifie couramment « existence » et littéralement « être-là ». Heidegger l’emploie pour désigner l’être humain en tant qu’il existe dans un monde et se pose la question de l’être, sans le réduire à un sujet ou à une conscience.

Heidegger était-il nazi ?

Oui. Il a adhéré au parti nazi le 1er mai 1933, a été recteur de l’université de Fribourg jusqu’en avril 1934 et est resté membre du parti jusqu’en 1945. Les Cahiers noirs, publiés à partir de 2014, contiennent des passages antisémites. Le débat porte aujourd’hui sur le degré auquel sa philosophie elle-même en est marquée.

Faut-il lire Être et Temps pour comprendre Heidegger ?

C’est son livre central, mais il est difficile. Beaucoup de lecteurs commencent par la conférence Qu’est-ce que la métaphysique ? (1929) ou par La Question de la technique (1954), plus courtes, avant d’aborder Être et Temps avec un commentaire.

Quelle différence entre Heidegger et Sartre ?

Sartre a repris d’Être et Temps l’analyse de l’existence pour fonder une philosophie de la liberté et de l’engagement. Heidegger a refusé cette lecture dans la Lettre sur l’humanisme (1946) : son sujet n’était pas l’homme, mais l’être.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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