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Hegel : biographie, idées et héritage

Hegel (1770-1831) a pensé la réalité et l’histoire comme le développement de l’esprit vers la liberté, et inspiré Marx autant que ses adversaires.

Georg Wilhelm Friedrich Hegel : biographie, idées et héritage

Qui était Hegel ?

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) est un philosophe allemand, figure majeure de l’idéalisme allemand, qui a conçu la réalité et l’histoire comme le développement progressif de l’esprit vers la conscience de sa liberté. Auteur de la Phénoménologie de l’esprit (1807) et des Principes de la philosophie du droit (1820), il a régné sur la philosophie allemande dans les années 1820 depuis sa chaire de Berlin.

Peu de penseurs ont été aussi influents et contestés. De lui descendent Marx et une grande partie de la gauche européenne, mais aussi des conservateurs qui voyaient en lui le philosophe de l’État prussien, des théologiens, des existentialistes et des philosophes analytiques contemporains. Son style passe pour l’un des plus difficiles de la philosophie ; ses idées, une fois dégagées du vocabulaire, sont souvent limpides.

Hegel en résumé

Hegel part d’une insatisfaction envers Kant : si nous ne connaissons que les phénomènes, la raison reste coupée du réel. Il veut montrer au contraire que la pensée et la réalité ont la même structure rationnelle, qui se révèle dans le temps. Sa méthode, la dialectique, consiste à suivre comment chaque position, poussée jusqu’au bout, révèle ses contradictions et se transforme en une position plus riche. Appliquée à l’histoire, elle donne une fresque où les peuples, les religions et les institutions marquent autant d’étapes vers la liberté. Appliquée à la société, elle donne une théorie de la famille, du marché et de l’État.

  • Naissance : 27 août 1770, à Stuttgart (duché de Wurtemberg)
  • Mort : 14 novembre 1831, à Berlin (royaume de Prusse)
  • Nationalité : allemande
  • Courant : idéalisme allemand
  • Œuvres principales : Phénoménologie de l’esprit (1807), Science de la logique (1812-1816), Principes de la philosophie du droit (1820)
  • Idée la plus connue : la dialectique et l’histoire comme progrès de la conscience de la liberté

De Tübingen à Berlin, dans les tempêtes de l’Europe

Hegel naît le 27 août 1770 à Stuttgart, fils d’un fonctionnaire des finances du duc de Wurtemberg. Il entre en 1788 au séminaire protestant de Tübingen, le Stift, pour étudier la philosophie puis la théologie. Il y partage sa chambre avec le futur poète Friedrich Hölderlin et avec Friedrich Schelling, de cinq ans son cadet. Les trois amis lisent Platon, Kant et Spinoza et s’enthousiasment pour la Révolution française ; ils auraient même planté un arbre de la liberté près de la ville, selon une tradition invérifiable. Hegel restera attaché toute sa vie aux principes de 1789, même si la Terreur refroidit son enthousiasme.

Refusant de devenir pasteur, il est précepteur à Berne de 1793 à 1796, dans une famille patricienne dont il dévore la bibliothèque, puis à Francfort, où Hölderlin lui a trouvé une place. En 1799, la mort de son père lui laisse un petit héritage. En 1801, il rejoint Schelling à l’université d’Iéna comme Privatdozent, un enseignant payé par ses étudiants.

À Iéna, il passe d’abord pour un disciple de Schelling, avec qui il dirige le Journal critique de philosophie en 1802-1803. Il s’en émancipe avec la Phénoménologie de l’esprit, achevée à l’automne 1806 au moment où l’armée de Napoléon écrase les Prussiens sous les murs de la ville, le 14 octobre. La veille, Hegel écrit à son ami Niethammer avoir vu passer l’Empereur, en qui il voit l’âme du monde. Ruiné, père d’un fils naturel né en février 1807, il devient rédacteur d’un journal à Bamberg, puis, de 1808 à 1816, recteur du lycée de Nuremberg. Il y épouse en 1811 Marie von Tucher, issue du patriciat de la ville, et publie la Science de la logique.

Professeur à Heidelberg en 1816, il y publie l’Encyclopédie des sciences philosophiques (1817), exposé condensé de tout son système. En 1818, il succède à Fichte à l’université de Berlin, la chaire la plus prestigieuse d’Allemagne. Ses cours sur l’histoire, l’art, la religion et l’histoire de la philosophie attirent des auditeurs de toute l’Europe ; ils seront publiés après sa mort d’après les cahiers des étudiants. Recteur de l’université en 1829-1830, décoré par le roi de Prusse en 1831, il meurt à Berlin le 14 novembre 1831, officiellement du choléra, peut-être d’une autre maladie digestive.

Les idées clés

La dialectique. La dialectique est, chez Hegel, le mouvement par lequel une idée ou une forme de vie, développée jusqu’au bout, fait apparaître sa propre contradiction et se transforme. Prenons ses premières catégories logiques : l’être pur, sans aucune détermination, ne se distingue en rien du néant ; leur vérité commune est le devenir, ce qui passe sans cesse de l’un à l’autre. Hegel nomme Aufhebung ce dépassement, un mot allemand courant qui signifie à la fois supprimer, conserver et élever : l’étape dépassée n’est pas effacée, elle survit dans la suivante. Contrairement à une idée répandue, Hegel n’a pas résumé sa méthode par le schéma « thèse, antithèse, synthèse », dont les termes viennent plutôt de Fichte et que des commentateurs ont popularisé.

L’esprit. Le mot allemand Geist, que l’on traduit par « esprit », ne désigne pas seulement une conscience individuelle, mais aussi la vie collective d’un peuple ou d’une époque : sa langue, son droit, ses mœurs, son art, sa religion. Hegel distingue l’esprit subjectif (l’individu), l’esprit objectif (les institutions) et l’esprit absolu (l’art, la religion et la philosophie, où une époque se comprend elle-même). Chacun, dit Hegel, est fils de son temps.

La reconnaissance. Le passage le plus célèbre de la Phénoménologie décrit la lutte de deux consciences qui veulent chacune être reconnues par l’autre. Celle qui accepte de risquer sa vie devient maître ; celle qui préfère vivre devient serviteur. Mais le rapport se renverse : le maître dépend du travail du serviteur et n’obtient qu’une reconnaissance sans valeur, puisqu’elle vient d’un être qu’il ne reconnaît pas ; le serviteur, en transformant la nature par son travail, se forme et prend conscience de lui-même. La formule française courante « maître et esclave », popularisée par Kojève et Hyppolite, durcit le texte : l’allemand parle de domination et de servitude (Herrschaft und Knechtschaft).

L’histoire comme progrès de la liberté. Dans ses leçons de Berlin, Hegel lit l’histoire universelle comme le progrès de la conscience de la liberté : dans les empires orientaux, un seul est libre ; chez les Grecs et les Romains, quelques-uns ; dans le monde moderne issu du christianisme et de la Réforme, l’homme en tant qu’homme. Les grands hommes de l’histoire servent cette fin en poursuivant leurs propres passions : c’est ce qu’il appelle la ruse de la raison.

Le marché et l’État. Hegel est l’un des premiers philosophes à prendre au sérieux l’économie politique, qu’il lit dès les années 1790. Avec Adam Smith, il admet que, dans la « société civile » de marché, l’égoïsme de chacun contribue à la satisfaction des besoins de tous. Mais il note que le marché laissé à lui-même produit une masse appauvrie qu’il ne sait pas réintégrer, et confie aux corporations, à l’administration et à l’État le soin d’en corriger les effets.

Une œuvre en contexte : la Phénoménologie de l’esprit

Hegel a trente-six ans et pas encore de grand livre quand il promet à son éditeur l’introduction à son système ; il en achève le manuscrit dans Iéna occupée, en octobre 1806. Le livre paraît au printemps 1807, sous le titre Système de la science. Première partie : la Phénoménologie de l’esprit.

Le projet est ambitieux : décrire, étape par étape, l’itinéraire de la conscience depuis la certitude la plus naïve, celle des sens qui croient saisir la chose singulière présente, jusqu’au savoir absolu, où l’esprit se comprend lui-même. Chaque étape est une « figure » de la conscience qui croit tenir la vérité, échoue, et se transforme. En chemin, le livre traverse la lutte pour la reconnaissance, le stoïcisme et le scepticisme antiques, la « conscience malheureuse » du croyant séparé de son Dieu, la cité grecque, les Lumières et la Révolution française. Il cite même, comme figure de la culture déchirée de l’Ancien Régime, Le Neveu de Rameau de Diderot, que Goethe venait de traduire.

La préface contient une critique que Schelling prend pour lui ; leur amitié ne s’en remet pas. L’influence du livre sera immense, mais lente à venir. En France, Jean Hyppolite en publie une traduction en 1939 et 1941, au moment où s’achèvent les cours qu’Alexandre Kojève donne de 1933 à 1939 à l’École pratique des hautes études, suivis notamment par Lacan et Raymond Aron. Ces cours ont fait de la dialectique du maître et du serviteur l’une des clés de la pensée française du XXe siècle.

Les critiques et les débats

Le philosophe de l’État prussien ? La préface des Principes de la philosophie du droit contient la phrase la plus disputée de Hegel, que Victor Delbos rend ainsi : « Ce qui est rationnel est réel, ce qui est réel est rationnel. » Ses adversaires y ont lu une justification de l’ordre établi, d’autant que le livre paraît en 1820, l’année suivant les décrets de Carlsbad qui renforcent la censure, et que sa préface attaque durement le philosophe Jakob Fries, alors inquiété par les autorités. Le jeune Marx lui reproche en 1843 sa complaisance envers l’État bureaucratique. Ses défenseurs répondent que « réel » traduit ici wirklich, « effectif », qui désigne chez lui ce qui est pleinement développé et conforme à sa raison d’être, non tout ce qui existe ; Hegel défendait d’ailleurs une monarchie constitutionnelle et l’égalité devant la loi.

Popper et l’historicisme. Dans La Société ouverte et ses ennemis (1945), Karl Popper fait de Hegel, avec Platon et Marx, l’un des pères intellectuels du totalitarisme : une philosophie qui prétend connaître le sens de l’histoire finit par justifier ceux qui disent l’incarner. Les spécialistes jugent souvent la charge injuste sur le détail des textes, mais elle a durablement marqué l’image de Hegel dans le monde anglophone, où Russell lui reprochait déjà son obscurité.

L’individu oublié ? Schopenhauer, son collègue à Berlin, le tient pour un charlatan et oppose au progrès rationnel une volonté aveugle. Kierkegaard reproche au système de ne laisser aucune place à l’existence singulière, à l’angoisse et au choix. Les travaux récents montrent pourtant qu’il doit à Hegel plus qu’il ne l’avoue. Les jeunes hégéliens, de Feuerbach à Marx, retournent la dialectique contre la religion et l’ordre social.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Hegel a donné à la pensée moderne plusieurs de ses outils les plus courants : l’idée que les institutions et les idées ont une histoire, que les individus se forment dans la reconnaissance mutuelle, que les contradictions d’une situation sont aussi le moteur de son dépassement. Le marxisme lui doit sa dialectique, la sociologie et la théorie critique de l’école de Francfort une partie de leur vocabulaire. La thèse de la « fin de l’histoire », reprise par Francis Fukuyama en 1992, vient de la lecture de Kojève.

Longtemps tenu pour une curiosité historique par la philosophie analytique, Hegel y fait depuis la fin du XXe siècle un retour remarqué, grâce à des lectures non métaphysiques qui voient en lui un théoricien de la raison, de la normativité et de la reconnaissance. Les théories contemporaines de la reconnaissance, comme celle d’Axel Honneth, partent explicitement des pages de la Phénoménologie.

Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer

Hegel a laissé une image à afficher dans toute salle de marché : la chouette de Minerve, symbole de la sagesse, ne prend son envol qu’à la tombée du jour. La philosophie, dit-il, comprend une époque quand elle s’achève, jamais avant. Les explications de marché fonctionnent souvent ainsi : le lendemain d’un krach, chacun sait pourquoi il était inévitable. La leçon n’est pas qu’il faut renoncer à comprendre, mais qu’il faut se méfier de la clarté rétrospective, ce que l’histoire des grands krachs boursiers illustre à chaque page.

La dialectique donne une seconde leçon, plus utile encore : une tendance poussée à l’extrême produit les conditions de son retournement. Le crédit facile nourrit l’euphorie, qui pousse à l’excès de dette, qui prépare la crise. On reconnaît là une intuition que l’économiste Hyman Minsky formulera à sa manière avec son hypothèse d’instabilité financière. Hegel n’enseigne pas à prévoir le moment du retournement ; il apprend à ne jamais croire qu’une situation durera parce qu’elle dure.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la dialectique de Hegel ?

C’est le mouvement par lequel une idée, une institution ou une forme de conscience, développée jusqu’au bout, révèle ses contradictions internes et se transforme en une forme plus riche qui conserve ce qu’il y avait de vrai dans la précédente. Hegel n’emploie pas le schéma « thèse, antithèse, synthèse » pour la résumer.

Que signifie la dialectique du maître et de l’esclave ?

Ce passage de la Phénoménologie de l’esprit (1807) montre que la domination est instable : le maître dépend du travail du serviteur et n’obtient qu’une reconnaissance sans valeur, tandis que le serviteur se forme par le travail et prend conscience de lui-même. Il a inspiré Marx et la philosophie française du XXe siècle.

Hegel a-t-il annoncé la fin de l’histoire ?

Pas au sens où on l’entend souvent. Hegel pensait que le monde moderne avait reconnu en principe la liberté de tous, mais il ne prétendait pas que plus rien n’arriverait. La formule « fin de l’histoire » vient surtout de son interprète Alexandre Kojève, puis de Francis Fukuyama.

Par quel livre commencer Hegel ?

L’introduction aux Leçons sur la philosophie de l’histoire, publiées après sa mort, est l’entrée la plus accessible. La préface de la Phénoménologie de l’esprit est plus ardue mais essentielle.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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