Krach de l’Union générale (1882) : la crise financière française

Qu’est-ce que le krach de l’Union générale ?
Peu de krachs ont eu leur romancier. Celui de l’Union générale a eu Zola : L’Argent (1891) et son héros Saccard doivent beaucoup à Paul Eugène Bontoux, l’homme qui fit monter l’action de sa banque d’environ 500 à plus de 3 000 francs en trois ans, avant de la voir retomber à 400 francs en moins d’un mois.
L’Union générale était une banque catholique et légitimiste, soutenue par le comte de Chambord et jusqu’au Vatican, qui entendait concurrencer la « haute banque » juive et protestante, les Rothschild en tête. Sa chute, en janvier 1882, emporte la Bourse de Lyon, menace celle de Paris, oblige la Banque de France à intervenir et ouvre une récession de plusieurs années. Elle laisse une légende, celle d’une banque chrétienne « assassinée » par la finance juive, que les historiens ont démontée et qui a longtemps servi.
Le krach de l’Union générale en résumé
Le krach de l’Union générale est l’effondrement, en janvier 1882, d’une banque catholique dirigée depuis 1878 par Paul Eugène Bontoux. Son action, passée d’environ 500 francs en 1879 à 3 040 francs le 5 janvier 1882, tombe à 500 francs le 30 janvier, jour où la banque ferme ses guichets ; la faillite est déclarée le 2 février. Spéculation à crédit, souscriptions fictives et rachat de ses propres titres l’avaient fragilisée. La Bourse de Lyon s’arrête le 19 janvier ; à Paris, la Banque de France finance indirectement un prêt de 80 millions de francs aux agents de change. Le PIB français ne retrouve son niveau de 1882 qu’en 1888.
Les chiffres clés du krach de 1882
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Cours de l’action en 1879 | Environ 500 francs |
| Cours le 5 janvier 1882 | 3 040 francs (comptant) |
| Cours le 30 janvier 1882 | 500 francs au comptant (600 à terme) ; cours de liquidation retenu, celui du 2 février : 400 francs |
| Capital social | 25 puis 50 millions de francs (1879), 100 millions (1881), 150 millions projetés pour janvier 1882 |
| Bourse de Paris (indice, base 100 en janvier 1870) | Sommet à 222 en décembre 1881 ; −7,3 % de fin décembre à fin janvier 1882 |
| Prêt aux agents de change de Paris | 80 millions de francs, réescomptable à la Banque de France |
| Agents de change de Lyon insolvables | 9 sur 20 |
| Agents de change de Paris ayant perdu leur charge | 7 sur 60 |
Les causes du krach de l’Union générale
Une banque catholique contre la haute banque
Une première Union générale, au capital modeste, naît à Lyon en 1875, à l’initiative de milieux catholiques et monarchistes. Paul Eugène Bontoux la refonde en 1878 (constitution officielle le 3 juin) et la préside. Ingénieur, il a travaillé pour le Sud autrichien (Südbahn), compagnie ferroviaire du groupe Rothschild, qui l’a congédié, selon ses biographes, en s’inquiétant de ses projets financiers avec le comte de Chambord. Il promet aux catholiques une banque à eux. Le comte de Chambord, prétendant légitimiste, la soutient ; le cardinal Jacobini, secrétaire d’État du pape, souscrit à son capital.
L’Europe centrale et les Balkans
L’Union générale fonde et contrôle la Länderbank de Vienne, fait créer une banque hongroise en 1881 et s’engage dans les chemins de fer des Balkans, notamment en Serbie, avec l’appui du gouvernement autrichien. Elle heurte les groupes Rothschild et celui de la Staatsbahn, la grande compagnie ferroviaire autrichienne.
Une action qui monte parce que la banque l’achète
La croissance est financée par des augmentations de capital successives : de 25 à 50 millions de francs en 1879, 100 millions en 1881, 150 millions annoncés pour janvier 1882. L’économiste Eugene White relève que lors de l’émission de 1881, 31 389 des 100 000 actions nouvelles avaient été gardées par la banque, que des souscriptions fictives avaient été enregistrées et que le rapport trimestriel de septembre 1881 affichait un bénéfice fictif de 34 millions de francs. La banque rachète aussi ses propres titres pour soutenir le cours. Zola n’aura presque rien à inventer.
Une Bourse portée par le crédit
Tout le marché est en fièvre : à Paris, l’indice boursier (base 100 en janvier 1870) passe de 156 fin 1879 à 222 en décembre 1881. L’essentiel des échanges se fait à terme, et les spéculateurs reportent leurs positions d’une liquidation à l’autre en empruntant : c’est le « report ». Fin 1881, le taux de report atteint 10 à 12 % sur les grandes valeurs et 29 % sur l’Union générale. Payer 29 % l’an pour rester acheteur : l’alerte était affichée, nul ne la lisait. Détail aggravant : un acheteur à terme pouvait encore refuser de payer en invoquant l’exception de jeu, jusqu’à la loi de 1885.
Le déroulement du krach de janvier 1882
| Date | Événement |
|---|---|
| 1875 | Première Union générale fondée à Lyon par des milieux catholiques et monarchistes |
| 3 juin 1878 | Constitution officielle de l’Union générale refondée, présidée par Paul Eugène Bontoux |
| 5 janvier 1882 | L’action cote 3 040 francs |
| 18 janvier 1882 | Ruée sur la Banque de Lyon et de la Loire, qui ferme ; l’Union générale tombe à 1 300-1 400 francs |
| 19 janvier 1882 | Les agents de change de Lyon cessent leurs opérations |
| 30 janvier 1882 | L’Union générale ferme ses guichets ; l’emprunt des agents de change parisiens est conclu |
| 1er février 1882 | Bontoux est arrêté et écroué à la Conciergerie avec Jules Feder |
| 2 février 1882 | Faillite de l’Union générale ; l’action cote 400 francs |
| 20 décembre 1882 | Le tribunal correctionnel de Paris condamne Bontoux |
| 19 mars 1883 | La cour d’appel de Paris confirme : cinq ans de prison |
Lyon cède la première
Début janvier, le gouvernement autrichien refuse à la Banque de Lyon et de la Loire la concession d’une Banque maritime de Trieste. La Banque de Lyon et de la Loire, autre vedette de la spéculation lyonnaise, voit son action passer de 1 400 francs le 4 janvier à 540 le 13. Le 18, une ruée la contraint à fermer. Le 19 au soir, les vingt agents de change de Lyon cessent leurs opérations : neuf sont insolvables, pour une dette nette de 63,7 millions de francs.
Paris évite la fermeture
L’Union générale glisse de 3 040 francs le 5 janvier à 2 800 le 14, puis s’effondre après la fermeture de la Banque de Lyon. À Paris, le danger est que des agents de change, garants des opérations de leurs clients, ne puissent régler la liquidation de fin janvier et que leurs défauts s’enchaînent. La Compagnie des agents de change emprunte 80 millions de francs à un syndicat de banques (Rothschild pour 10 millions ; le Crédit lyonnais, la Société générale, Paribas et d’autres pour 5 millions chacun), sous la forme d’effets que la Banque de France accepte de réescompter. La Banque ne pouvait prêter directement aux agents, faute de papier escomptable : elle prête par banquiers interposés. Les Rothschild, accusés d’avoir tué l’Union générale, ajoutent 18 millions au deuxième jour de la liquidation.
Les haussiers réclamaient un cours de compensation fixé au 19 janvier. Les ministres des Finances, Allain-Targé puis Léon Say, refusent de les soutenir, et la Bourse retient le cours du 2 février : 400 francs. Quatorze agents de change parisiens demandent de l’aide ; sept perdent leur charge.
Les conséquences du krach de 1882
Une récession française
La baisse de l’indice parisien, 7,3 % en janvier 1882, n’a rien de spectaculaire ; ses suites, si : les volumes de la Bourse restent bas pendant des années, et l’indice ne revoit son sommet de décembre 1881 qu’en juillet 1896. Selon Eugene White, qui s’appuie sur Lévy-Leboyer et Bourguignon, le PIB réel de la France ne retrouve son niveau de 1882 qu’en 1888. La grève des mineurs d’Anzin, en 1884, appartient à ces années. Le krach donne sa forme française à la Grande Dépression ouverte à Vienne en 1873.
La Banque de France, assureur en dernier ressort
Le sauvetage de 1882 est un exemple précoce de banque centrale en prêteur en dernier ressort : elle sauve le marché, pas la banque fautive. Eugene White en souligne le revers : la certitude d’être secourus a pu encourager ensuite la prise de risque. C’est l’aléa moral, déjà.
La loi de 1885 sur les marchés à terme
La loi du 28 mars 1885 donne enfin aux opérations à terme une existence légale, lointain préalable aux contrats futures organisés.
Bontoux, condamné et en fuite
Le 1er février 1882, deux jours avant l’assemblée des actionnaires, Bontoux est arrêté pour abus de confiance et escroquerie, et écroué à la Conciergerie avec son directeur Jules Feder ; ils y passent plusieurs mois. Le 20 décembre 1882, le tribunal correctionnel de Paris le condamne, notamment pour un bilan mensonger au 30 septembre 1881 ; le 19 mars 1883, la cour d’appel confirme : cinq ans de prison, comme Feder. Bontoux s’enfuit en Espagne. En 1888, il publie sa version des faits, L’Union générale, sa vie, sa mort, son programme. Détail que la légende oublie : ses entreprises ont finalement remboursé plus de 80 % de leur passif.
Paul Gauguin, lui, travaillait à la Bourse depuis 1871 ; le krach ampute ses revenus, et il finit par se consacrer entièrement à la peinture. La Bourse a rarement rendu meilleur service à l’histoire de l’art.
Débats : complot ou faillite d’une gestion ?
Dès 1882, Bontoux et ses défenseurs accusent une coalition de banquiers juifs et de francs-maçons d’avoir organisé la baisse. La thèse circule dans des brochures et une partie de la presse catholique ; Édouard Drumont la reprend en 1886 dans La France juive, et Bontoux la développe en 1888. Elle devient l’un des récits fondateurs de l’antisémitisme français, une décennie avant l’affaire Dreyfus.
L’historien Jean Bouvier, dans Le Krach de l’Union générale (1878-1885) (PUF, 1960), a repris le dossier à partir des archives. Il ne nie pas l’hostilité des rivaux, et juge que s’il y eut « assassinat », le groupe de la Staatsbahn pourrait figurer parmi les coupables. Mais il montre une banque minée par ses propres pratiques : opérations risquées et parfois irrégulières, soutien artificiel du cours. Eugene White (2007) confirme : comptes falsifiés, souscriptions fictives, spéculateurs surendettés. Aucun complot n’est nécessaire pour expliquer la chute. Que des concurrents aient vendu à découvert un titre surévalué n’est pas une conspiration : c’est un marché.
Dans L’Argent, publié en feuilleton dans Gil Blas à partir de novembre 1890 puis en volume en mars 1891, Zola transpose l’affaire sous le Second Empire : la Banque universelle de Saccard monte de 500 à plus de 3 000 francs en trois ans, soutenue par ses propres achats. Saccard est un antisémite virulent ; son rival Gundermann, inspiré en partie de James de Rothschild, vend. Zola fait de l’antisémitisme un trait de son personnage, pas l’explication de la chute.
Ce qu’en retient un investisseur
Une société qui achète ses propres titres à crédit fabrique son cours. L’Union générale soutenait son action avec l’argent de ses actionnaires et déposants. Le cours mesurait sa détermination, pas ses actifs. Le jour où elle ne peut plus acheter, il n’y a plus de prix.
Le coût du levier est une information. Un report à 29 % signifiait que les prêteurs exigeaient une prime de peur. Le financement se tend souvent avant que les cours chutent.
Le risque de contrepartie se propage. Lyon a cédé avant Paris parce que ses agents de change, trop exposés, ne pouvaient plus honorer leurs engagements. C’est ce que les chambres de compensation modernes cherchent à empêcher.
Méfiez-vous des récits qui désignent un coupable. Après un krach, le complot est plus confortable que l’examen de ses propres positions.
Questions fréquentes
Quand a eu lieu le krach de l’Union générale ?
En janvier 1882 : l’action, à 3 040 francs le 5 janvier, tombe à 500 francs le 30, jour où la banque ferme ses guichets. La faillite est déclarée le 2 février 1882.
Qui était Paul Eugène Bontoux ?
Un ingénieur, ancien cadre d’une compagnie ferroviaire autrichienne du groupe Rothschild, qui présida l’Union générale de 1878 à sa chute. Arrêté le 1er février 1882, condamné en décembre 1882 puis, en appel, en mars 1883 à cinq ans de prison, il s’enfuit en Espagne.
La Banque de France a-t-elle sauvé l’Union générale ?
Non. Elle a sauvé la Bourse de Paris en permettant, via un syndicat de banques, un prêt de 80 millions de francs aux agents de change. L’Union générale a fait faillite.
Y a-t-il eu un complot contre l’Union générale ?
Bontoux l’a affirmé, mais les historiens, de Jean Bouvier (1960) à Eugene White (2007), montrent une banque tombée d’abord à cause de sa gestion. La thèse du complot juif a surtout nourri l’antisémitisme.
Quel roman de Zola raconte le krach de l’Union générale ?
L’Argent (1891), des Rougon-Macquart : la Banque universelle d’Aristide Saccard y tient le rôle de l’Union générale.
Quelles ont été les conséquences économiques du krach de 1882 ?
Une récession française longue : le PIB réel ne retrouve son niveau de 1882 qu’en 1888. Le krach conduit aussi à la loi du 28 mars 1885, qui légalise les marchés à terme.
Sources
- Eugene N. White, « The Crash of 1882, Counterparty Risk, and the Bailout of the Paris Bourse », NBER Working Paper 12933, 2007 (publié dans Cliometrica, 2007).
- Jean Bouvier, Le Krach de l’Union générale (1878-1885), Paris, PUF, 1960.
- Jeannine Verdes, « La presse devant le krach d’une banque catholique : l’Union générale (1882) », Archives de sociologie des religions, n° 19, 1965.
- Eugène Bontoux, « L’Union générale, sa vie, sa mort, son programme », Paris, Albert Savine, 1888 (plaidoyer de l’intéressé, utile pour les dates de la procédure).
- Émile Zola, L’Argent, Paris, Charpentier, 1891.
Pour aller plus loin
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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