Ludwig Wittgenstein : biographie, idées et héritage
Ludwig Wittgenstein (1889-1951), philosophe autrichien, fixe les limites du langage dans le Tractatus, puis définit le sens d’un mot par son usage.

Qui était Ludwig Wittgenstein ?
Ludwig Wittgenstein (1889-1951) est un philosophe autrichien, naturalisé britannique en 1939, auteur du Tractatus logico-philosophicus (1921) et des Recherches philosophiques (1953), deux livres qui ont changé la manière dont la philosophie pense le langage. Il a d’abord soutenu que le langage dessine les faits du monde et que ce qui ne peut se dire doit être tu, puis il a renoncé à cette image pour décrire le sens des mots comme leur usage dans des « jeux de langage ».
Héritier d’une des plus grandes fortunes d’Europe, qu’il a donnée, soldat décoré, instituteur de village, jardinier de monastère, architecte d’une maison à Vienne, garçon de pharmacie dans un hôpital de Londres, il n’a publié qu’un seul livre de philosophie de son vivant. Le reste, environ 20 000 pages de manuscrits, a été édité après sa mort.
Ludwig Wittgenstein en résumé
Né à Vienne dans la famille de l’industriel Karl Wittgenstein, Ludwig étudie l’ingénierie à Berlin et à Manchester, puis rejoint Bertrand Russell à Cambridge en 1911 pour travailler sur les fondements de la logique. Il rédige le Tractatus pendant la Première Guerre mondiale, le croit définitif et quitte la philosophie pour enseigner dans des écoles rurales autrichiennes. Revenu à Cambridge en 1929, il y devient professeur et bâtit une seconde philosophie, qui attaque les illusions de la première : le langage n’a pas une essence unique, il est une famille d’activités réglées par l’usage.
- Naissance : 26 avril 1889, à Vienne (Autriche-Hongrie)
- Mort : 29 avril 1951, à Cambridge (Royaume-Uni)
- Nationalité : autrichienne, puis britannique
- Courant : philosophie analytique
- Œuvres principales : Tractatus logico-philosophicus (1921), Recherches philosophiques (posthume, 1953), De la certitude (posthume, 1969)
- Idée la plus connue : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. »
Un millionnaire qui voulait vivre en ascète
Ludwig Josef Johann Wittgenstein naît le 26 avril 1889 à Vienne, dernier des neuf enfants de Karl Wittgenstein, magnat de l’acier, et de Leopoldine Kalmus. La famille, d’origine juive et convertie, élève ses enfants dans la foi catholique de la mère ; Brahms et Mahler jouent dans ses salons. Par sa mère, l’économiste Friedrich Hayek est un cousin éloigné du philosophe. La maison est aussi un lieu de souffrance : trois des quatre frères aînés de Ludwig meurent par suicide : Hans, disparu en 1902 et probablement suicidé, Rudolf en 1904, Kurt en 1918.
Il étudie le génie mécanique à Berlin à partir de 1906, puis l’aéronautique à Manchester en 1908, où il conçoit une hélice. La lecture des Principes des mathématiques de Bertrand Russell et des travaux de Gottlob Frege le détourne de l’ingénierie. Frege lui conseille Cambridge : le 18 octobre 1911, Wittgenstein se présente sans prévenir chez Russell, qui le tient bientôt pour un génie. Il y fréquente G. E. Moore et l’économiste John Maynard Keynes. À la mort de son père, en 1913, il hérite d’une fortune considérable, dont il distribue une partie à des artistes, parmi lesquels les poètes Rilke et Trakl. Il se retire la même année à Skjolden, en Norvège, pour travailler seul.
En 1914, il s’engage volontairement dans l’armée austro-hongroise alors qu’il pouvait être exempté. Sur le front russe puis italien, il est décoré pour sa bravoure. Il achève le Tractatus en août 1918, est fait prisonnier par les Italiens le 3 novembre 1918 et passe neuf mois en captivité. Rentré à Vienne en août 1919, il donne sa fortune à ses frère et sœurs et se forme pour devenir instituteur. Il enseigne de 1920 à 1926 dans des villages de Basse-Autriche, Trattenbach, Puchberg, Otterthal. Exigeant et parfois brutal, il frappe des élèves ; en avril 1926, un garçon de onze ans, Josef Haidbauer, s’évanouit après avoir été frappé à la tête. Wittgenstein démissionne, et dix ans plus tard il reviendra au village demander pardon à plusieurs de ses anciens élèves. Il conçoit ensuite, avec l’architecte Paul Engelmann, la maison de sa sœur Margaret à Vienne, achevée en 1928.
Encouragé par Keynes et par le jeune mathématicien Frank Ramsey, il revient à Cambridge en 1929. Il soutient le Tractatus comme thèse de doctorat devant Russell et Moore, puis enseigne. Après l’Anschluss de 1938, les lois raciales nazies le classent comme juif ; il succède à Moore à la chaire de philosophie en 1939 et devient citoyen britannique la même année. Il aide alors ses sœurs restées à Vienne à obtenir, contre une part de la fortune familiale, d’être reclassées comme « métisses » (Mischlinge) par l’administration nazie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il travaille comme garçon de pharmacie à l’hôpital Guy’s de Londres, puis comme préparateur de laboratoire à Newcastle. Il démissionne de sa chaire en 1947, apprend en 1949 qu’il a un cancer de la prostate et meurt à Cambridge le 29 avril 1951, chez son médecin. Selon le témoignage rapporté par son ami Norman Malcolm, ses derniers mots furent pour demander qu’on dise à ses amis qu’il avait eu une vie merveilleuse.
Les idées clés
Le langage comme image du monde. Dans le Tractatus, le monde est la totalité des faits, et une proposition douée de sens est une image logique d’un fait possible : ses éléments sont agencés comme les choses dans la réalité qu’elle représente. Une phrase comme « le livre est sur la table » a du sens parce qu’on sait ce qui la rendrait vraie ou fausse. Les vérités de la logique, elles, sont des tautologies qui ne disent rien du monde.
Dire et montrer. Il existe, selon le Tractatus, ce qui peut se dire et ce qui peut seulement se montrer. L’éthique, l’esthétique, le sens de la vie ne sont pas des faits du monde ; vouloir en parler produit des phrases dépourvues de sens, ce qui ne veut pas dire que ces questions sont sans importance. Wittgenstein écrivait au contraire à un éditeur que la partie la plus importante de son livre était celle qu’il n’avait pas écrite. La septième et dernière proposition en tire la conséquence : sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.
Les jeux de langage. Dans les Recherches philosophiques, Wittgenstein compare le langage à un ensemble de jeux : donner un ordre, décrire un objet, raconter une histoire, remercier, prier, faire une plaisanterie. Chacun a ses règles. La signification d’un mot, dans un grand nombre de cas, est son emploi dans le langage. Quand un maçon crie « dalle ! » à son aide, le mot vaut un ordre : le sens se comprend en regardant ce que les gens font avec les mots.
Les ressemblances de famille. Qu’ont en commun tous les jeux ? Rien, répond Wittgenstein : jeux de plateau, jeux de cartes, jeux de balle, rondes d’enfants se ressemblent comme les membres d’une famille, par des traits qui se chevauchent sans qu’aucun soit partagé par tous. Beaucoup de concepts fonctionnent ainsi, et vouloir leur trouver une définition unique est une source d’erreurs philosophiques.
La philosophie comme thérapie. Les problèmes philosophiques naissent, selon le second Wittgenstein, quand le langage tourne à vide, c’est-à-dire quand on arrache un mot à son usage ordinaire. Le travail du philosophe consiste alors à rappeler les usages et à dissoudre le problème plutôt qu’à le résoudre ; son but, écrit-il, est de montrer à la mouche la sortie du piège à mouches. L’argument dit du « langage privé » en découle : un langage dont les mots ne renverraient qu’à des sensations connues de leur seul locuteur ne serait pas un langage, faute de critère public pour distinguer un emploi correct d’un emploi fautif.
Une œuvre en contexte : le Tractatus logico-philosophicus (1921)
Wittgenstein écrit le livre dans ses carnets de soldat entre 1914 et 1918, et le termine pendant une permission à Vienne en août 1918, sous le titre Der Satz (« la proposition »). Un premier éditeur le refuse. Il paraît en allemand en 1921 dans la revue de Wilhelm Ostwald, Annalen der Naturphilosophie, dans une version que l’auteur qualifie d’édition pirate, puis en 1922 à Londres, en édition bilingue avec une introduction de Russell que Wittgenstein désapprouve. Moore propose le titre latin, en écho au Traité théologico-politique de Spinoza.
Le texte, qui tient en quelques dizaines de pages, est numéroté selon un système décimal : sept propositions principales (de 1 à 7), commentées par des sous-propositions (1.1, 1.11…). La première affirme que « le monde est tout ce qui a lieu » ; la cinquième, que toute proposition est une fonction de vérité des propositions élémentaires ; une sous-proposition célèbre ajoute que « les frontières de mon langage signifient les frontières de mon monde » (5.6, traduction de Gilles Gaston Granger, Gallimard, 1993). L’avant-dernière proposition reconnaît que les phrases du livre sont elles-mêmes dépourvues de sens : il faut s’en servir comme d’une échelle et la rejeter après y être monté. Le livre est lu de près par le Cercle de Vienne, groupe de philosophes et de savants hostiles à la métaphysique ; Wittgenstein discute avec certains de ses membres, comme Moritz Schlick et Friedrich Waismann, mais n’en fait jamais partie.
Les critiques et les débats
L’autocritique. Le premier critique du Tractatus est son auteur. Dans la préface des Recherches philosophiques, il reconnaît de graves erreurs dans son premier livre, et le second se lit en partie comme une réfutation du premier. La question de savoir s’il y a deux Wittgenstein ou un seul, dont la pensée évolue sans rupture, divise toujours les spécialistes.
Russell et Popper. Russell, qui avait vu en lui un génie, ne trouva aucune valeur à sa seconde philosophie, qu’il jugeait propre à rendre la pensée sérieuse inutile. Karl Popper soutenait au contraire qu’il existe de vrais problèmes philosophiques, et non de simples confusions de langage. Les deux Viennois se sont affrontés une seule fois, le 25 octobre 1946, au club de sciences morales de Cambridge : selon des témoignages qui divergent, Wittgenstein aurait brandi un tisonnier pendant la discussion. La version de Popper est contestée par d’autres témoins.
Kripke et la règle. En 1982, Saul Kripke lit dans les Recherches un paradoxe sceptique : aucun fait passé ne détermine comment une règle (par exemple l’addition) doit être appliquée au cas suivant. Beaucoup d’interprètes, dont Peter Hacker et John McDowell, répondent que Kripke prête à Wittgenstein un problème que celui-ci voulait justement dissoudre.
Le « nouveau Wittgenstein ». Des interprètes comme Cora Diamond et James Conant défendent une lecture « résolue » du Tractatus : ses phrases seraient de purs non-sens, destinés à guérir le lecteur de la métaphysique, et non des vérités ineffables. D’autres lecteurs, comme Hans-Johann Glock, objectent que cette lecture contredit ce que Wittgenstein disait lui-même de son livre.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Dans un sondage mené en 1999 auprès d’enseignants de philosophie d’universités américaines, les Recherches philosophiques ont été classées comme le livre de philosophie le plus important du XXe siècle. L’influence de Wittgenstein dépasse la philosophie : la notion de jeu de langage est utilisée en linguistique, en sociologie et dans les débats sur l’intelligence artificielle.
Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer
Les marchés sont pleins de mots qui changent de sens selon le jeu dans lequel ils sont employés. « Support », « surachat », « tendance » ou « risque » ne veulent pas dire la même chose pour un gérant de fonds de pension, un banquier central et un scalpeur. Bien des désaccords apparents sur une valeur ou une conjoncture viennent de ce que les interlocuteurs ne jouent pas au même jeu : l’un parle d’horizon trimestriel, l’autre de prochaine séance. Demander « qu’entends-tu exactement par là, et à quoi le verrais-tu ? » est une hygiène très wittgensteinienne.
La distinction entre ce qui peut se dire et ce qui ne le peut pas offre une seconde leçon : une prévision qui ne dit pas ce qui la rendrait fausse ne dit rien. « Le marché finira par monter » n’exclut aucun scénario. À l’inverse, une règle écrite (« je coupe si le cours clôture sous tel niveau ») a un sens précis, parce qu’elle dessine un fait possible. Wittgenstein n’a rien écrit sur la Bourse, mais il apprend à se méfier des phrases qui ont l’air profondes et ne disent rien.
Questions fréquentes
Que signifie « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence » ?
C’est la septième et dernière proposition du Tractatus (1921). Elle signifie que l’éthique, l’esthétique ou le sens de la vie ne peuvent pas être énoncés comme des faits ; ils se montrent sans se dire. Ce n’est pas un mépris pour ces questions, mais une limite fixée au langage.
Quelle est la différence entre le premier et le second Wittgenstein ?
Le premier, celui du Tractatus, pense que le langage a une structure logique unique qui représente les faits. Le second, celui des Recherches philosophiques, pense que le langage est une multitude de jeux et que le sens d’un mot est son usage.
Wittgenstein et Hitler étaient-ils dans la même école ?
Ils ont fréquenté la même Realschule de Linz au début des années 1900 et avaient presque le même âge, mais ils n’étaient pas dans la même classe.
Quel livre de Wittgenstein lire en premier ?
Le Cahier bleu, notes dictées à ses étudiants de Cambridge en 1933-1934, est l’entrée la plus accessible. Le Tractatus est court mais très dense ; les Recherches philosophiques se lisent par fragments, en prenant le temps de chaque exemple.
Pour aller plus loin
- Søren Kierkegaard, que Wittgenstein tenait pour le penseur le plus profond du XIXe siècle
- Arthur Schopenhauer, la lecture de jeunesse qui imprègne la fin du Tractatus
- Augustin d’Hippone, dont une citation des Confessions ouvre les Recherches philosophiques
- Martin Heidegger, l’autre grand philosophe né en 1889, sur un chemin opposé
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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