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John Rawls : biographie, idées et héritage

John Rawls (1921-2002), philosophe américain, fonde la justice sur un choix fait derrière un voile d’ignorance ; Robert Nozick lui oppose la liberté.

John Rawls : biographie, idées et héritage

Qui était John Rawls ?

John Rawls (1921-2002) est un philosophe américain, auteur de Théorie de la justice (1971), le livre qui a relancé la philosophie politique normative au XXe siècle. Il y propose de penser la justice comme équité : les principes justes sont ceux que des personnes libres et égales choisiraient si elles ignoraient la place qu’elles occuperont dans la société, derrière ce qu’il appelle un « voile d’ignorance ».

Professeur à Harvard pendant une trentaine d’années, homme discret, bègue et peu porté aux interviews, Rawls n’a pas été un intellectuel public. Son œuvre a pourtant structuré les débats sur l’égalité, les libertés et l’État-providence, et suscité la réplique libertarienne de son collègue Robert Nozick, qui reste l’objection la plus discutée de son système.

John Rawls en résumé

Né à Baltimore dans une famille aisée, John Rawls perd deux jeunes frères qu’il avait involontairement contaminés, fait la guerre du Pacifique comme fantassin et y perd la foi. Philosophe moral formé à Princeton et à Oxford, il consacre de longues années à un seul livre, Théorie de la justice, qui cherche à concilier liberté et égalité dans une même conception. Ses deux principes donnent la priorité aux libertés de base, puis n’admettent d’inégalités économiques que si elles profitent aux plus défavorisés. Ses œuvres ultérieures traitent de la légitimité dans une société pluraliste et de la justice entre les peuples.

  • Naissance : 21 février 1921, à Baltimore (Maryland, États-Unis)
  • Mort : 24 novembre 2002, à Lexington (Massachusetts)
  • Nationalité : américaine
  • Courant : libéralisme politique, contractualisme
  • Œuvres principales : Théorie de la justice (1971), Libéralisme politique (1993), Paix et démocratie (1999)
  • Idée la plus connue : le voile d’ignorance et le principe de différence

Un fantassin du Pacifique devenu théoricien de l’équité

John Bordley Rawls naît le 21 février 1921 à Baltimore, deuxième de cinq fils. Son père, William Lee Rawls, est un avocat en vue ; sa mère, Anna Abell Stump, préside une section de la Ligue des électrices et milite pour le droit de vote des femmes. Son enfance est marquée par deux deuils : en 1928, il contracte la diphtérie et son frère Bobby, venu le voir, en meurt ; l’hiver suivant, une pneumonie qu’il transmet à son frère Tommy emporte celui-ci. Son biographe Thomas Pogge y voit les événements les plus importants de son enfance, et Rawls attribuait à ces drames son bégaiement.

Élève de la Kent School, une école épiscopalienne du Connecticut, il entre à Princeton en 1939. Il y rédige un mémoire de fin d’études intensément religieux sur le péché et la foi, et pense à la prêtrise. Engagé en 1943, il sert comme fantassin en Nouvelle-Guinée et aux Philippines, puis dans l’armée d’occupation du Japon, où il voit les ruines d’Hiroshima. La guerre lui fait perdre la foi chrétienne : le hasard des morts au combat et la découverte de la Shoah lui rendent intenable l’idée d’une providence. Il quitte l’armée en 1946 et revient à Princeton, où il soutient en 1950 une thèse de philosophie morale. Il y a subi l’influence de Norman Malcolm, l’élève de Wittgenstein.

Une bourse Fulbright le conduit en 1952 à Oxford, où il rencontre le juriste H. L. A. Hart et le philosophe Isaiah Berlin. Il enseigne ensuite à Cornell, puis au MIT, et rejoint Harvard en 1962. Ses articles, dont « Justice as Fairness » (1958), préparent le grand livre. Pendant la guerre du Viêt Nam, il dénonce un système de conscription qui exemptait les étudiants et pesait d’abord sur les Américains noirs et pauvres. Membre un temps de la Société du Mont-Pèlerin, sur proposition de Milton Friedman en 1968, il la quitte en 1971. Théorie de la justice paraît la même année : près de six cents pages, plus de trois cent mille exemplaires vendus.

Rawls passe la suite de sa carrière à répondre aux objections. Libéralisme politique (1993) reformule sa théorie pour une société où les citoyens ne partagent ni la même religion ni la même morale. Victime d’un premier accident vasculaire cérébral en 1995, il achève malgré tout The Law of Peoples (1999, en français Paix et démocratie), sur la justice internationale, et La Justice comme équité. Une reformulation (2001). Il meurt chez lui, à Lexington, le 24 novembre 2002.

Les idées clés

La position originelle et le voile d’ignorance. Rawls reprend la tradition du contrat social de Hobbes, Locke, Rousseau et Kant, mais en fait une expérience de pensée. Imaginons des personnes chargées de choisir les règles de leur société sans savoir si elles seront riches ou pauvres, hommes ou femmes, croyantes ou non, douées ou non. Ce voile d’ignorance supprime les informations qui permettraient à chacun de tailler les règles à sa mesure. Les principes choisis dans ces conditions sont équitables, parce que personne ne peut favoriser sa propre situation.

Les deux principes de justice. Le premier garantit à chacun les mêmes libertés de base : conscience, expression, réunion, droits politiques, sûreté de la personne. Le second admet des inégalités sociales et économiques à deux conditions : qu’elles soient attachées à des positions ouvertes à tous dans une égalité équitable des chances, et qu’elles profitent le plus aux membres les plus défavorisés de la société. Les principes sont hiérarchisés : on ne peut pas sacrifier une liberté de base à un gain économique.

Le principe de différence. C’est la partie la plus discutée. Une société où le chirurgien gagne davantage que l’aide-soignant n’est pas injuste si cet écart, en incitant au travail et à la formation, améliore aussi la situation des moins favorisés. Rawls part d’un constat : personne ne mérite les talents avec lesquels il est né, ni la famille qui l’a élevé. La répartition des dons naturels est moralement arbitraire ; la société doit donc la traiter comme un atout commun, dont les fruits profitent à tous.

L’équilibre réfléchi. Pour Rawls, une théorie morale se teste en confrontant ses principes à nos jugements les plus sûrs sur des cas particuliers (l’esclavage est injuste, la persécution religieuse aussi). On ajuste tantôt les principes, tantôt les jugements, jusqu’à obtenir un ensemble cohérent.

Le consensus par recoupement. Dans Libéralisme politique, Rawls admet que des citoyens raisonnables resteront en désaccord sur le sens de la vie. Un catholique, un musulman et un athée peuvent néanmoins accepter les mêmes principes politiques, chacun pour ses propres raisons. La légitimité exige que les lois soient justifiées par des raisons publiques, que tous peuvent comprendre sans adhérer à une doctrine religieuse ou morale particulière.

Une œuvre en contexte : Théorie de la justice (1971)

Le livre paraît chez Harvard University Press en 1971, au terme de longues années de travail, dans une Amérique marquée par le mouvement des droits civiques et la guerre du Viêt Nam. Sa cible principale est l’utilitarisme, la doctrine qui juge les institutions à la somme de bien-être qu’elles produisent, héritée de Bentham et de John Stuart Mill. Rawls lui reproche de ne pas prendre au sérieux la distinction entre les personnes : additionner les satisfactions permet de sacrifier une minorité si la majorité y gagne davantage.

Le premier paragraphe donne le ton : « La justice est la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée » (traduction de Catherine Audard, Seuil, 1987). Une loi efficace mais injuste doit être réformée ou abolie. Le livre est accueilli comme un événement : le philosophe Will Kymlicka écrit en 1990 qu’il est généralement admis que la renaissance de la philosophie politique normative date de sa publication. En 1989, des manifestants de la place Tiananmen en brandissent des exemplaires.

Les critiques et les débats

L’objection de Robert Nozick. En 1974, son collègue de Harvard Robert Nozick publie Anarchie, État et utopie, la réponse libertarienne à Rawls. Pour Nozick, la justice ne tient pas à la forme d’une distribution, mais à son histoire : une répartition est juste si chacun a acquis ce qu’il possède par des moyens légitimes, par son travail ou par des échanges librement consentis. Son exemple est resté célèbre. Partons d’une distribution que l’on juge parfaitement juste. Un million de spectateurs paient chacun 25 cents de plus pour voir jouer le basketteur Wilt Chamberlain ; il reçoit ainsi 250 000 dollars et la distribution n’est plus égale. Qui a été lésé ? Chacun a dépensé librement ce qui lui revenait. Pour maintenir un schéma, il faudrait donc interdire ou corriger sans cesse des échanges libres : la liberté bouleverse les schémas. Nozick ajoute que l’impôt prélevé sur le revenu du travail pour redistribuer est comparable au travail forcé, et que traiter les talents comme un atout commun revient à faire des plus doués des moyens au service des autres, ce que Rawls lui-même voulait exclure en reprochant à l’utilitarisme d’ignorer la distinction entre les personnes. Les rawlsiens répondent que les droits de propriété ne sont pas antérieurs aux institutions qui les définissent, et que la théorie de Nozick reste très vague sur la manière de corriger les injustices passées dans l’acquisition des biens, qui concernent une grande partie des propriétés existantes.

Harsanyi et le choix sous incertitude. L’économiste John Harsanyi, futur prix Nobel, objecte dès 1975 que des parties rationnelles derrière le voile ne choisiraient pas de maximiser la situation la plus défavorable (le raisonnement dit « maximin »), mais l’utilité moyenne, en traitant chaque position comme également probable. Rawls a précisé par la suite que le maximin ne sert que dans la comparaison de ses principes avec l’utilitarisme, où sont en jeu les libertés de base et un minimum social garanti, et qu’il ne joue aucun rôle dans l’argument en faveur du principe de différence.

Les communautariens et les féministes. Michael Sandel, Charles Taylor, Alasdair MacIntyre et Michael Walzer reprochent à Rawls de supposer un individu détaché de toute appartenance, alors que nos valeurs naissent de communautés et de traditions. Dans Justice, Gender, and the Family (1989), Susan Moller Okin reproche à Rawls de ne pas examiner la justice au sein de la famille.

Les égalitaristes. À l’inverse de Nozick, le philosophe marxiste G. A. Cohen juge que le principe de différence concède trop : il accepte les inégalités nécessaires pour inciter les talentueux, alors qu’une société vraiment juste demanderait aux individus eux-mêmes un ethos égalitaire.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

En 2008, une enquête menée auprès de plus d’un millier de professeurs de théorie politique aux États-Unis l’a placé en tête des auteurs les plus influents des vingt années précédentes. Rawls est cité par des tribunaux américains et canadiens et par des responsables politiques, et le voile d’ignorance est devenu un outil de raisonnement courant. Le face-à-face entre Rawls et Nozick structure encore l’enseignement de la philosophie politique : bien des débats sur l’impôt, la protection sociale ou le revenu universel reprennent, souvent sans les nommer, leurs arguments.

Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer

Le voile d’ignorance est d’abord une méthode de décision sous incertitude. Il oblige à juger une règle sans savoir de quel côté on se trouvera, et révèle combien nos préférences changent selon notre position. Un trader peut en faire un test simple : écrire ses règles de gestion du risque avant de savoir si la prochaine position sera gagnante ou perdante, plutôt que de les réviser à chaud, une fois le résultat connu. Le débat entre Rawls et Harsanyi est, au fond, celui que connaît tout gérant : faut-il maximiser l’espérance de gain, ou protéger d’abord le plus mauvais scénario quand il est catastrophique et irréversible ?

La controverse avec Nozick éclaire, elle, la manière dont on juge les résultats des marchés. Pour l’un, une richesse acquise par des échanges libres est juste du seul fait de son histoire ; pour l’autre, elle doit encore se justifier par ses effets sur les plus défavorisés. Les deux positions reposent sur des faits que les économistes étudient, de la charge réelle de l’impôt à la mesure des inégalités par le coefficient de Gini ; connaître les deux évite de confondre une opinion politique avec une évidence.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le voile d’ignorance de Rawls ?

C’est une expérience de pensée de Théorie de la justice (1971) : on choisit les règles d’une société sans savoir quelle place on y occupera, ni son sexe, ni sa fortune, ni ses talents. Les principes choisis dans ces conditions sont, selon Rawls, équitables pour tous.

Qu’est-ce que le principe de différence ?

C’est le principe selon lequel les inégalités économiques et sociales ne sont justes que si elles profitent le plus aux membres les plus défavorisés de la société. Il vient après le principe des libertés égales et celui de l’égalité équitable des chances.

Quelle est la différence entre Rawls et Nozick ?

Rawls juge une distribution des richesses à ses effets sur les plus défavorisés ; Nozick la juge à son histoire, c’est-à-dire à la légitimité des acquisitions et des échanges qui l’ont produite. Le premier justifie une redistribution, le second ne justifie qu’un État minimal.

Rawls était-il socialiste ?

Pas au sens d’une économie planifiée. Rawls défend des libertés de base inviolables et des marchés concurrentiels, mais il juge le capitalisme d’État-providence insuffisant : ses principes appellent selon lui une « démocratie de propriétaires » qui diffuse largement le capital, ou un socialisme libéral à entreprises autogérées. On le range dans le libéralisme égalitaire.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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