Augustin d’Hippone : biographie, idées et héritage
Rhéteur devenu évêque d’Hippone, Augustin (354-430) a pensé le temps, la volonté, le mal et les deux cités, et marqué tout l’Occident chrétien.

Qui était Augustin d’Hippone ?
Augustin d’Hippone (354-430) est un philosophe et théologien chrétien de l’Afrique romaine, évêque d’Hippone, dont les Confessions et La Cité de Dieu ont façonné la pensée occidentale sur le temps, la volonté, le mal et le pouvoir. Rhéteur formé à Carthage, il a traversé le manichéisme, le scepticisme et le néoplatonisme avant de se convertir au christianisme en 386.
Il compte parmi les quatre grands Pères de l’Église latine et sera l’un des auteurs les plus cités dans la Somme théologique de Thomas d’Aquin. Descartes, Pascal, Luther, Heidegger, Arendt et Wittgenstein l’ont lu, discuté ou combattu. Il est l’un des premiers à faire de sa propre vie intérieure un objet de philosophie.
Augustin d’Hippone en résumé
Augustin, de son nom latin Aurelius Augustinus, a fait la jonction entre la philosophie grecque, surtout celle de Platon et de ses héritiers, et le christianisme latin. Rhéteur devenu évêque, il a laissé environ cent livres, trois cents lettres et six cents sermons. Ses thèmes majeurs : le temps comme étirement de l’âme entre mémoire et attente, le mal comme privation de bien et non comme substance, la volonté comme faculté de choix, la grâce divine sans laquelle l’homme ne peut faire le bien, et deux « cités » fondées sur deux amours.
- Naissance : 13 novembre 354, à Thagaste (aujourd’hui Souk Ahras, Algérie)
- Mort : 28 août 430, à Hippone (aujourd’hui Annaba, Algérie), pendant le siège de la ville par les Vandales
- Origine : romaine d’Afrique du Nord
- Courant : christianisme latin nourri de néoplatonisme ; Père de l’Église
- Œuvres principales : Les Confessions (vers 397-400), La Trinité (commencée en 399), La Cité de Dieu (412-426)
- Idée la plus connue : le temps n’existe que dans l’esprit, comme présent du passé, présent du présent et présent de l’avenir
D’un professeur de rhétorique à l’évêque d’une ville assiégée
Augustin naît le 13 novembre 354 à Thagaste, en Numidie. Son père, Patricius, est un notable municipal païen baptisé sur son lit de mort ; sa mère, Monique, est une chrétienne fervente dont le prénom suggère une ascendance berbère. Ses études, à Madaure puis à Carthage, dépassent les moyens familiaux : il faut l’aide d’un protecteur, Romanianus. À Carthage, vers dix-huit ans, il prend une compagne dont il ne nous a pas laissé le nom ; il vivra près de quinze ans avec elle, et elle lui donne un fils, Adéodat. Il y lit l’Hortensius de Cicéron, dialogue perdu qui l’éveille à la philosophie.
Vers 373, il rejoint les manichéens, adeptes d’une religion d’origine perse qui explique le monde par la lutte de deux principes, le Bien et le Mal ; il y reste neuf ans comme simple « auditeur ». Il part pour Rome en 383 et obtient l’année suivante la chaire officielle de rhétorique de Milan, alors résidence impériale : à trente ans, l’un des postes les plus en vue du monde latin. À Milan, l’évêque Ambroise lui montre qu’on peut lire la Bible de façon allégorique, et des chrétiens lecteurs de Plotin lui font découvrir le néoplatonisme, qui conçoit Dieu et l’âme comme des réalités immatérielles. Il renvoie sa compagne pour préparer un mariage avantageux.
Le dénouement survient à l’été 386, dans un jardin de Milan. Selon son propre récit, une voix d’enfant l’invite à prendre et à lire ; il ouvre au hasard les lettres de saint Paul et tombe sur un appel à renoncer aux excès de la chair. Il abandonne sa chaire et son projet de mariage, passe l’hiver en retraite philosophique à Cassiciacum, près de Milan, et reçoit le baptême des mains d’Ambroise à Pâques 387, avec Adéodat. Sur le chemin du retour, Monique meurt à Ostie, le port de Rome. Rentré en Afrique en 388, Augustin fonde à Thagaste une petite communauté monastique ; son fils meurt peu après, vers dix-huit ans.
En 391, il est ordonné prêtre à Hippone, apparemment contre son gré. Coadjuteur de l’évêque en 395, il lui succède vers 396 et garde la charge jusqu’à sa mort. Augustin prêche plusieurs fois par semaine devant des sténographes et mène trois grandes controverses : contre les manichéens, contre les donatistes, Église africaine rivale qui se voulait celle des purs, et, à partir de 412, contre les disciples de Pélage. Au printemps 430, les Vandales assiègent Hippone ; il y meurt le 28 août. Son ami Possidius a laissé de lui une Vie, source principale sur ses dernières années.
Les idées clés
Le temps est une affaire d’esprit. Au livre XI des Confessions, Augustin avoue : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore » (traduction de l’édition Poujoulat et Raulx, 1864). Puisque le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore, le temps existe dans l’âme : le passé y est présent comme mémoire, le présent comme attention, l’avenir comme attente. Quand on chante un cantique connu, exemple d’Augustin lui-même, la part chantée passe dans la mémoire tandis que l’attente du reste s’abrège. Il appelle cet état une distension de l’âme.
Le mal n’est pas une chose. Contre les manichéens, qui voyaient dans le mal une substance rivale du bien, Augustin soutient que le mal est une privation : un manque de bien dans ce qui, par nature, est bon, comme la cécité est l’absence de la vue. Le mal moral naît d’une volonté qui préfère un bien inférieur à un bien supérieur. Adolescent, raconte-t-il, il vola avec des camarades des poires qu’il ne désirait même pas, pour le seul plaisir de la transgression partagée.
La volonté et la grâce. Augustin donne à la volonté une place que, selon nombre d’historiens, aucun philosophe antique ne lui avait donnée : une faculté de choix distincte de la raison et du désir. Une tentation se présente, un mouvement de plaisir naît sans nous, mais seul le consentement intérieur engage la responsabilité. En même temps, il soutient que cette volonté, blessée par le péché originel (la faute d’Adam transmise à toute l’humanité), ne peut vouloir durablement le bien sans la grâce, secours gratuit de Dieu.
Deux amours, deux cités. La Cité de Dieu répartit l’humanité selon ce qu’elle aime : l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi fonde la cité céleste, l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu la cité terrestre. Ces cités ne se confondent ni avec l’Église ni avec l’État ; elles sont mêlées dans l’histoire et Dieu seul les séparera. Un État ne tire donc aucune sainteté de sa puissance : « que sont les empires sans la justice, sinon de grandes réunions de brigands ? » (IV, 4, traduction Raulx, 1869). Augustin cite la réplique d’un pirate à Alexandre le Grand : avec un petit navire on est pirate, avec une grande flotte, conquérant.
Une certitude qui résiste au doute. Contre les sceptiques de la Nouvelle Académie, qui jugeaient toute certitude impossible, Augustin relève qu’une vérité au moins échappe au doute : pour se tromper, il faut exister. La formule si fallor, sum (si je me trompe, je suis) figure au livre XI de La Cité de Dieu ; dès le XVIIe siècle, on y reconnut une anticipation du cogito de Descartes.
Une œuvre en contexte : les Confessions
Augustin rédige les Confessions vers 397-400, peu après être devenu évêque. Le titre a un double sens : avouer ses fautes et proclamer la grandeur de Dieu. Le livre est une longue prière adressée à Dieu. Les neuf premiers livres racontent la vie de l’auteur jusqu’à la mort de sa mère ; les quatre derniers passent à la mémoire, au temps et à la création du monde selon la Genèse.
Un ancien manichéen devenu en quelques années évêque d’une Église en lutte devait rendre compte de son passé à des fidèles et à des adversaires qui le connaissaient. Augustin ne se donne pas en modèle : il se montre incapable, des années durant, de faire ce qu’il sait juste. La phrase la plus citée du livre VIII résume cette lucidité : « Donnez-moi la chasteté et la continence, mais pas encore » (traduction de 1864). Ce n’est pas une autobiographie au sens moderne, mais une vie relue comme le lieu où se lisent la providence et la grâce. Rousseau en reprendra le titre.
Les critiques et les débats
La liberté humaine sacrifiée à la grâce ? Pélage, ascète venu de l’île de Bretagne, et ses disciples soutenaient que l’homme, créé libre, peut ne pas pécher. Augustin et les évêques africains obtiennent leur condamnation en 418, mais Julien d’Éclane l’accuse ensuite de retomber dans le manichéisme et de ruiner le libre arbitre. Luther et Calvin se réclameront de lui, et au XVIIe siècle les jansénistes de Port-Royal, proches de Pascal, en donneront une lecture radicale que l’Église catholique combattra.
La contrainte religieuse. À partir de 405, les donatistes tombent sous le coup des lois impériales contre l’hérésie. Augustin, qui jugeait d’abord que la conversion devait être libre, finit par justifier la force, notamment dans une lettre de 408 : aimer son prochain, c’est vouloir son salut, et le corriger peut être un acte d’amour, comme le père qui châtie son enfant. Ses défenseurs y voient une peine qui amende ; ses critiques, une caution durable à la persécution des dissidents.
L’amour du prochain réduit à un moyen ? Augustin distingue jouir d’une chose, l’aimer pour elle-même, et en user, l’aimer en vue d’autre chose ; seul Dieu doit être objet de jouissance. Hannah Arendt, dans sa thèse de 1929, se demande ce que devient alors le prochain : aimé en vue de Dieu plutôt que pour lui-même, ne risque-t-il pas de n’être qu’un moyen ? Wittgenstein ouvre ses Recherches philosophiques sur un passage des Confessions pour contester l’idée qu’apprendre un mot, c’est associer un nom à une chose montrée du doigt. Quant à la formule dilige, et quod vis fac (aime, et fais ce que tu veux), souvent lue comme une licence, elle justifie au contraire, dans un sermon de 407, la correction sévère inspirée par l’amour.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Le Moyen Âge a pensé dans le cadre qu’Augustin avait tracé : Anselme, Bonaventure et Thomas d’Aquin s’appuient sur lui, même quand ils se tournent vers Aristote. La philosophie moderne lui doit l’introspection comme méthode et une analyse du temps vécu que Husserl, Heidegger et Ricœur ont reprise. Sa pensée politique, qui refuse de sacraliser l’État tout en exigeant de lui la justice, reste une référence de la réflexion chrétienne sur le pouvoir.
On continue même de découvrir ses textes : vingt-neuf lettres inédites identifiées par Johannes Divjak au milieu des années 1970, vingt-six sermons retrouvés à Mayence par François Dolbeau en 1990. Il a été proclamé docteur de l’Église en 1298.
Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer
Augustin n’a rien écrit sur les marchés, mais il a décrit mieux que personne l’écart entre savoir et vouloir. « Mais pas encore » est la devise de l’opérateur qui sait qu’il devrait couper une position perdante et repousse la décision. Son analyse du consentement est d’une précision pratique : l’envie d’entrer sur le marché, la peur, l’euphorie se présentent sans qu’on les choisisse ; ce qui dépend de nous, c’est d’y consentir ou non. La discipline ne consiste pas à ne plus rien ressentir, mais à ne pas céder au premier mouvement. Les travaux de Daniel Kahneman et la théorie des perspectives explorent ce même terrain avec d’autres outils.
Sa théorie du temps parle aussi au praticien : le passé n’existe que comme mémoire, et une mémoire sélective ; l’avenir que comme attente, et une attente qui se prend volontiers pour un savoir. Le remède qu’il pratiquait lui-même est l’examen écrit : vers 427, il relut toute son œuvre dans ses Révisions pour en corriger les erreurs. Rares sont les auteurs, et les gérants, qui publient ainsi l’audit de leurs propres jugements.
Questions fréquentes
Quelle est la définition du temps selon saint Augustin ?
Pour Augustin, le temps n’existe vraiment que dans l’esprit : il y a un présent du passé, la mémoire, un présent du présent, l’attention, et un présent de l’avenir, l’attente. Il le décrit comme une distension de l’âme au livre XI des Confessions.
Que raconte La Cité de Dieu ?
La Cité de Dieu, commencée en 412 après le sac de Rome de 410 et achevée en 426, répond aux païens qui imputaient les malheurs de Rome à l’abandon des anciens dieux. Elle oppose deux cités fondées sur l’amour de Dieu et l’amour de soi.
Augustin était-il berbère ?
Le prénom de sa mère, Monique, suggère une origine berbère, mais sa famille parlait latin et se considérait comme romaine. La part exacte de ses origines berbères, puniques ou latines reste débattue.
Que signifie « aime et fais ce que tu veux » ?
La formule vient d’un sermon d’Augustin de 407 sur la première lettre de Jean. Elle ne signifie pas que tout est permis, mais que la valeur d’un acte dépend de l’amour qui l’inspire : un père qui corrige son enfant par amour agit mieux qu’un ravisseur qui le caresse.
Pour aller plus loin
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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