Karl Popper : biographie, idées et héritage
Karl Popper (1902-1994), philosophe autrichien, définit la science par la réfutabilité et défend la société ouverte contre les totalitarismes.

Qui était Karl Popper ?
Karl Popper (1902-1994) est un philosophe autrichien, naturalisé britannique, qui a défini la science par la réfutabilité : une théorie est scientifique si elle prend le risque d’être contredite par l’expérience. Il est aussi l’auteur de La Société ouverte et ses ennemis (1945), l’une des défenses les plus lues de la démocratie libérale contre les totalitarismes du XXe siècle.
Juif d’origine, exilé en Nouvelle-Zélande à la veille de l’Anschluss, professeur à la London School of Economics de 1946 à 1969, Popper a relié deux domaines que l’on sépare d’ordinaire : la méthode des sciences et la politique. Dans les deux cas, sa règle est la même, chercher l’erreur plutôt que la confirmation, et préférer des institutions qui permettent de la corriger sans violence.
Karl Popper en résumé
Né à Vienne dans une famille de la bourgeoisie cultivée, Karl Popper est tour à tour ébéniste, travailleur social, instituteur et docteur en psychologie avant de publier, en 1934, Logik der Forschung, traduit en français sous le titre La Logique de la découverte scientifique. Il y soutient qu’aucune accumulation d’observations ne prouve une loi générale, mais qu’une seule observation contraire peut la réfuter. Pendant la guerre, depuis Christchurch, il attaque les philosophies qui prétendent connaître le sens de l’histoire. Son ami Friedrich Hayek le fait venir à Londres en 1946.
- Naissance : 28 juillet 1902, à Vienne (Autriche-Hongrie)
- Mort : 17 septembre 1994, à Kenley, près de Londres
- Nationalité : autrichienne, puis britannique
- Courant : rationalisme critique, philosophie des sciences, libéralisme
- Œuvres principales : La Logique de la découverte scientifique (1934), La Société ouverte et ses ennemis (1945), Conjectures et réfutations (1963)
- Idée la plus connue : la réfutabilité comme critère de la science
Un ébéniste viennois devenu philosophe de l’erreur
Karl Raimund Popper naît à Vienne le 28 juillet 1902. Son père, Simon Popper, avocat, possède une bibliothèque de plus de dix mille volumes ; sa mère, Jenny Schiff, est pianiste. La famille, juive d’origine, s’est convertie au luthéranisme avant sa naissance. Il quitte le lycée à seize ans et suit en auditeur libre des cours de mathématiques, de physique et de philosophie à l’université de Vienne. En 1919, il se rapproche quelques mois des communistes ; le 15 juin, dans la Hörlgasse, la police tire sur des manifestants et tue plusieurs de ses camarades. Popper est frappé par la facilité avec laquelle la doctrine justifie ces morts au nom de la révolution à venir. Il s’éloigne du marxisme et restera toute sa vie méfiant envers ceux qui sacrifient des vies présentes à un avenir annoncé.
Dans ces années, il compare trois théories en vogue à Vienne : celle de Marx, la psychanalyse de Freud et la psychologie d’Alfred Adler, dans une clinique duquel il travaille bénévolement auprès d’enfants. Toutes semblent confirmées par tout ce qui arrive. La relativité d’Einstein, au contraire, annonce une déviation précise de la lumière des étoiles par le Soleil, que l’expédition d’Eddington vérifie en 1919 : elle aurait pu être démentie. Popper en tire l’intuition qui organisera toute son œuvre. Apprenti ébéniste, il passe son examen d’instituteur en 1924, obtient en 1928 un doctorat de psychologie sous la direction de Karl Bühler, enseigne les mathématiques et la physique dans le secondaire et épouse en 1930 Josefine Anna Henninger, une collègue.
Le Cercle de Vienne, qui réunit autour de Moritz Schlick des philosophes et des savants hostiles à la métaphysique, est alors très influent. Popper le fréquente sans en être membre et le critique. Logik der Forschung paraît fin 1934, avec la date de 1935. Conscient que la montée du nazisme menace les personnes d’origine juive, il cherche un poste à l’étranger : en 1937, il devient maître de conférences au Canterbury University College de Christchurch, en Nouvelle-Zélande. L’annexion de l’Autriche en 1938 le pousse vers la philosophie politique. Il y achève Misère de l’historicisme, esquissé dès 1936, publié en articles en 1944 puis en livre en 1957, et La Société ouverte et ses ennemis, publié à Londres en 1945.
Grâce à l’appui de Friedrich Hayek, il obtient en 1946 un poste à la London School of Economics, où il fonde le département de philosophie, logique et méthode scientifique, et devient professeur en 1949. En 1947, il participe avec Hayek, Milton Friedman et Ludwig von Mises à la fondation de la Société du Mont-Pèlerin, tout en y défendant, sans succès, l’idée d’inviter aussi des socialistes. La Logique de la découverte scientifique paraît en anglais en 1959, Conjectures et réfutations en 1963. Anobli en 1965, retraité en 1969, il écrit avec le neurophysiologiste John Eccles Le Soi et son cerveau (1977). Veuf en 1985, il meurt à Kenley le 17 septembre 1994 ; ses cendres reposent à Vienne.
Les idées clés
La réfutabilité. Une théorie est scientifique si elle interdit certains événements, c’est-à-dire si l’on peut décrire une observation qui la contredirait. « Tous les cygnes sont blancs » est scientifique : un seul cygne noir la réfute. « Il pleuvra ou il ne pleuvra pas demain » ne l’est pas, car rien ne peut la contredire. La réfutabilité est un critère de démarcation entre science et non-science, pas un critère de vérité : une théorie réfutable peut être fausse, et une idée non réfutable peut être précieuse, mais elle relève alors de la métaphysique.
L’asymétrie de la preuve et le problème de l’induction. David Hume avait montré qu’aucune série d’observations ne justifie logiquement une loi générale. Popper accepte ce constat et en tire une conséquence radicale : la science ne procède pas par induction. Mille cygnes blancs ne prouvent pas que tous les cygnes sont blancs, mais un seul cygne noir prouve que ce n’est pas le cas. Le savant propose des conjectures audacieuses, puis cherche activement à les réfuter ; celles qui résistent sont provisoirement retenues, jamais démontrées.
Le rationalisme critique. Popper nomme ainsi son attitude : aucune connaissance n’est certaine, toute connaissance est perfectible par la critique. Le progrès consiste à remplacer une théorie par une meilleure, qui explique davantage et résiste à plus de tests. Ce qu’il faut protéger n’est donc pas une doctrine, mais la possibilité de la discuter.
Contre l’historicisme. Popper appelle historicisme la croyance que l’histoire obéit à des lois qui permettent de prédire son cours. Son argument est simple : le cours de l’histoire dépend de la croissance des connaissances ; or on ne peut pas prédire aujourd’hui ce que l’on saura demain, sans quoi on le saurait déjà. Aucune science ne peut donc annoncer l’avenir des sociétés humaines.
L’ingénierie sociale fragmentaire. Au plan utopique, qui veut refaire la société entière selon un modèle, Popper oppose des réformes limitées, une à la fois, dont on observe les effets et que l’on corrige si elles échouent. Il propose de viser la réduction des souffrances identifiables plutôt que la réalisation d’un bonheur défini d’en haut. En démocratie, la question n’est pas « qui doit gouverner ? », mais comment organiser les institutions pour que de mauvais dirigeants ne puissent pas faire trop de mal et puissent être renvoyés sans effusion de sang.
Une œuvre en contexte : La Société ouverte et ses ennemis (1945)
Popper écrit le livre à Christchurch pendant la guerre, loin des bibliothèques européennes, comme sa contribution à l’effort de guerre. Le manuscrit traverse le monde par la poste ; son ami l’historien d’art Ernst Gombrich cherche un éditeur à Londres, Lionel Robbins et Harold Laski, professeurs à la London School of Economics, lisent le texte, et Hayek s’enthousiasme pour ce tournant vers la philosophie sociale. Routledge le publie en 1945 en deux volumes : L’Ascendant de Platon et Hegel et Marx, selon les titres de l’édition française du Seuil (1979). Parmi les titres envisagés puis abandonnés figurait « Trois faux prophètes : Platon, Hegel, Marx ».
La thèse est qu’une même tentation traverse l’histoire de la philosophie politique : l’arrêt du changement par une société fermée, tribale, gouvernée par ceux qui savent. Popper lit la République de Platon comme le programme d’une cité totalitaire, voit en Hegel le père de l’historicisme moderne et consacre à Marx une critique sévère, qui reconnaît pourtant la générosité de ses intentions. À cette société close, il oppose la société ouverte, où les individus prennent des décisions personnelles et où les institutions restent révisables. Une note du livre formule le paradoxe de la tolérance : une tolérance illimitée envers les intolérants conduit à la disparition de la tolérance. Russell le salua comme une défense vigoureuse et profonde de la démocratie.
Les critiques et les débats
Kuhn et la science réelle. En 1962, Thomas Kuhn décrit dans La Structure des révolutions scientifiques une science qui ne fonctionne pas comme le veut Popper : les chercheurs travaillent dans un cadre, ou « paradigme », qu’ils ne remettent pas en cause à chaque anomalie. Imre Lakatos, ancien élève de Popper, tente une synthèse : on évalue des programmes de recherche entiers, pas des hypothèses isolées. Paul Feyerabend, autre élève, rejette toute méthode universelle.
Duhem et Quine. Une hypothèse n’est jamais testée seule, mais avec des instruments, des hypothèses auxiliaires et des conditions initiales. Quand l’orbite d’Uranus contredit la mécanique de Newton, les astronomes ne rejettent pas Newton : ils supposent une planète inconnue, et découvrent Neptune. Popper connaissait l’objection et répondait qu’on peut toujours sauver une théorie par des hypothèses ad hoc, mais que la méthode scientifique consiste justement à s’interdire ce procédé, et qu’accepter une observation comme réfutante relève d’une décision méthodique de la communauté des chercheurs.
Platon, Hegel et le métier d’historien. Des spécialistes, comme Walter Kaufmann pour Hegel et Ronald B. Levinson pour Platon (In Defense of Plato), ont reproché à La Société ouverte des lectures partiales et des citations sorties de leur contexte. Le livre vaut davantage comme argument politique que comme exégèse.
La psychanalyse. Le philosophe Adolf Grünbaum a soutenu en 1984 que certaines thèses de Freud sont en réalité réfutables, de sorte que le reproche de Popper manque sa cible : la question est de savoir si elles résistent aux tests.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Le critère de réfutabilité est devenu un réflexe chez beaucoup de scientifiques et dans les débats publics : demander « qu’est-ce qui te ferait changer d’avis ? » est une question poppérienne. En politique, l’expression de « société ouverte » a été reprise par son ancien étudiant George Soros pour nommer ses fondations. Le biologiste Peter Medawar le tenait pour le plus grand philosophe des sciences ; ses critiques le jugent dépassé par l’histoire réelle des sciences. Les deux appréciations rendent compte d’une même chose : on discute encore avec lui.
Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer
Un scénario de marché est une conjecture. La discipline poppérienne consiste à l’écrire de manière qu’il puisse être démenti : « je pense que cette valeur monte, et je saurai que je me trompe si le cours clôture sous tel niveau ». Une hypothèse qui s’accommode de tout (« la baisse confirme que le marché purge les excès avant de remonter ») est, au sens strict, irréfutable, et donc sans contenu. La perte acceptée à un niveau fixé d’avance n’est pas un échec, c’est l’expérience qui réfute la conjecture.
Popper apprend aussi à chercher activement ce qui contredit sa position plutôt que ce qui la confirme. C’est l’antidote au biais de confirmation que décrit l’économie comportementale. Enfin, sa critique de l’historicisme vaut pour les prophètes financiers : celui qui annonce le cours de l’histoire économique prétend savoir ce qu’on n’a pas encore découvert. Hayek, son ami, en tirait une conclusion voisine sur les limites de toute planification.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la réfutabilité selon Popper ?
C’est la propriété d’une théorie qui peut être contredite par une observation possible. Pour Karl Popper, elle distingue la science de la non-science : « tous les cygnes sont blancs » est réfutable par un seul cygne noir, alors qu’une affirmation compatible avec tous les faits ne dit rien du monde.
Qu’est-ce que la société ouverte ?
C’est, selon La Société ouverte et ses ennemis (1945), une société où les individus prennent des décisions personnelles, où la critique est libre et où les gouvernants peuvent être renvoyés sans violence. Elle s’oppose à la société close, tribale ou totalitaire.
Qu’est-ce que le paradoxe de la tolérance ?
Formulé par Popper dans une note de La Société ouverte, il dit qu’une tolérance illimitée envers les intolérants mène à la disparition de la tolérance. Popper précisait qu’il serait imprudent de réprimer les idées intolérantes tant qu’on peut les contrer par l’argument et l’opinion publique.
Popper et Hayek étaient-ils amis ?
Oui. Hayek l’a fait venir à la London School of Economics en 1946 ; Popper lui a dédié Conjectures et réfutations, et Hayek lui a dédié un recueil d’essais. Leur amitié a duré jusqu’à la mort de Hayek, en 1992.
Pour aller plus loin
- Socrate, le modèle de Popper, qui savait ne presque rien savoir
- Francis Bacon, père de l’induction que Popper a voulu congédier
- Emmanuel Kant, que Popper tenait pour le philosophe des Lumières par excellence
- Le marxisme, que Popper accusait d’avoir été rendu irréfutable, donc non scientifique
- La planification centralisée, cible de l’ingénierie sociale que critique Popper
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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