Oliver Cromwell : biographie, révolution anglaise et finances du Protectorat
Chef de la cavalerie du Parlement, régicide, puis Lord Protecteur de 1653 à 1658, Oliver Cromwell gouverna avec l’armée et finança la république anglaise par l’excise, l’impôt mensuel et la vente des terres confisquées.

Qui était Oliver Cromwell ?
Oliver Cromwell (1599-1658) est un homme politique et chef militaire anglais, figure dominante de la révolution anglaise du XVIIe siècle. Général des armées du Parlement pendant les guerres civiles, il fut l’un des signataires de l’arrêt de mort du roi Charles Ier en 1649, puis gouverna les trois royaumes britanniques comme Lord Protecteur de décembre 1653 à sa mort.
Rien ne le prédestinait à ce rôle. À quarante ans, c’était un gentilhomme de second rang, déclassé par des revers de fortune, député obscur et puritain tourmenté. Dix ans plus tard, il commandait la meilleure armée d’Europe et refusait la couronne. Son régime tenait par cette armée, et l’armée tenait par sa solde : l’histoire de Cromwell est aussi celle d’un État qui inventa, pour la payer, des impôts que la monarchie restaurée garda.
Oliver Cromwell en résumé
Député de Huntingdon en 1628, de Cambridge en 1640, Cromwell se révèle comme officier de cavalerie dès le début de la guerre civile en 1642. Ses escadrons décident de Marston Moor en 1644 et de Naseby en 1645 ; il devient l’homme fort de la New Model Army. Après l’exécution du roi le 30 janvier 1649, il conquiert l’Irlande, bat les Écossais à Dunbar et Charles II à Worcester. En avril 1653, il dissout le Parlement croupion ; en décembre, il devient Lord Protecteur. Il refuse la couronne en 1657 et meurt à Whitehall le 3 septembre 1658.
- Époque : Rois et révolutions, XVIIe-XVIIIe siècle
- Naissance : 25 avril 1599, Huntingdon (Angleterre)
- Mort : 3 septembre 1658, palais de Whitehall, Londres
- Pays : royaume d’Angleterre, puis Commonwealth d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande
- Fonctions : député à la Chambre des communes (1628-1629, 1640-1653), lieutenant général de la cavalerie de la New Model Army (1645), lord lieutenant et commandant en chef en Irlande (1649-1650), capitaine général des armées (1650-1653), Lord Protecteur (1653-1658)
- Œuvre principale : la victoire militaire du Parlement, l’exécution de Charles Ier et la république, la conquête de l’Irlande et de l’Écosse, le Protectorat
- À retenir : une république armée, payée par l’excise, l’impôt mensuel et la vente des biens de la Couronne, de l’Église et des royalistes
La vie d’Oliver Cromwell : le gentilhomme déclassé qui commanda les saints
Oliver Cromwell naît à Huntingdon le 25 avril 1599, dans une branche cadette d’une famille enrichie par la dissolution des monastères sous Henri VIII. Il étudie un an au collège Sidney Sussex de Cambridge, qu’il quitte à la mort de son père en 1617. Il épouse en 1620 Elizabeth Bourchier, fille d’un marchand de fourrures londonien. Député de Huntingdon en 1628, il ne laisse qu’un discours. Les années 1630 sont celles du déclassement : en 1631, il vend la plupart de ses biens et devient fermier à St Ives. C’est alors qu’il traverse une crise spirituelle dont il sort puritain convaincu.
Un héritage le relève en 1636 : son oncle maternel lui laisse des biens à Ely, avec la charge de collecter les dîmes de la cathédrale. Élu député de Cambridge en 1640, il siège au Long Parlement, qui affronte Charles Ier sur la religion, l’impôt et le contrôle de l’armée. Quand la guerre éclate en 1642, il lève une troupe de cavaliers recrutés parmi des hommes pieux et disciplinés. La victoire de Marston Moor, en juillet 1644, doit beaucoup à ces Côtes de fer ; à Naseby, le 14 juin 1645, la New Model Army, dont il commande la cavalerie sous Thomas Fairfax, écrase l’armée royale.
La paix ne vient pas. Le roi négocie avec tous et avec personne, l’armée se politise, les niveleurs réclament la souveraineté du peuple. Après la seconde guerre civile de 1648, les officiers purgent le Parlement de ses modérés, et la Haute Cour de justice juge Charles Ier. Cromwell signe l’arrêt de mort, le troisième des cinquante-neuf signataires. Le roi est décapité devant Whitehall le 30 janvier 1649 ; la monarchie et la Chambre des lords sont abolies.
En août 1649, Cromwell débarque en Irlande, où une alliance de confédérés catholiques et de royalistes menace la république. À Drogheda, le 11 septembre, il refuse tout quartier : environ 3 000 hommes de la garnison sont tués, avec un nombre discuté de prêtres et de civils. À Wexford, en octobre, ses soldats entrent dans la ville pendant les pourparlers et massacrent environ 2 000 soldats et jusqu’à 1 500 habitants. Il rentre en mai 1650, bat les Écossais à Dunbar le 3 septembre 1650, puis Charles II à Worcester le 3 septembre 1651.
En avril 1653, exaspéré par les lenteurs du Parlement croupion, il le fait évacuer par la troupe. Après l’échec d’une assemblée de puritains désignés, il devient Lord Protecteur le 16 décembre 1653, selon une constitution écrite, l’Instrument de gouvernement. Il gouverne avec un Conseil, se heurte à ses Parlements, confie en 1655 les provinces à des majors généraux, refuse en 1657 la couronne que lui offre le Parlement. Atteint de fièvres, il meurt à Whitehall le 3 septembre 1658, anniversaire de Dunbar et de Worcester. Son fils Richard lui succède et renonce en mai 1659 ; un an plus tard, Charles II est rappelé.
Qu’a accompli Oliver Cromwell, et que reste-t-il de son œuvre ?
Cromwell a gagné la guerre civile et fait de l’Angleterre, de 1649 à 1660, la seule république de son histoire. Il a imposé l’union des trois royaumes par les armes, toléré les différentes sectes protestantes, laissé les Juifs revenir de fait à Londres en 1656, après une expulsion de plus de trois siècles. Sous la république, l’Acte de navigation de 1651 réserve le commerce anglais aux navires anglais, ce qui déclenche la première guerre anglo-néerlandaise ; la flotte, considérablement renforcée, prend la Jamaïque à l’Espagne en 1655. L’alliance conclue en 1657 avec la France de Mazarin donne Dunkerque aux Anglais l’année suivante ; Charles II la revendra en 1662 à Louis XIV.
Le régime n’a pas survécu à son fondateur, et la Restauration de 1660 a effacé la plupart de ses institutions. Il en est resté une armée permanente, des impôts nouveaux et l’idée que le Parlement peut juger un roi. En Irlande, le transfert massif de terres catholiques à des protestants a laissé une mémoire qui n’a rien perdu de sa vivacité. Sa statue, devant le Parlement de Westminster, ne fut érigée qu’à la fin du XIXe siècle, après des décennies de controverse, et grâce à des fonds privés.
Comment Oliver Cromwell a-t-il financé son pouvoir ?
Le conflit commence par une querelle fiscale. Charles Ier, gouvernant sans Parlement de 1629 à 1640, avait étendu à tout le royaume le ship money, une taxe destinée à la flotte ; le refus de la payer avait rendu célèbre un cousin de Cromwell, John Hampden. Le Parlement en guerre, qui avait dénoncé ces levées, dut en inventer de bien plus lourdes. L’assessment, un impôt direct réparti chaque mois entre les comtés, devint la base de la solde de l’armée. En septembre 1651, au moment de Worcester, il atteignait 120 000 livres sterling par mois.
La deuxième innovation est l’excise. Par une ordonnance du 22 juillet 1643, le Parlement taxe la bière, le cidre, le vin, le tabac, le sucre, les soieries et bien d’autres marchandises. Le texte la présente comme une manière équitable de faire payer leur part aux royalistes et aux neutres. Impopulaire, l’excise provoque des émeutes, mais elle a l’avantage d’être prévisible : elle sert de garantie à des emprunts et finance la flotte. Elle survivra à la république, et la monarchie restaurée la gardera ; Michael Braddick y voit l’un des fondements de l’État fiscal anglais.
Le troisième levier est la vente des biens confisqués. Les terres des évêques, mises en vente à partir de 1646, valent environ 700 000 livres sterling ; celles des chapitres de cathédrales, vendues à partir de 1649, un peu plus d’un million. La loi du 16 juillet 1649 met en vente les terres de la Couronne pour solder les arriérés de l’armée, qui atteignaient environ trois millions de livres début 1648. Les soldats avaient reçu des reconnaissances de dette, les debentures, négociables : beaucoup les vendirent à leurs officiers avec une forte décote. D’après Ian Gentles, les achats par des régiments représentèrent environ 500 000 livres, plus du tiers de la valeur des terres royales. S’y ajoutent les amendes de composition payées par les royalistes pour récupérer leurs domaines, puis la vente de ceux des irréductibles.
L’Irlande fut traitée comme un actif. Dès 1642, des souscripteurs, les adventurers, avaient avancé de l’argent au Parlement contre la promesse de terres irlandaises à confisquer. L’Acte d’établissement de 1652 tint parole : les propriétaires catholiques furent expropriés ou déplacés vers le Connacht, et une partie des soldats fut payée en terres. Les catholiques, qui possédaient environ 60 % des terres de l’île avant 1641, n’en détenaient plus qu’environ 20 % après la Restauration.
Le Protectorat ne parvint jamais à équilibrer ses comptes. L’Instrument de gouvernement fixait un revenu permanent pour entretenir une armée de 30 000 hommes, et la guerre contre l’Espagne, à partir de 1655, coûta cher tout en fermant aux marchands anglais le commerce espagnol. En 1655, Cromwell fit lever sur les royalistes un impôt de 10 % de leurs revenus fonciers, la décimation, pour payer les milices des majors généraux. À sa mort, le régime laissait une dette lourde, un déficit chronique et des mois d’arriérés de solde ; le Parlement réuni par son fils au début de 1659 dut créer une commission pour en dresser l’état. Une armée impayée cessa de défendre le régime : en 1660, le général Monck rappela le roi.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire d’Oliver Cromwell ?
La formule selon laquelle Cromwell aurait demandé au peintre Peter Lely de le représenter avec ses verrues et tout le reste vient des Anecdotes of Painting in England d’Horace Walpole, publiées dans les années 1760, plus d’un siècle après les faits ; elle est invérifiable. Le conseil de se fier à Dieu et de garder sa poudre au sec n’apparaît, sous la forme qu’on cite, que dans un poème de Valentine Blacker publié en 1834. L’apostrophe sur la masse du Parlement, ce hochet qu’il aurait fait emporter en avril 1653, vient de témoins tardifs ou de mémoires réécrits, dont ceux d’Edmund Ludlow, retouchés par leur éditeur.
L’idée d’un Cromwell interdisant Noël mérite aussi d’être nuancée : c’est le Parlement qui supprima les fêtes religieuses dans les années 1640, avant le Protectorat, et la mesure fut appliquée de façon inégale. Le destin du corps est en revanche bien attesté. Exhumé de l’abbaye de Westminster, il fut pendu à Tyburn le 30 janvier 1661, douzième anniversaire de l’exécution du roi ; la tête resta exposée sur Westminster Hall pendant des années, passa de main en main et fut inhumée en 1960 au collège Sidney Sussex de Cambridge.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Thomas Carlyle, en publiant en 1845 ses lettres et discours, a fait du dictateur haï des royalistes un héros puritain. Christopher Hill (God’s Englishman, 1970) a lu en lui l’homme d’une révolution bourgeoise ; John Morrill, à partir des années 1990, a reconstitué le gentilhomme déclassé des années 1630 et la place de la religion dans ses choix. Blair Worden a étudié le rapport du Protecteur à la Providence, et Ronald Hutton (The Making of Oliver Cromwell, 2021) a proposé un portrait plus froid, celui d’un politique ambitieux qui sut se rendre indispensable.
L’Irlande reste le sujet le plus disputé. Micheál Ó Siochrú (God’s Executioner, 2008) tient Cromwell pour responsable de crimes de guerre délibérés, contre la défense qu’en avait présentée Tom Reilly en 1999. Le bilan humain des guerres d’Irlande de 1641 à 1653 reste incertain : William Petty, dans sa Political Anatomy of Ireland (rédigée en 1672), comptait 616 000 disparus sur 1 466 000 habitants en 1641, soit plus de 40 % ; Ó Siochrú retient plutôt une mortalité de l’ordre d’un cinquième de la population, due aux combats, à la famine et aux épidémies, contre environ 3 % en Angleterre pendant les guerres civiles. Sur l’argent, Ian Gentles (The New Model Army, 1992) et Michael Braddick (The Nerves of State, 1996) ont montré comment la république a légué à l’Angleterre les instruments financiers de sa future puissance.
Que peut apprendre d’Oliver Cromwell celui qui décide ?
Cromwell montre qu’un pouvoir appuyé sur une armée doit d’abord résoudre la question de sa solde, et que les ressources exceptionnelles finissent toujours par s’épuiser.
- Un impôt prévisible vaut mieux qu’un impôt élevé : l’excise, modeste par article mais régulière, servit de garantie au crédit de la république.
- Vendre des actifs n’est pas un revenu : les terres de la Couronne et de l’Église soldèrent des arriérés une fois, et laissèrent la dette revenir.
- Une créance négociable se vend au plus pressé : les soldats cédèrent leurs titres à leurs officiers avec de lourdes décotes.
- Une politique étrangère a un coût commercial : la guerre contre l’Espagne ferma un marché et creusa le déficit.
- Un régime qui ne paie plus son armée perd sa protection : l’arriéré de solde de 1659 prépara la Restauration.
Quels livres lire sur Oliver Cromwell ?
- Bernard Cottret, Cromwell, Fayard, 1992 : la biographie de référence en français.
- Olivier Lutaud (éd.), Cromwell, les Niveleurs et la République, Aubier, 1978 : les textes de la révolution anglaise, traduits et présentés.
- Christopher Hill, God’s Englishman. Oliver Cromwell and the English Revolution, Weidenfeld and Nicolson, 1970 : le classique de l’histoire sociale, en anglais.
- Ronald Hutton, The Making of Oliver Cromwell, Yale University Press, 2021 : l’ascension, relue sans indulgence, en anglais.
- Ian Gentles, The New Model Army in England, Ireland and Scotland, 1645-1653, Blackwell, 1992 : l’armée, sa solde et sa politique, en anglais.
- Micheál Ó Siochrú, God’s Executioner. Oliver Cromwell and the Conquest of Ireland, Faber and Faber, 2008 : la conquête de l’Irlande, en anglais.
Questions fréquentes sur Oliver Cromwell
Pourquoi Oliver Cromwell a-t-il refusé la couronne ?
En 1657, le Parlement lui offrit le titre de roi dans une nouvelle constitution. Après six semaines d’hésitation, il refusa, en grande partie parce que les officiers de l’armée et ses compagnons républicains y étaient hostiles. Il accepta le reste du texte et fut réinstallé comme Lord Protecteur, avec le droit de désigner son successeur.
Que s’est-il passé à Drogheda en 1649 ?
Le 11 septembre 1649, après l’assaut de la ville, Cromwell refusa tout quartier à la garnison royaliste : environ 3 000 soldats furent tués, ainsi que des prêtres et un nombre discuté de civils. Il présenta le massacre comme un jugement de Dieu. L’événement reste au cœur de la mémoire irlandaise du personnage.
Comment Cromwell a-t-il financé l’armée du Parlement ?
Par un impôt direct mensuel réparti entre les comtés, l’assessment, par l’excise créée en 1643 sur la bière, le tabac et de nombreuses marchandises, et par la vente des terres de l’Église, de la Couronne et des royalistes. Cela ne suffit pas : à sa mort, le Protectorat était lourdement endetté et ne payait plus régulièrement ses soldats.
Où est enterrée la tête de Cromwell ?
Exhumé et pendu à Tyburn en 1661, son corps fut décapité et sa tête exposée sur Westminster Hall. Elle passa ensuite entre plusieurs mains privées avant d’être inhumée en 1960 dans la chapelle du collège Sidney Sussex, à Cambridge, où il avait étudié. L’emplacement exact est tenu secret.
Pour aller plus loin
- Élisabeth Ire, pour la monarchie et l’Église d’Angleterre que la révolution puritaine contesta
- Thomas Hobbes, dont le Léviathan parut en 1651 et qui rentra se soumettre au Commonwealth
- Le mercantilisme, la doctrine dont l’Acte de navigation de 1651 est un modèle
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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