Élisabeth Ire : biographie, monnaie et corsaires de la reine vierge
Reine d’Angleterre de 1558 à 1603, Élisabeth Ire restaura la monnaie, tint tête à l’Espagne de Philippe II et fit financer une part de sa politique par des corsaires dont elle était actionnaire.

Qui était Élisabeth Ire ?
Élisabeth Ire (1533-1603) est la reine d’Angleterre qui régna de 1558 à 1603, dernière souveraine de la dynastie Tudor. Fille d’Henri VIII et d’Anne Boleyn, déclarée illégitime à trois ans, emprisonnée sous le règne de sa demi-sœur Marie, elle monta sur le trône à vingt-cinq ans et le garda jusqu’à sa mort sans jamais se marier.
Son règne a donné son nom à un âge, celui de Shakespeare, de Drake et de la victoire sur l’Armada. Il fut aussi celui d’une gestion financière serrée par nécessité : la couronne anglaise était pauvre, son Parlement regardant, et la reine dut faire la guerre à la première puissance d’Europe avec un budget de prince moyen. Elle le fit en restaurant d’abord la monnaie, puis en associant les capitaux privés à ses entreprises maritimes.
Élisabeth Ire en résumé
Élisabeth hérite en 1558 d’un royaume divisé par la religion, endetté, privé de Calais et doté d’une monnaie avilie. Elle fixe l’Église d’Angleterre dans un protestantisme modéré, refait la monnaie en 1560-1561, élimine sa rivale catholique Marie Stuart, résiste à l’Espagne et soutient les rebelles des Pays-Bas. Les quinze dernières années, marquées par la guerre, la crise irlandaise et la querelle des monopoles, sont plus sombres que la légende ne le dit.
- Époque : La Renaissance et les grandes découvertes
- Naissance : 7 septembre 1533, palais de Greenwich
- Mort : 24 mars 1603, palais de Richmond
- Pays : royaume d’Angleterre
- Fonctions : reine d’Angleterre et d’Irlande (1558-1603), gouverneur suprême de l’Église d’Angleterre
- Œuvre principale : le règlement religieux de 1559, la refonte de la monnaie de 1560-1561, la résistance à l’Espagne, la charte de la Compagnie des Indes orientales (1600)
- À retenir : une reine économe par contrainte, qui sut faire financer une partie de sa politique par l’initiative privée
La vie d’Élisabeth Ire : la survivante devenue reine
Élisabeth naît le 7 septembre 1533 au palais de Greenwich. Sa naissance déçoit un roi qui attendait un fils ; sa mère, Anne Boleyn, est décapitée le 19 mai 1536, et l’enfant est écartée de la succession avant d’y être rétablie par la loi de 1544. Elle reçoit une éducation humaniste de premier ordre, sous la direction de Roger Ascham notamment : latin, grec, français, italien. Sous Marie Tudor, catholique et épouse de Philippe d’Espagne, elle est soupçonnée d’avoir trempé dans la révolte de Thomas Wyatt et passe deux mois à la Tour de Londres en 1554.
Marie meurt le 17 novembre 1558. Élisabeth est couronnée le 15 janvier 1559 et choisit aussitôt William Cecil, futur lord Burghley, comme secrétaire d’État ; il la servira quarante ans. Le Parlement de 1559 rétablit la suprématie de la couronne sur l’Église et un culte protestant commun, assez large pour retenir la majorité. Les prétendants se succèdent, de Philippe II lui-même aux fils d’Henri II de France ; aucun mariage n’aboutit, et la reine fait de cette indécision un instrument diplomatique.
La menace vient de sa cousine Marie Stuart, reine d’Écosse catholique et héritière possible du trône anglais, réfugiée en Angleterre en 1568. Autour d’elle se nouent les complots, d’autant plus que le pape Pie V excommunie Élisabeth en 1570 et délie ses sujets de leur obéissance. Après la découverte du complot Babington, Marie Stuart est décapitée le 8 février 1587 à Fotheringhay, sur un ordre que la reine signa puis prétendit n’avoir pas voulu voir exécuter.
La rupture avec l’Espagne était déjà consommée. En 1585, par le traité de Nonsuch, Élisabeth envoie une armée soutenir les Provinces-Unies révoltées contre Philippe II. En 1587, Francis Drake détruit une partie de la flotte espagnole dans le port de Cadix. L’Armada partie de Lisbonne en mai 1588 est battue au large de Gravelines, puis dispersée par les tempêtes autour de l’Écosse et de l’Irlande ; la reine passe ses troupes en revue à Tilbury en août. La guerre continue pourtant jusqu’en 1604, et les expéditions anglaises vers le Portugal en 1589 ou les Antilles en 1595 tournent mal.
Les dernières années sont difficiles. La révolte de l’Ulster, menée par Hugh O’Neill à partir de 1594, coûte à l’Angleterre des sommes énormes. Le favori Robert Devereux, comte d’Essex, chargé de la réprimer, revient sans ordre, tente un coup de force à Londres et est décapité le 25 février 1601. La même année, le Parlement s’insurge contre les monopoles accordés aux courtisans ; la reine en révoque une partie et prononce, le 30 novembre 1601, un discours resté célèbre comme le « discours d’or ». Elle meurt à Richmond le 24 mars 1603. Jacques VI d’Écosse, fils de Marie Stuart, lui succède.
Qu’a accompli Élisabeth Ire, et que reste-t-il de son œuvre ?
Élisabeth a donné à l’Angleterre l’Église anglicane dans sa forme durable, avec le Livre de la prière commune et les Trente-Neuf Articles de 1563 et 1571. Elle a préservé l’indépendance du royaume face à l’Espagne sans armée permanente ni grande dette extérieure. Sous son règne, l’Angleterre se tourne vers le large : la Compagnie de Moscovie commerce avec la Russie d’Ivan le Terrible, la Compagnie du Levant avec l’Empire ottoman, et la Compagnie des Indes orientales reçoit sa charte le 31 décembre 1600.
Il reste aussi une image. La reine a gouverné par la mise en scène : portraits allégoriques, voyages en province, culte de la Reine vierge que poètes et peintres entretenaient. Ce capital symbolique a nourri au XIXe siècle la légende d’un âge d’or anglais. Il n’a pas empêché la couronne de léguer à son successeur des finances fragiles et un Parlement de plus en plus sûr de lui, préludes aux conflits du siècle suivant et à Oliver Cromwell.
Comment Élisabeth Ire a-t-elle financé son pouvoir ?
Le premier chantier fut la monnaie. Entre 1544 et 1551, Henri VIII puis le gouvernement d’Édouard VI avaient massivement réduit la teneur en argent des pièces pour financer leurs guerres : c’est le « grand avilissement » de la monnaie anglaise. Les pièces de mauvais aloi circulaient au même cours que les bonnes, que l’on thésaurisait ou exportait. La refonte commence par une proclamation de septembre 1560 : les vieux shillings sont contremarqués d’une herse et ramenés à quatre pence et demi, ou d’un lévrier et ramenés à deux pence un quart selon leur titre, puis rappelés à la Monnaie, fondus et refrappés à l’ancien titre de l’argent sterling. L’opération est achevée en 1561 et laisse même un bénéfice à la couronne.
L’homme associé à cette refonte est Thomas Gresham, marchand et agent financier de la couronne à Anvers depuis le règne d’Édouard VI. Il y négociait les emprunts royaux sur la place, en jouant habilement sur le change pour soutenir la livre. En février 1560, il rend compte à la reine d’emprunts levés auprès de quinze banquiers pour un total de 128 449 livres, destinés à la guerre contre les Français en Écosse, alors que le revenu ordinaire de la couronne tournait autour de 250 000 livres par an. Gresham fonde ensuite à Londres une bourse sur le modèle de celle d’Anvers, que la reine baptise Royal Exchange lors de sa visite de janvier 1571. Le principe qui porte son nom, la loi de Gresham, selon laquelle la mauvaise monnaie chasse la bonne, ne fut énoncé sous ce nom que par l’économiste Henry Dunning Macleod en 1858 ; Gresham n’en est pas l’auteur.
Les ressources ordinaires venaient des domaines de la couronne, des douanes et de droits féodaux. Les ressources extraordinaires dépendaient du Parlement, qui votait des subsides, impôts directs sur les biens et les revenus, de plus en plus mal assis à mesure que les contribuables sous-déclaraient. Pour la guerre d’Espagne et d’Irlande, la reine vendit des terres de la couronne, recourut à des emprunts forcés auprès des sujets aisés et, faute de pouvoir payer ses fidèles, leur accorda des monopoles sur le commerce de produits comme le sel, l’amidon ou les cartes à jouer. Cette rémunération hors budget finit par coûter plus cher qu’elle ne rapportait, politiquement.
Reste la course. Élisabeth investit dans des expéditions montées comme des sociétés par actions : la couronne apportait des navires ou de l’argent, des courtisans et des marchands le reste, et le butin se partageait au prorata. Elle prêta ainsi un navire royal aux expéditions de traite négrière de John Hawkins dans les années 1560. Le tour du monde de Francis Drake, de 1577 à 1580, rapporta au retour, en septembre 1580, un butin pris aux Espagnols dont la valeur, tenue secrète, variait déjà de 300 000 à 1 600 000 livres selon les historiens que recensait Keynes. John Maynard Keynes, dans son Traité sur la monnaie (1930, tome II, chapitre 30), voyait dans ce butin « la source et l’origine de l’investissement britannique à l’étranger » : la reine y aurait trouvé de quoi rembourser toute sa dette extérieure et placer environ 42 000 livres dans la Compagnie du Levant, dont les profits auraient à leur tour nourri la Compagnie des Indes. La généalogie est séduisante et invérifiable dans le détail ; elle dit au moins combien la couronne avait lié son budget au risque maritime.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire d’Élisabeth Ire ?
Walter Raleigh étendant son manteau sur une flaque pour que la reine ne se mouille pas les pieds : l’anecdote apparaît pour la première fois chez Thomas Fuller, en 1662, soixante ans après la mort de la reine. Le discours de Tilbury, où elle se serait dit dotée du corps d’une femme faible mais du cœur d’un roi, est connu par une lettre de Leonel Sharp publiée seulement en 1654 ; son authenticité littérale est discutée, même si la revue des troupes est certaine.
La « Reine vierge » fut d’abord une construction politique et poétique, celle d’une souveraine mariée à son royaume. Sa virginité réelle, objet de rumeurs de son vivant, notamment au sujet de Robert Dudley, ne peut être ni prouvée ni démentie. Quant à l’âge d’or élisabéthain, il doit beaucoup aux historiens victoriens et aux nostalgiques du règne de Jacques Ier, qui opposaient la grande reine à un successeur moins aimé.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
John Neale (Queen Elizabeth, 1934) a longtemps imposé le portrait d’une souveraine habile, aimée de son peuple et aux prises avec une opposition puritaine au Parlement. Geoffrey Elton, puis Norman Jones (Faith by Statute, 1982) et Michael Graves ont réduit cette opposition à des épisodes, et décrit un Parlement plus coopératif. Christopher Haigh (Elizabeth I, 1988) a dessiné une reine plus hésitante, attentive à son image plus qu’à des réformes. Patrick Collinson a parlé de « république monarchique » pour souligner le poids de Cecil et du Conseil, capables de penser l’État au-delà de la personne de la reine.
John Guy (Elizabeth : The Forgotten Years, 2016) a déplacé le regard vers les quinze dernières années, celles de la guerre, de l’endettement et des querelles de factions, en montrant une reine qui gouvernait encore personnellement. Sur la monnaie, C. E. Challis (The Tudor Coinage, 1978) reste la référence. Le débat sur l’ampleur du butin maritime et sur son rôle dans l’essor capitaliste anglais, ouvert par Keynes et l’économiste W. R. Scott, n’est pas clos : les chiffres de la course, par nature dissimulés, restent des estimations.
Que peut apprendre d’Élisabeth Ire celui qui décide ?
Élisabeth gouvernait un royaume qui n’avait pas les moyens de ses adversaires. Elle compensa par la prudence budgétaire, la confiance monétaire et l’art de faire porter une partie du risque par d’autres.
- Restaurer la crédibilité de la monnaie en début de mandat, quand l’autorité est neuve, coûte moins cher que de la laisser se dégrader : la refonte de 1560-1561 fut rapide et bénéficiaire.
- S’associer à des capitaux privés partage le risque et le gain : la reine n’engageait dans la course qu’une partie de la mise, selon une logique proche de la diversification.
- Un instrument hors budget, comme les monopoles, paraît gratuit et finit par coûter : la crise de 1601 obligea la reine à reculer devant le Parlement.
- Gagner du temps est une stratégie : l’indécision matrimoniale et diplomatique de la reine tint en respect ses voisins pendant des décennies.
- Bien choisir ses conseillers et les garder : Cecil servit quarante ans, Gresham une vingtaine, et le règne leur doit beaucoup.
Quels livres lire sur Élisabeth Ire ?
- Michel Duchein, Élisabeth Ire d’Angleterre. Le pouvoir et la séduction, Fayard, 1992 : la biographie de référence en français.
- Bernard Cottret, La Royauté au féminin. Élisabeth Ire, Fayard, 2009 : une lecture politique et religieuse du règne par un spécialiste de l’Angleterre moderne.
- John Guy, Elizabeth : The Forgotten Years, Viking, 2016 (en anglais) : les quinze dernières années, la guerre et l’argent.
- Christopher Haigh, Elizabeth I, Longman, 1988 (en anglais) : le portrait révisionniste d’une reine sans légende.
- John E. Neale, Queen Elizabeth, Jonathan Cape, 1934 (en anglais) : le classique qui fixa l’image de la grande reine.
- C. E. Challis, The Tudor Coinage, Manchester University Press, 1978 (en anglais) : l’étude de référence sur l’avilissement et la refonte de la monnaie.
Questions fréquentes sur Élisabeth Ire
Pourquoi Élisabeth Ire est-elle appelée la reine vierge ?
Elle ne se maria jamais et n’eut pas d’enfant, malgré de nombreux prétendants. Ses partisans, poètes et peintres en firent une reine mariée à son royaume, et le titre de Reine vierge devint un élément de sa propagande. La Virginie américaine fut nommée en son honneur dans les années 1580.
Thomas Gresham a-t-il inventé la loi de Gresham ?
Non. Gresham conseilla la couronne sur la refonte de la monnaie de 1560-1561 et sur le change à Anvers, mais il n’a jamais formulé de loi. Le principe selon lequel la mauvaise monnaie chasse la bonne avait été décrit avant lui, notamment par Copernic, et c’est l’économiste Henry Dunning Macleod qui lui donna le nom de Gresham en 1858.
Élisabeth Ire a-t-elle financé des pirates ?
Elle investit dans des expéditions de corsaires, des marins munis d’une autorisation royale de s’en prendre aux navires ennemis, ce qui les distinguait juridiquement des pirates aux yeux de l’Angleterre, non de l’Espagne. Elle fut actionnaire du tour du monde de Francis Drake (1577-1580), dont le butin fut considérable, et le fit chevalier en avril 1581.
Qui a succédé à Élisabeth Ire ?
Morte sans enfant le 24 mars 1603, elle eut pour successeur Jacques VI d’Écosse, fils de Marie Stuart et arrière-petit-fils de Marguerite Tudor, sœur d’Henri VIII, qui devint Jacques Ier d’Angleterre. Les couronnes d’Angleterre et d’Écosse furent dès lors réunies sur une même tête.
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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