Richelieu : biographie, raison d’État et finances de la guerre
Principal ministre de Louis XIII de 1624 à 1642, le cardinal de Richelieu soumit les protestants armés et les Grands, puis lança la France contre les Habsbourg en faisant payer la guerre par la taille et les traitants.

Qui était Richelieu ?
Richelieu (1585-1642) est un cardinal et homme d’État français, principal ministre du roi Louis XIII de 1624 à 1642. Il renforça l’autorité royale face aux protestants en armes et à la haute noblesse, et engagea la France contre la maison de Habsbourg, d’abord par l’argent, puis par les armes, dans la guerre de Trente Ans.
La postérité l’a figé en deux images : le génie froid de la raison d’État et le méchant des Trois Mousquetaires. Le ministre réel fut un clerc de petite noblesse poitevine, souvent malade, qui dépendait chaque jour de la confiance d’un roi ombrageux. Sa politique de puissance eut un prix que les manuels citent moins volontiers : un impôt direct multiplié, un État endetté à court terme auprès des financiers, et des provinces soulevées contre le fisc.
Richelieu en résumé
Cadet d’une famille de la petite noblesse du Poitou, destiné à l’Église pour garder aux siens l’évêché de Luçon, Armand du Plessis entre dans l’entourage de Marie de Médicis, devient brièvement secrétaire d’État en 1616, puis cardinal en 1622. Il entre au Conseil du roi le 29 avril 1624 et n’en sortira plus. Il prend La Rochelle en 1628, survit à la journée des Dupes en novembre 1630, finance la Suède à partir de 1631 et entre en guerre contre l’Espagne en 1635. Il meurt le 4 décembre 1642, cinq mois avant Louis XIII.
- Époque : Rois et révolutions, XVIIe-XVIIIe siècle
- Naissance : 9 septembre 1585, Paris (une tradition ancienne, abandonnée par ses biographes récents, le faisait naître au château familial de Richelieu, en Touraine)
- Mort : 4 décembre 1642, Paris, au Palais-Cardinal
- Pays : royaume de France
- Fonctions : évêque de Luçon (sacré en 1607), secrétaire d’État (1616-1617), cardinal (1622), principal ministre de Louis XIII (1624-1642), grand maître et surintendant de la navigation (1626), duc de Richelieu et pair de France (1631)
- Œuvre principale : la soumission militaire du parti protestant (1627-1629), l’entrée de la France dans la guerre de Trente Ans (1635), la fondation de l’Académie française (1635), le Testament politique
- À retenir : une politique de puissance payée par la taille, la vente d’offices et les avances des traitants
La vie de Richelieu : un évêque au service de la guerre
Armand Jean du Plessis naît à Paris le 9 septembre 1585. Son père, François du Plessis, est grand prévôt de l’hôtel du roi Henri III ; sa mère, Suzanne de La Porte, est fille d’un avocat parisien. Le père meurt en 1590 en laissant surtout des dettes. Le troisième fils se prépare au métier des armes quand son frère aîné Alphonse, promis à l’évêché de Luçon, choisit la chartreuse. Pour conserver ce bénéfice à la famille, Armand change de voie, étudie la théologie et obtient une dispense d’âge : il est sacré évêque à Rome en 1607, à vingt et un ans.
Évêque actif dans un diocèse pauvre, il se fait remarquer aux états généraux de 1614, où il porte la parole du clergé. Il entre dans l’entourage de la reine mère, Marie de Médicis, et devient secrétaire d’État en novembre 1616. L’assassinat de Concini, le favori de la reine, en avril 1617, l’entraîne dans la disgrâce et l’exil à Avignon. Il revient en médiateur entre la mère et le fils, obtient le chapeau de cardinal en septembre 1622 et entre au Conseil le 29 avril 1624. Quelques mois plus tard, il en est le chef.
Le premier chantier est intérieur. Les protestants disposent de places fortes et d’une capacité militaire autonome. Après un siège d’un an, La Rochelle, que la flotte anglaise n’a pu secourir, capitule le 28 octobre 1628, vidée par la faim d’une grande partie de ses habitants. La grâce d’Alès, en 1629, laisse aux réformés leur culte mais leur retire leurs places de sûreté. Les Grands sont traités avec la même rudesse : le comte de Chalais est exécuté en 1626, le duc de Montmorency en 1632, le marquis de Cinq-Mars en 1642.
La crise décisive se joue à la cour. Les 10 et 11 novembre 1630, Marie de Médicis exige du roi le renvoi du cardinal ; on croit Richelieu perdu, mais Louis XIII le confirme. Ce sont ses adversaires qui partent : la reine mère finira ses jours en exil. Commence alors la grande politique extérieure. La France paie les ennemis de l’empereur, au premier rang desquels Gustave II Adolphe, sans entrer elle-même en guerre. La mort du roi de Suède en 1632, puis la défaite suédoise de Nördlingen en septembre 1634 ruinent ce calcul.
Le 19 mai 1635, la France déclare la guerre à l’Espagne. Les débuts sont mauvais : en août 1636, la prise de Corbie par les Espagnols met Paris à quelques jours de marche de l’ennemi. Puis la balance s’inverse : Brisach tombe en 1638, Arras en 1640, Perpignan en 1642. Épuisé par la fièvre et les ulcères, le cardinal meurt au Palais-Cardinal le 4 décembre 1642 en recommandant au roi Mazarin. Il est inhumé dans la chapelle de la Sorbonne qu’il avait fait reconstruire.
Qu’a accompli Richelieu, et que reste-t-il de son œuvre ?
Richelieu n’a pas inventé l’absolutisme, mais il en a construit les instruments. Les intendants, commissaires envoyés par le Conseil dans les provinces, deviennent sous son ministère les agents ordinaires du pouvoir, au-dessus des officiers propriétaires de leurs charges. La marine royale, presque inexistante en 1624, compte des escadres sur l’Atlantique et en Méditerranée à sa mort. Le pouvoir s’occupe aussi de l’opinion : la Gazette de Théophraste Renaudot paraît à partir de 1631 sous sa protection, et l’Académie française, créée par lettres patentes en 1635, place les écrivains sous le patronage de l’État.
Ce qui en reste se visite et se lit. L’Académie française siège toujours, le Palais-Cardinal, légué au roi, est devenu le Palais-Royal, et la ville de Richelieu, bâtie aux confins de la Touraine et du Poitou près du château familial, garde son plan régulier. Les gains territoriaux, Alsace, Artois, Roussillon, ne seront consacrés qu’après sa mort, par les traités de Westphalie en 1648 et des Pyrénées en 1659, que négociera Mazarin. Son héritage le plus durable est pourtant budgétaire : l’État de guerre qu’il a mis en place, avec ses impôts, ses intendants et ses créanciers, gouvernera les finances françaises jusqu’à Louis XIV et au-delà.
Comment Richelieu a-t-il financé son pouvoir ?
Jusqu’en 1635, Richelieu mène une guerre couverte : il paie des alliés plutôt que des armées. Les Provinces-Unies, puis la Suède, reçoivent des subsides ; par le traité de Bärwalde de janvier 1631, la France s’engage à verser au roi de Suède 400 000 riksdalers par an, soit environ un million de livres, pendant cinq ans. C’est cher, mais beaucoup moins qu’une armée. L’entrée en guerre ouverte change l’échelle : il faut entretenir des troupes sur plusieurs fronts, des Flandres à la Catalogne, pendant des années. Les dépenses de l’État s’envolent, et le Trésor doit trouver de l’argent tout de suite, alors que l’impôt rentre lentement.
Le premier levier est la taille. C’est l’impôt direct de l’Ancien Régime, payé par les roturiers, dont la noblesse et le clergé sont exemptés ; dans les pays d’élections, le roi en fixe le montant et ses officiers le répartissent entre les paroisses. Sous le ministère de Richelieu, la taille et les levées qui s’y ajoutent pour l’entretien des troupes en quartier d’hiver augmentent par paliers. Selon une synthèse dirigée par Richard Bonney (Economic Systems and State Finance, 1995), la taille avait déjà progressé de 20 % entre 1620 et 1627, puis de 66 % entre 1627 et 1633-1634, avant même l’entrée en guerre ouverte. Comme les officiers des finances traînent et que les arriérés s’accumulent, le règlement du 22 août 1642 confie aux intendants la répartition et le recouvrement de la taille. Le fisc devient une administration de guerre.
Le deuxième levier est le crédit des traitants. Un traitant, ou partisan, est un financier qui signe avec le Conseil du roi un traité, ou parti : il avance au Trésor une somme fixée, à des dates fixées, et reçoit en échange le droit de percevoir une recette, une taxe nouvelle, le produit d’une vente d’offices, des arriérés d’impôts. Il se rembourse sur le contribuable et garde une commission, la remise. Le procédé transforme une recette future en argent immédiat ; il fait aussi du financier un collecteur d’impôts privé, détesté de ceux qu’il poursuit. Daniel Dessert a montré que derrière ces hommes de paille se trouvaient souvent les capitaux de la haute noblesse et des proches du pouvoir. Claude de Bullion et Claude Bouthillier, surintendants conjoints à partir de 1632, gouvernent les finances en lien étroit avec ces réseaux.
Le troisième levier est l’extraordinaire. La monarchie crée et vend des offices nouveaux, émet des rentes sur l’Hôtel de Ville de Paris, qui sont des emprunts perpétuels à intérêt, impose des droits sur les marchandises et oblige les villes à des prêts. Chaque expédient rapporte une somme immédiate et engage l’avenir : un office vendu crée un salaire à verser et un privilège fiscal de plus ; une rente émise ajoute un intérêt annuel. Une partie des dépenses échappe d’ailleurs à tout contrôle grâce aux ordonnances de comptant, des paiements que la Chambre des comptes enregistre sans en connaître l’objet. On y trouve les pensions politiques, les subsides secrets et les intérêts déguisés.
Le coût social est immédiat. Les révoltes antifiscales se multiplient : croquants d’Angoumois et de Saintonge en 1636, croquants du Périgord en 1637, Nu-pieds de Normandie en 1639, écrasés par les troupes de Gassion avant que le chancelier Séguier ne vienne punir Rouen. Richelieu ne s’en émeut guère dans son Testament politique, où il compare les peuples à des mulets qu’un long repos gâte davantage que la charge. Il se servit aussi lui-même : Joseph Bergin a reconstitué une fortune bâtie pour l’essentiel pendant le ministère, faite d’abbayes tenues en commende, dont Cluny et Cîteaux, de gouvernements, de charges et de terres. Il estime la succession de décembre 1642 à environ 20 millions de livres, un chiffre qu’il juge lui-même prudent. Les finances du royaume et celles du ministre ne suivirent pas la même courbe.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Richelieu ?
La phrase la plus célèbre qu’on lui prête, la demande de six lignes de la main d’un honnête homme pour y trouver de quoi le faire pendre, n’a pas de source connue. On la cite sans jamais donner de référence ; elle relève de la réputation plus que des archives. De même, l’« éminence grise » n’est pas Richelieu, mais son conseiller diplomatique, le capucin François Leclerc du Tremblay, dit le Père Joseph, dont la robe grise a fourni l’expression.
Alexandre Dumas, dans Les Trois Mousquetaires (1844), a fait du cardinal l’adversaire de la reine Anne d’Autriche et le maître d’un réseau d’espions ; il a emprunté l’affaire des ferrets aux Mémoires de La Rochefoucauld, déjà peu fiables sur ce point. Autre construction, plus savante : le « grand dessein » d’un Richelieu qui aurait voulu donner à la France ses frontières naturelles, le Rhin, les Alpes, les Pyrénées. Les historiens, à la suite de Gaston Zeller (« La monarchie d’Ancien Régime et les frontières naturelles », Revue d’histoire moderne), ont montré qu’il pensait en termes de passages et de portes, des places fortes ouvrant sur l’Allemagne et l’Italie, et non de lignes tracées sur une carte. Quant au Testament politique, dont Voltaire contestait l’authenticité, il est aujourd’hui tenu pour un texte composé sous sa direction à partir de ses papiers.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Gabriel Hanotaux, au tournant du XXe siècle, a donné le premier grand récit national du ministère. Victor-Lucien Tapié (La France de Louis XIII et de Richelieu, 1952) a replacé le cardinal dans la société de son temps. Le débat le plus vif a porté sur les révoltes : Boris Porchnev (Les Soulèvements populaires en France de 1623 à 1648, traduit en 1963) y voyait une lutte de classes contre l’absolutisme ; Roland Mousnier lui a opposé une société d’ordres où notables et officiers encadraient eux-mêmes les émeutes ; Yves-Marie Bercé (Histoire des Croquants, 1974) a montré la force du refus de l’impôt nouveau et de l’intendant venu d’ailleurs.
Sur l’argent, Richard Bonney (The King’s Debts, 1981) a reconstitué les finances de guerre de 1589 à 1661, et Joseph Bergin (Pouvoir et fortune de Richelieu, 1987) la fortune du ministre. David Parrott (Richelieu’s Army, 2001) a montré que l’armée réelle était bien plus petite que les effectifs sur le papier et que son financement relevait souvent de l’improvisation. Les biographies de Françoise Hildesheimer (2004) et d’Arnaud Teyssier (2014) insistent sur le croyant et le légiste autant que sur le stratège. La question qui reste ouverte est celle du prix : la Fronde de 1648 fut-elle la facture différée du ministère de Richelieu ? La plupart des historiens répondent en partie oui, sans en faire la seule cause.
Que peut apprendre de Richelieu celui qui décide ?
Richelieu rappelle qu’une stratégie est d’abord un plan de financement, et que le choix des créanciers est déjà un choix politique.
- Payer un allié coûte moins cher que faire la guerre, tant que l’allié gagne : la subvention suédoise valait mieux qu’une armée jusqu’à Nördlingen, mais elle ne garantissait rien au-delà.
- Le crédit à court terme achète la vitesse au prix du contrôle : les traitants avançaient l’argent et prenaient en échange la maîtrise d’une partie de l’impôt.
- Chaque expédient engage l’avenir : un office vendu, une rente émise, un droit nouveau sont des dettes qui ne disent pas leur nom.
- L’impôt a une limite qui n’est pas comptable mais sociale : croquants et Nu-pieds la marquèrent dans le sang.
- L’information remonte mieux par des agents révocables que par des propriétaires de charges : c’est tout le sens des intendants.
Quels livres lire sur Richelieu ?
- Françoise Hildesheimer, Richelieu, Flammarion, 2004 (nouvelle édition 2021) : la biographie de référence la plus récente.
- Roland Mousnier, L’Homme rouge ou la vie du cardinal de Richelieu (1585-1642), Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1992 : la somme d’un grand historien des institutions.
- Joseph Bergin, Pouvoir et fortune de Richelieu, Robert Laffont, 1987 : comment le cadet d’une famille endettée bâtit l’une des plus grandes fortunes du royaume.
- Yves-Marie Bercé, Histoire des Croquants, Droz, 1974 (version abrégée, Seuil, 1986) : les révoltes contre l’impôt dans le Sud-Ouest.
- Richard Bonney, The King’s Debts. Finance and Politics in France, 1589-1661, Clarendon Press, 1981 : les finances de guerre, en anglais.
- Richelieu, Testament politique, éd. Françoise Hildesheimer, Société de l’histoire de France, 1995 : la pensée du ministre, sous sa forme la plus réfléchie.
Questions fréquentes sur Richelieu
Richelieu était-il prêtre ?
Oui. Il fut ordonné prêtre et sacré évêque de Luçon à Rome en 1607, puis créé cardinal en 1622. C’est une différence avec Mazarin, son successeur, qui fut cardinal sans avoir jamais été ordonné prêtre.
Pourquoi Richelieu a-t-il fondé l’Académie française ?
Les lettres patentes de 1635 lui donnent pour mission de fixer la langue française et d’en établir les règles. Richelieu y voyait aussi un moyen de placer les gens de lettres sous la protection, donc sous le regard, de l’État. Le parlement de Paris ne l’enregistra qu’en 1637.
Qu’est-ce qu’un traitant sous Richelieu ?
Un financier qui signait un contrat avec le Conseil du roi : il avançait une somme au Trésor et recevait le droit de lever une recette, une taxe ou un arriéré pour se rembourser, avec une commission. Le système procurait de l’argent immédiat à la monarchie et rendait ces financiers très impopulaires.
Richelieu a-t-il dit « Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme » ?
Aucune source de son temps ne rapporte cette phrase. Elle circule sans référence et doit être tenue pour apocryphe. Elle résume la réputation du cardinal, pas un propos attesté.
Pour aller plus loin
- Henri IV, pour le royaume pacifié et la paulette dont Richelieu hérita
- Antoine de Montchrestien, auteur en 1615 du premier Traité de l’économie politique, dédié au jeune Louis XIII
- Le mercantilisme, la doctrine économique des États de guerre du XVIIe siècle
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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