Pierre le Grand : biographie, réformes et capitation du premier empereur russe
Tsar à dix ans, empereur en 1721, Pierre le Grand battit la Suède, fonda Saint-Pétersbourg et réforma l’État au pas de charge, en finançant son armée par une capitation qui recensa chaque homme de l’empire.

Qui était Pierre le Grand ?
Pierre le Grand (1672-1725) est un tsar puis empereur de Russie de la dynastie des Romanov, qui régna de 1682 à 1725 et gouverna seul à partir de 1689. Vainqueur de la Suède dans la grande guerre du Nord, fondateur de Saint-Pétersbourg, il transforma l’État, l’armée, l’Église et les usages de la noblesse russe sur le modèle des monarchies d’Europe occidentale.
Les Russes l’ont célébré comme le réformateur qui sortit le pays du Moyen Âge, ou maudit comme celui qui le coupa de ses racines. Les deux camps oublient souvent la question qui commandait presque toutes ses décisions : comment payer une armée et une flotte en guerre pendant vingt et un ans dans un pays pauvre, peu peuplé et mal administré. La réponse fut une suite d’expédients, puis une réforme fiscale radicale : compter les hommes, et faire payer chaque homme.
Pierre le Grand en résumé
Fils du tsar Alexis et de sa seconde épouse, Pierre est proclamé tsar à dix ans, conjointement avec son demi-frère Ivan V, sous la régence de leur sœur Sophie. Il l’écarte en 1689. Après la prise d’Azov et un long voyage en Europe, il engage en 1700 la grande guerre du Nord contre la Suède, perd à Narva, gagne à Poltava en 1709 et obtient par la paix de Nystad, en 1721, la façade baltique de la Russie. Il prend alors le titre d’empereur. Il meurt à Saint-Pétersbourg le 28 janvier 1725 du calendrier julien, sans avoir désigné de successeur.
- Époque : Rois et révolutions, XVIIe-XVIIIe siècle
- Naissance : 30 mai 1672 du calendrier julien, en usage en Russie (9 juin du calendrier grégorien), Moscou
- Mort : 28 janvier 1725 du calendrier julien (8 février grégorien), Saint-Pétersbourg
- Pays : tsarat de Russie, puis Empire russe
- Fonctions : tsar de Russie (1682-1721), avec Ivan V jusqu’en 1696, sous la régence de Sophie jusqu’en 1689 ; empereur de Russie (1721-1725)
- Œuvre principale : la victoire sur la Suède (Poltava, 1709 ; paix de Nystad, 1721), la fondation de Saint-Pétersbourg (1703), la flotte, le Sénat (1711), les collèges (1718-1720), la Table des rangs (1722), le Saint-Synode (1721)
- À retenir : une puissance militaire financée par les monopoles, la monnaie, des taxes de toute sorte, puis par la capitation, l’impôt par tête qui fit de chaque paysan une ligne de recensement
La vie de Pierre le Grand : le tsar charpentier et collecteur
Pierre naît à Moscou le 30 mai 1672 du calendrier julien, fils du tsar Alexis et de Natalia Narychkina. Son père meurt en 1676. En 1682, les clans de la cour s’affrontent pour la succession de son demi-frère Fiodor III ; la révolte des streltsy, la garde de Moscou, massacre sous ses yeux des parents de sa mère. Il est proclamé tsar avec son demi-frère Ivan V, infirme, sous la régence de leur sœur aînée Sophie. Éloigné du Kremlin, il grandit à Preobrajenskoïe, joue à la guerre avec des régiments d’enfants qui deviendront la garde, et fréquente le faubourg des étrangers de Moscou.
En 1689, il écarte Sophie et l’enferme dans un couvent. Il gouverne vraiment à partir de 1694. Après un échec en 1695, il prend Azov aux Ottomans en 1696 grâce à une flotte construite sur le Don. En 1697 et 1698, il voyage en Europe sous un nom d’emprunt avec la Grande Ambassade : il travaille quelques jours à Zaandam, puis plusieurs mois sur les chantiers de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales à Amsterdam, et passe en Angleterre. Une nouvelle révolte des streltsy le rappelle : plus d’un millier d’entre eux sont exécutés, et la garde est dissoute.
En 1700, allié au Danemark et à la Saxe, il entre en guerre contre la Suède de Charles XII. Le 19 novembre, selon le calendrier julien qui reste celui de la Russie, son armée est écrasée à Narva. Il reconstruit tout, fait fondre une partie des cloches des églises pour en faire des canons et, le 16 mai 1703, fonde sur l’embouchure de la Neva une forteresse qui deviendra Saint-Pétersbourg. Charles XII s’enfonce en Ukraine ; le 27 juin 1709, à Poltava, l’armée russe détruit l’armée suédoise. En 1711, encerclé par les Ottomans sur le Prut, Pierre doit rendre Azov. La guerre du Nord dure encore dix ans.
Les réformes s’enchaînent, souvent improvisées : gouvernements provinciaux en 1708, Sénat en 1711, collèges sur le modèle suédois à partir de 1718, Saint-Synode remplaçant le patriarcat en 1721, Table des rangs en 1722, qui fait dépendre la noblesse du service de l’État. La famille est un champ de bataille. Son fils Alexis, opposé à ses réformes, s’enfuit à Vienne en 1716 ; ramené en Russie, jugé, torturé, il meurt en juin 1718 dans la forteresse Pierre-et-Paul. En 1717, Pierre visite la France de la Régence, deux ans après la mort de Louis XIV.
La paix de Nystad, en août 1721, donne à la Russie la Livonie, l’Estonie, l’Ingrie et une partie de la Carélie. Le Sénat proclame Pierre empereur. Une loi de 1722 lui permet de désigner son successeur, mais il n’use pas de ce droit. Atteint d’une maladie urinaire, il meurt le 28 janvier 1725 du calendrier julien. Sa seconde épouse, une ancienne servante livonienne couronnée impératrice en 1724, lui succède sous le nom de Catherine Ire.
Qu’a accompli Pierre le Grand, et que reste-t-il de son œuvre ?
Pierre a fait de la Russie une grande puissance européenne. Il lui a donné une flotte, une armée permanente recrutée par conscription, une capitale sur la Baltique et la frontière occidentale que Gustave II Adolphe lui avait fermée en 1617. Il a soumis l’Église à l’État en supprimant le patriarcat, organisé la noblesse par le service et la Table des rangs, ouvert des écoles techniques, une imprimerie civile, le premier journal russe, une Académie des sciences fondée en 1724 et ouverte après sa mort.
Il en reste Saint-Pétersbourg, capitale de l’empire jusqu’en 1918, la Table des rangs, qui dura jusqu’en 1917, et un débat permanent sur la place de la Russie entre l’Europe et ses propres traditions. Il en reste aussi un ordre social durci : la capitation et le recensement attachèrent les paysans à leur commune et à leur maître plus étroitement que jamais, et le servage resta la base de l’empire jusqu’en 1861.
Comment Pierre le Grand a-t-il financé son pouvoir ?
Pendant les vingt et une années de la guerre du Nord, l’armée et la flotte absorbent l’essentiel des dépenses de l’État. Jusqu’en 1724, l’impôt direct repose sur le foyer, le dvor, recensé en 1678 : tant de roubles par feu. Les familles apprennent vite à ne plus diviser les foyers, et les recensements de 1710 et 1715 trouvent moins de feux qu’en 1678. Le tsar cherche donc l’argent ailleurs, avec l’aide des pribylchtchiki, les « faiseurs de profit », chargés d’inventer des recettes. L’un d’eux, Alexeï Kourbatov, ancien serf, lui propose dès 1699 le papier timbré obligatoire pour les actes.
Viennent les monopoles d’État, sur le sel à partir de 1705, sur l’alcool, le goudron ou les soies de porc. Viennent des taxes sur les bains, la pêche, les chevaux, et même sur les cercueils de chêne, et la plus célèbre, la taxe sur le port de la barbe, généralisée en 1705 après les rasages forcés de 1698 : ceux qui veulent garder la leur paient un droit annuel, proportionné à leur rang, et portent un jeton de cuivre qui prouve le paiement. L’historien Evgueni Akelev a montré qu’elle rapportait fort peu. La monnaie rapporte aussi : la réforme des années 1700 introduit le rouble d’argent et la monnaie de cuivre, et l’allègement du poids de métal précieux procure au Trésor un bénéfice de frappe. La paix de Nystad elle-même coûte cher : la Russie verse à la Suède deux millions de riksdalers d’argent en compensation des territoires cédés.
La grande réforme est la capitation. Par un oukase du 26 novembre 1718, Pierre ordonne le recensement de tous les hommes de condition imposable, quel que soit leur âge : on parle désormais d’« âmes » masculines. Les déclarations des seigneurs et des communautés étant fausses, des officiers vérifient sur place ; l’opération dure jusqu’en 1724 et recense environ 5,6 millions d’âmes. Le calcul de l’impôt part de l’armée : le coût annuel des régiments, estimé à quatre millions de roubles, est divisé par le nombre d’âmes, ce qui donne un impôt de 74 kopecks par âme paysanne ; les roturiers des villes sont taxés à 1 rouble 20 kopecks par un oukase du 27 avril 1722. Le taux paysan sera ramené à 70 kopecks en 1725.
Les régiments sont répartis dans les provinces et entretenus par les districts qui les logent ; les officiers participent à la perception, avec des commissaires élus. La capitation devient la première ressource de l’État : selon l’historienne Natalia Platonova, elle rapporte environ 4,6 millions de roubles à la fin du règne, sur un budget de 8,5 millions, soit à peu près la moitié des recettes. Elle a des effets sociaux immenses. Les serfs domestiques, jusque-là distincts, sont inscrits comme les autres et deviennent des serfs ordinaires ; le paysan recensé ne peut plus quitter sa commune sans passeport, et chacun paie pour les morts et les fugitifs jusqu’au recensement suivant, qui ne sera ordonné qu’en 1742. La capitation durera plus de cent cinquante ans, jusqu’aux années 1880.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Pierre le Grand ?
Le tsar charpentier de Zaandam, qui aurait appris à construire des navires dans un petit chantier hollandais, n’y resta qu’une semaine ; son apprentissage sérieux eut lieu à Amsterdam et en Angleterre. L’expression de fenêtre ouverte sur l’Europe ne vient pas de lui : on la doit au voyageur italien Francesco Algarotti, et c’est Pouchkine qui l’a rendue célèbre en 1833 dans Le Cavalier de bronze, poème inspiré par la statue que Catherine II fit élever au fondateur.
Le prétendu Testament de Pierre le Grand, plan secret de conquête de l’Europe par la Russie, est un faux, publié en France en 1812 pour servir la propagande de la campagne de Russie, puis ressorti à chaque crise avec la Russie. La légende noire d’une capitale bâtie sur les os de ses ouvriers repose sur une réalité, les dizaines de milliers de travailleurs requis chaque année et la mortalité des premiers chantiers, mais les chiffres de victimes avancés au XIXe siècle ne reposent sur aucun comptage, et les historiens ne disposent pas de bilan fiable.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Voltaire, dans son Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand (1759-1763), commandée par la cour de Russie, en a fait le législateur éclairé d’un peuple barbare. Au XIXe siècle, les slavophiles l’ont accusé d’avoir trahi la Russie, les occidentalistes l’ont célébré. Pavel Milioukov a soutenu en 1892 que la Russie avait payé sa puissance d’une ruine, en lisant dans les recensements de foyers une chute de la population d’environ un cinquième ; Evgueni Anissimov (The Reforms of Peter the Great. Progress through Coercion in Russia, 1993) a montré que cette baisse tenait largement à la fraude fiscale, tout en insistant sur la contrainte comme moteur des réformes.
Lindsey Hughes (Russia in the Age of Peter the Great, 1998) a donné la synthèse de référence, attentive aux continuités avec la Moscovie du XVIIe siècle : bien des réformes prolongeaient ce que les prédécesseurs de Pierre avaient commencé. Arcadius Kahan (The Plow, the Hammer, and the Knout, 1985) a étudié l’économie du siècle, Francine-Dominique Liechtenhan (Pierre le Grand, 2015) les relations avec l’Europe et la France. Le débat porte sur la nature de la rupture, révolution par le haut ou accélération brutale d’une évolution déjà engagée, et sur le prix humain d’une modernisation imposée.
Que peut apprendre de Pierre le Grand celui qui décide ?
Pierre le Grand montre comment un État pauvre peut financer une grande guerre, et ce qu’il en coûte quand l’impôt devient un instrument de contrôle de la population.
- Une assiette fiscale mal définie s’érode : l’impôt par foyer poussa les familles à se regrouper, et le nombre de feux baissa pendant que la population ne baissait pas.
- Mesurer avant d’imposer : la capitation commence par un recensement, vérifié par des officiers, qui prit six ans.
- Partir des besoins plutôt que des ressources : le montant de l’impôt fut obtenu en divisant le coût de l’armée par le nombre d’âmes.
- Les expédients irritent souvent plus qu’ils ne rapportent : la taxe sur la barbe fâcha les Russes pour un rendement dérisoire, et la multiplication des taxes ne remplaça pas une assiette solide.
- Un impôt est aussi une institution sociale : la capitation renforça le servage pour un siècle et demi.
Quels livres lire sur Pierre le Grand ?
- Robert K. Massie, Pierre le Grand. Sa vie, son univers, Fayard, 1985 : une grande biographie narrative.
- Francine-Dominique Liechtenhan, Pierre le Grand. Le premier empereur de toutes les Russies, Tallandier, 2015 : la biographie française de référence.
- Lindsey Hughes, Russia in the Age of Peter the Great, Yale University Press, 1998 : la synthèse savante, en anglais.
- Evgenii V. Anisimov, The Reforms of Peter the Great. Progress through Coercion in Russia, M. E. Sharpe, 1993 : les réformes, la capitation et leur coût, en anglais.
- Arcadius Kahan, The Plow, the Hammer, and the Knout. An Economic History of Eighteenth-Century Russia, University of Chicago Press, 1985 : l’économie russe du XVIIIe siècle, en anglais.
- Voltaire, Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand, 1759-1763 : le regard des Lumières, à lire comme une source sur son temps.
Questions fréquentes sur Pierre le Grand
Pourquoi Pierre le Grand a-t-il fondé Saint-Pétersbourg ?
Pour tenir l’embouchure de la Neva conquise sur la Suède, ouvrir à la Russie un port sur la Baltique et disposer d’une capitale tournée vers l’Europe, loin des traditions de Moscou. La forteresse est fondée le 16 mai 1703, et la cour s’y installe dans les années 1710.
Qu’est-ce que l’impôt sur la barbe ?
Une taxe généralisée en 1705 : ceux qui voulaient garder leur barbe payaient un droit annuel proportionné à leur rang et portaient un jeton prouvant le paiement. La mesure visait à imposer les usages occidentaux autant qu’à rapporter de l’argent, et son rendement resta modeste.
Qu’est-ce que la capitation de Pierre le Grand ?
Un impôt par tête sur chaque homme de condition imposable, préparé par le recensement ordonné le 26 novembre 1718 et perçu à partir de 1724. Fixé à 74 kopecks par âme paysanne, il était destiné à entretenir l’armée et rapporta à peu près la moitié des recettes de l’État.
Pierre le Grand a-t-il fait tuer son fils ?
Le tsarévitch Alexis, accusé de complot après sa fuite à Vienne, fut jugé, torturé et condamné à mort ; il mourut en juin 1718 dans la forteresse Pierre-et-Paul avant l’exécution de la sentence. Les circonstances exactes de sa mort sont discutées, mais la responsabilité de son père n’est pas douteuse.
Pour aller plus loin
- Ivan le Terrible, le premier tsar, pour l’autre grand moment de la construction de l’État moscovite
- Gottfried Wilhelm Leibniz, qui conseilla le tsar sur ses projets d’académie et d’administration
- Voltaire, l’historien de commande du règne
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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