Charlemagne : biographie, empire et réforme monétaire de l’empereur
Charlemagne, roi des Francs couronné empereur en l’an 800, réunit par la guerre une grande partie de l’Occident et lui donna une monnaie de compte, la livre de 240 deniers, qui dura onze siècles.

Qui était Charlemagne ?
Charlemagne (vers 748-814) est un roi des Francs qui régna de 768 à 814, conquit le royaume lombard, la Saxe et une partie de l’Espagne, et fut couronné empereur d’Occident par le pape Léon III à Rome le 25 décembre 800. Petit-fils de Charles Martel et fils de Pépin le Bref, il a gouverné pendant près d’un demi-siècle un territoire qui allait de l’Èbre à l’Elbe et de la mer du Nord à Rome.
La mémoire européenne en a fait un patriarche à la barbe fleurie, inventeur de l’école et père de l’Europe. Le Charlemagne des sources est plus rude : un roi de guerre, qui passa trente ans à soumettre les Saxons, et un gestionnaire minutieux, qui réglementa le prix du grain, la tenue de ses fermes et le poids de ses pièces.
Charlemagne en résumé
Charles succède à son père en 768 avec son frère Carloman, qui meurt en 771. Il conquiert l’Italie lombarde en 774, mène contre les Saxons une guerre de trois décennies, détruit le royaume des Avars en 795-796 et prend pied en Catalogne. Le couronnement de l’an 800 consacre une puissance déjà acquise. Il gouverne par des assemblées, des capitulaires, c’est-à-dire des ordonnances divisées en chapitres, et des envoyés en mission, les missi dominici. Il meurt à Aix-la-Chapelle le 28 janvier 814.
- Époque : De Rome chrétienne au Moyen Âge
- Naissance : un 2 avril, vers 748 (742 et 747 sont aussi proposés), en un lieu inconnu de la Francie
- Mort : 28 janvier 814, à Aix-la-Chapelle
- Pays : royaume des Francs, puis Empire carolingien (France, Allemagne, Benelux, Italie du Nord actuelles)
- Fonctions : roi des Francs de 768 à 814 (avec son frère Carloman jusqu’en 771), roi des Lombards de 774 à 814, empereur de 800 à 814
- Œuvre principale : la restauration de l’Empire en Occident, la réforme de l’Église et des écoles, la réforme monétaire de 793-794
- À retenir : la livre, le sou et le denier de son système ont survécu en France jusqu’en 1795 et au Royaume-Uni jusqu’en 1971
La vie de Charlemagne : un roi de guerre devenu législateur de l’Occident
On ignore où naquit Charles, et même l’année : les historiens hésitent entre 742, 747 et 748, et la dernière date a aujourd’hui la préférence. Son père Pépin, maire du palais, dépose le dernier roi mérovingien en 751 et se fait sacrer. À sa mort en 768, le royaume est partagé entre ses deux fils. Les relations entre Charles et Carloman sont exécrables ; la mort de ce dernier, le 4 décembre 771, laisse Charles seul roi.
Les conquêtes commencent aussitôt. Appelé par le pape contre les Lombards, Charles prend Pavie en 774 et se proclame lui-même roi des Lombards. La guerre de Saxe, ouverte en 772, dure jusqu’en 804, avec ses révoltes, ses conversions forcées et, en 782, l’exécution à Verden de 4 500 Saxons selon les annales royales, chiffre que certains historiens jugent gonflé ou mal transmis. En 778, une expédition en Espagne tourne court ; au retour, le 15 août, l’arrière-garde est massacrée par des Basques dans les Pyrénées, à Roncevaux. La Bavière est annexée en 788.
Les Avars, cavaliers venus des steppes et installés en Pannonie depuis deux siècles, sont attaqués à partir de 791. En 795 et 796, les Francs prennent leur camp fortifié, le « Ring », et s’emparent du trésor accumulé par des générations de pillages et de tributs byzantins. Ce butin change la cour d’Aix-la-Chapelle, où le roi fait construire, à partir des années 790, un palais et une chapelle qui existe toujours.
Le jour de Noël 800, à Saint-Pierre de Rome, le pape Léon III, que Charles venait de rétablir sur son trône, le couronne empereur. Éginhard, son biographe, affirme qu’il n’en aurait rien su et ne serait pas entré dans l’église s’il l’avait deviné ; la plupart des historiens y voient une modestie de convention. Constantinople, qui se considérait seule héritière de Rome, ne reconnaît le titre qu’en 812.
Les dernières années sont consacrées à gouverner. Les capitulaires se multiplient, les missi parcourent l’empire, des ambassades sont échangées avec le calife de Bagdad, Haroun al-Rachid. Le juif Isaac, seul survivant de l’ambassade franque partie en 797, débarque en Italie en 801 avec le présent du calife, un éléphant nommé Abul-Abbas, qui arrive à Aix le 20 juillet 802. L’animal vivra jusqu’en 810. En 806, Charles prévoit le partage de l’empire entre ses trois fils ; deux meurent avant lui, et c’est Louis, dit le Pieux, qu’il associe à l’empire en 813. Charlemagne meurt à Aix le 28 janvier 814, après une pleurésie, et est inhumé le jour même dans sa chapelle.
Qu’a accompli Charlemagne, et que reste-t-il de son œuvre ?
L’empire, d’abord, ne lui a pas survécu longtemps. Ses petits-fils le partagent au traité de Verdun en 843, et les royaumes qui en sortent annoncent la France et l’Allemagne. Le titre impérial, lui, renaîtra en 962 avec Otton Ier et durera, sous le nom de Saint-Empire, jusqu’en 1806.
Ce qui dure davantage est culturel. La réforme de l’Église, l’unification de la liturgie, l’ouverture d’écoles auprès des évêchés et des monastères, l’attraction à la cour de savants comme l’Anglais Alcuin produisent ce qu’on appelle la renaissance carolingienne. L’écriture minuscule caroline, nette et lisible, mise au point dans les scriptoria de l’époque, a été reprise par les humanistes de la Renaissance : c’est d’elle que descendent les lettres minuscules de nos imprimés. Une grande partie des textes latins antiques ne nous est parvenue que par des copies carolingiennes. Charles lui-même, dit Éginhard, aimait se faire lire La Cité de Dieu d’Augustin.
Le dernier legs, le moins célèbre, est le plus durable : la monnaie, dont il est question ci-dessous.
Comment Charlemagne a-t-il financé son pouvoir ?
Charlemagne règne sans impôt général. L’impôt foncier romain a disparu à l’époque mérovingienne, ou s’est dissous en redevances captées par les grands. Le roi vit donc d’autres ressources, que les capitulaires permettent d’énumérer.
La première est le fisc, au sens ancien du mot : l’ensemble des domaines royaux, des centaines de grandes exploitations agricoles, les villae, réparties dans tout le royaume. La cour itinérante se déplace de l’une à l’autre et consomme sur place. Le capitulaire De villis, rédigé vers 800, prescrit aux intendants de tenir des comptes de tout, des œufs aux poissons, des outils aux vins, et de les présenter chaque année, avec la liste des plantes à cultiver dans les jardins. C’est un manuel de gestion domaniale, l’un des premiers de l’Occident.
La deuxième est la guerre. Le butin et les tributs des peuples soumis ont financé les deux premières décennies du règne. Le trésor des Avars, en 795-796, en est le sommet : Éginhard écrit que jamais guerre n’avait autant enrichi les Francs. Charles le distribue largement, au pape, aux églises, aux grands, ce qui achète des fidélités. Mais le butin s’épuise quand les conquêtes s’arrêtent, et les dernières années du règne en souffrent.
La troisième est le service. L’armée ne coûte presque rien au Trésor : les hommes libres doivent l’ost, c’est-à-dire le service militaire, à leurs frais, en fonction des terres qu’ils possèdent ; des capitulaires du début du IXe siècle regroupent les petits propriétaires pour équiper un combattant à plusieurs. S’y ajoutent les dons annuels apportés par les grands à l’assemblée, les péages et tonlieux sur les marchandises, les amendes de justice, et la dîme, rendue obligatoire au capitulaire de Herstal en 779, qui finance l’Église dont le roi dispose largement.
Reste la monnaie. Pépin le Bref avait déjà fixé, vers 754-755, qu’on ne taillerait pas plus de 22 sous dans une livre d’argent, le monétaire en gardant un pour sa peine. Charlemagne va plus loin vers 793-794 : il fait frapper un denier nouveau, plus lourd, d’environ 1,7 gramme d’argent, et le concile de Francfort de 794 ordonne que ces nouveaux deniers soient acceptés partout, sous peine d’amende. Le système repose sur une règle simple : une livre d’argent vaut 20 sous, un sou vaut 12 deniers, soit 240 deniers à la livre. Seul le denier, et sa moitié l’obole, sont frappés ; la livre et le sou sont des monnaies de compte, des unités qui servent à calculer mais qu’on ne tient jamais en main. Le sou garde le nom du solidus d’or de Constantin, mais il n’est plus qu’un multiple d’une pièce d’argent. Le poids exact de la livre carolingienne, autour de 408 grammes selon l’estimation la plus courante, reste débattu par les numismates.
Le même concile de Francfort, au sortir de la famine de 792-793, fixe des prix maximaux pour le grain et le pain : un denier le muid d’avoine, deux pour l’orge, trois pour le seigle, quatre pour le froment. Le texte prévoit aussi des prix plus bas encore pour le grain vendu depuis les domaines royaux. Plus tard, un capitulaire de 805 cherche à concentrer la frappe auprès du palais pour lutter contre les faux deniers. La monnaie était pour Charlemagne une affaire d’ordre public autant que de finances.
La postérité de ce système est stupéfiante. La livre de 20 sous et 240 deniers devient la livre tournois de la France royale, abolie seulement en 1795 au profit du franc décimal, et la livre sterling britannique, qui garde ses 20 shillings de 12 pence jusqu’à la décimalisation de février 1971. L’Angleterre de Guillaume le Conquérant comptait déjà en livres, sous et deniers. Peu de réformes monétaires ont eu un horizon de onze siècles.
Le testament de Charles, conservé par Éginhard, donne une idée du trésor à la fin du règne. L’or, l’argent et les pierres précieuses sont divisés en trois parts ; les deux premières sont réparties entre les vingt et une métropoles ecclésiastiques de l’empire, la troisième réservée aux besoins du palais, puis aux héritiers, aux pauvres et aux serviteurs. Parmi les biens énumérés figurent des tables d’argent, dont l’une portait le plan de Constantinople et une autre celui de Rome.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Charlemagne ?
La barbe fleurie, c’est-à-dire blanche, vient de la Chanson de Roland, composée vers la fin du XIe siècle. Les monnaies de son temps le représentent rasé avec une moustache, et Éginhard, qui décrit sa haute taille, son cou épais et sa voix grêle, ne dit pas un mot de barbe. La même chanson transforme l’embuscade basque de Roncevaux en bataille contre les Sarrasins.
L’« inventeur de l’école » est une simplification de manuel, popularisée au XIXe siècle et chantée par France Gall en 1964. Charlemagne a ordonné que les évêchés et les monastères ouvrent des écoles pour former le clergé ; il n’a pas inventé l’enseignement. Éginhard rapporte d’ailleurs qu’il apprit à lire, mais s’essaya tard et sans grand succès à écrire, gardant des tablettes sous son oreiller.
Le Moyen Âge l’a fait croisé, pèlerin à Jérusalem, et même saint : l’antipape Pascal III le canonise en 1165 à la demande de l’empereur Frédéric Barberousse, canonisation que l’Église n’a jamais confirmée, tout en tolérant un culte local à Aix. Les nationalismes français et allemand se sont ensuite disputé Charles et Karl, chacun réclamant l’ancêtre. Robert Morrissey a fait l’histoire de cette mythologie française.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Le débat économique a été ouvert par Henri Pirenne dans Mahomet et Charlemagne (1937, posthume) : selon lui, l’expansion arabe aurait fermé la Méditerranée et rejeté l’Occident vers une économie terrienne, d’où le passage de l’or à l’argent. La formule est restée célèbre, la thèse a été largement corrigée. Michael McCormick, dans Origins of the European Economy (2001), montre au contraire une reprise des échanges à l’époque carolingienne, en partie alimentée par l’exportation d’esclaves vers le monde musulman, qui faisait entrer en Europe l’argent des califes.
Le second débat concerne les sources. Rosamond McKitterick, dans Charlemagne : The Formation of a European Identity (2008), a montré combien notre image dépend d’Éginhard et des annales royales, textes composés par la cour pour la cour, et propose de lire le règne à travers les manuscrits et les capitulaires. Johannes Fried, dans sa biographie de 2013, insiste sur la violence de la conquête et sur la foi du roi.
La date de naissance elle-même a fait l’objet d’un article de Karl Ferdinand Werner, en 1973, qui a imposé 748 contre le 742 traditionnel ; certains spécialistes défendent encore la date ancienne.
Que peut apprendre de Charlemagne celui qui décide ?
Charlemagne a gouverné un empire sans impôt, sans capitale fixe et sans bureaucratie au sens romain. Il a compensé par la règle écrite, le contrôle et la confiance dans quelques unités de mesure simples.
- Une unité de compte claire survit aux empires : 240 deniers à la livre, c’est une règle que tout marchand pouvait appliquer, et qui a duré onze siècles.
- Un revenu de conquête n’est pas un revenu récurrent : le trésor avar a financé une décennie, puis les ressources se sont taries avec la fin de l’expansion.
- La gestion se joue dans le détail vérifiable : le De villis demande des comptes annuels, des inventaires et des listes, bien avant toute comptabilité d’État.
- Bloquer les prix en temps de famine ne suffit que si l’on dispose de stocks : à Francfort, le roi engage aussi le grain de ses propres domaines.
- Une succession organisée selon la coutume du partage fragilise l’œuvre : le traité de Verdun de 843 découle des règles d’héritage franques autant que des querelles des petits-fils.
Quels livres lire sur Charlemagne ?
- Éginhard, Vie de Charlemagne, texte, traduction et notes sous la direction de Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Les classiques de l’histoire au Moyen Âge », 2014 : la source principale, dans l’édition savante de référence.
- Jean Favier, Charlemagne, Paris, Fayard, 1999 : la grande biographie française, attentive aux institutions et à l’économie.
- Georges Minois, Charlemagne, Paris, Perrin, 2011 : une biographie récente qui fait la part du mythe.
- Robert Morrissey, L’Empereur à la barbe fleurie. Charlemagne dans la mythologie et l’histoire de France, Paris, Gallimard, 1997 : l’histoire de la légende.
- Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, Paris, Alcan, 1937 (rééd. PUF, 1970) : le classique qui a lancé le débat économique.
- Rosamond McKitterick, Charlemagne : The Formation of a European Identity, Cambridge, Cambridge University Press, 2008 (en anglais) : la relecture critique des sources.
Questions fréquentes sur Charlemagne
Charlemagne a-t-il inventé l’école ?
Non. Il a ordonné, notamment par l’Admonitio generalis de 789, que les évêchés et les monastères ouvrent des écoles pour instruire les futurs clercs. L’enseignement existait avant lui ; il l’a organisé et étendu, ce qui a nourri la renaissance carolingienne.
Qu’est-ce que la réforme monétaire de Charlemagne ?
Vers 793-794, Charlemagne fait frapper un denier d’argent plus lourd et impose un système de compte : une livre vaut 20 sous et 240 deniers. Seul le denier circule réellement. Ce système a servi en France jusqu’en 1795 et au Royaume-Uni jusqu’en 1971.
Charlemagne avait-il une barbe ?
Rien ne le prouve. Ses monnaies le montrent avec une moustache, et son biographe Éginhard ne parle pas de barbe. La barbe blanche, ou « fleurie », vient de la Chanson de Roland, écrite près de trois siècles après sa mort.
Où est enterré Charlemagne ?
Dans la chapelle palatine d’Aix-la-Chapelle, devenue la cathédrale de la ville, en Allemagne. Ses restes reposent depuis 1215 dans une châsse d’orfèvrerie conservée dans le chœur.
Pour aller plus loin
- La théorie quantitative de la monnaie, pour comprendre le lien entre stock d’argent métal et niveau des prix
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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