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Seigneuriage : définition, histoire et profit de l’émission monétaire

Frapper une pièce qui vaut plus que son métal, imprimer un billet qui ne coûte presque rien : comment le seigneuriage a financé les rois, puis les banques centrales, et ce qu’il en reste.

Le seigneuriage, définition du lexique économique d’andlil.com

Qu’est-ce que le seigneuriage ?

Le seigneuriage est le revenu que tire l’émetteur d’une monnaie de son droit d’émission : à l’origine, la différence entre la valeur faciale d’une pièce et le coût du métal et de sa frappe ; aujourd’hui, pour une banque centrale, les intérêts produits par les actifs qu’elle acquiert en émettant des billets qui ne lui coûtent presque rien. Le mot vient du droit du seigneur de battre monnaie et de prélever sa part sur chaque frappe.

Le seigneuriage n’est pas un détournement en soi : toute monnaie fiduciaire en produit. Il le devient quand l’émetteur abuse de son monopole, en altérant le métal des pièces ou en multipliant les billets, et transforme ainsi la monnaie en impôt caché. Toute son histoire se joue entre ces deux usages.

Le seigneuriage en résumé

Au Moyen Âge, le roi qui frappe monnaie retient sur chaque marc de métal un droit de brassage, qui couvre les frais, et un droit de seigneuriage, qui est son profit. En réduisant le poids ou le titre des pièces sans changer leur valeur nominale, il augmente ce profit : c’est la mutation, que Philippe le Bel pratique à partir de 1295 et que Nicolas Oresme condamne vers 1355. Frédéric II de Prusse en use pendant la guerre de Sept Ans. Avec le billet, le seigneuriage devient le revenu des banques centrales, reversé aux États : 107,4 milliards de dollars versés au Trésor par la Réserve fédérale pour la seule année 2021. Il a aussi une dimension internationale, puisque le monde entier détient des dollars.

Comment le seigneuriage est-il né, et comment a-t-il évolué ?

Dans la France capétienne, la frappe de la monnaie est un droit royal, longtemps partagé avec les grands seigneurs. Le marchand ou le changeur qui apporte du métal à l’atelier reçoit des pièces, moins un prélèvement : le brassage paie le monnayeur, le seigneuriage revient au roi. Quand Saint Louis crée le gros tournois d’argent en 1266 et en maintient la teneur, le seigneuriage reste modeste et la monnaie, recherchée dans toute l’Europe. Ses successeurs feront moins bien.

Le prélèvement peut s’alourdir de deux manières. Le roi peut frapper des pièces plus légères ou de moindre titre, à valeur nominale égale ; il peut aussi relever par ordonnance le cours des pièces en monnaie de compte. Dans les deux cas, il paie ses dépenses avec une monnaie qui vaut moins, et le public le découvre avec retard. En Angleterre, la Grande Altération d’Henri VIII et d’Édouard VI, de 1544 à 1551, fait tomber le titre des pièces d’argent de 925 millièmes à 250 millièmes. La loi de Gresham joue alors : la bonne monnaie disparaît, la mauvaise circule.

Les monarchies modernes y recourent dans les guerres. Louis XIV multiplie les refontes et lance en 1701 des billets de monnaie qui se déprécient vite. Pierre le Grand tire un bénéfice de frappe de l’allègement du rouble au début du XVIIIe siècle. Frédéric II de Prusse confie pendant la guerre de Sept Ans les ateliers de Prusse et de Saxe aux banquiers Ephraim et Itzig, qui frappent des pièces dont la teneur en métal précieux tombe au tiers de sa valeur d’origine, selon la Bundesbank. Les populations apprennent vite à peser les pièces : l’altération est un impôt caché qui ne rend qu’une fois.

Le papier change l’échelle. Un billet ne coûte presque rien à produire, et le seigneuriage peut devenir illimité : les assignats de la Révolution, les billets des guerres civiles et l’Allemagne de 1923 en montrent la limite, l’hyperinflation. Au XXe siècle, les banques centrales encadrent ce revenu : elles émettent des billets en achetant des titres, encaissent des intérêts, et reversent l’essentiel de leurs bénéfices à l’État.

Quelles sont les idées clés du seigneuriage ?

Le seigneuriage de frappe. C’est la forme la plus simple : la différence entre la valeur faciale d’une pièce ou d’un billet et son coût de fabrication. Il peut être négatif. Selon la Monnaie des États-Unis, un cent coûtait 3,69 cents à fabriquer en 2024 ; la frappe du cent destiné à la circulation a pris fin le 12 novembre 2025.

Le revenu monétaire des banques centrales. Une banque centrale émet des billets et des réserves qui ne lui coûtent pas ou peu d’intérêts, et détient en contrepartie des titres et des prêts qui en rapportent. L’écart est le seigneuriage moderne. Dans la zone euro, il porte le nom de revenu monétaire : les banques centrales nationales le mettent en commun et se le répartissent selon leur part au capital de la BCE.

L’impôt d’inflation. Quand un État finance son déficit par création monétaire, la hausse des prix réduit le pouvoir d’achat de la monnaie détenue par le public : c’est un impôt sans vote. L’économiste Phillip Cagan a montré en 1956 que, dans les hyperinflations, le public fuit la monnaie si vite que le rendement de cet impôt finit par baisser.

Le seigneuriage international. Quand des étrangers détiennent une monnaie, son émetteur obtient des biens et des services contre du papier qui ne lui sera peut-être jamais présenté. Selon les estimations de Ruth Judson pour la Réserve fédérale, 50 à 60 % des dollars en billets circulent hors des États-Unis.

Comment Philippe le Bel a-t-il fait du seigneuriage une ressource de guerre ?

Philippe IV, dit le Bel, roi de 1285 à 1314, gouverne un royaume que les guerres de Gascogne contre l’Angleterre puis de Flandre ruinent. Les impôts extraordinaires rentrent mal et se négocient. La monnaie, elle, dépend du seul roi. À partir de 1295, les ordonnances royales réduisent le poids et le titre des pièces et en relèvent le cours : la monnaie dite faible permet de payer davantage de soldes et de fournisseurs avec le même métal, et le seigneuriage devient, certaines années, une ressource de premier plan pour le Trésor.

Les effets se répartissent inégalement. Les débiteurs gagnent, puisqu’ils remboursent en monnaie dépréciée. Les créanciers et tous ceux qui vivent de revenus fixés en monnaie de compte, seigneurs, établissements religieux, propriétaires, perdent. Les prix montent, la bonne monnaie de Saint Louis disparaît dans les coffres. La réputation du roi ne s’en remettra pas : Dante, dans le chant XIX du Paradis, évoque le malheur qu’apporte sur la Seine celui qui fausse la monnaie, et l’image du roi faux-monnayeur s’installe pour des siècles.

Le retour en arrière n’est pas moins brutal. En 1306, la couronne revient à la monnaie forte, celle du temps de Saint Louis. Les loyers stipulés en monnaie de compte doivent désormais être payés en bonne monnaie, ce qui multiplie leur charge. À Paris, à la fin de décembre 1306, une émeute éclate : la foule incendie la maison d’Étienne Barbette, voyer de la ville et l’un des maîtres des monnaies, puis se porte devant le Temple, où se tient le roi. La leçon est double : l’altération appauvrit les créanciers, et la restauration de la monnaie appauvrit les débiteurs.

Un demi-siècle plus tard, le clerc normand Nicolas Oresme écrit le Traité des monnaies. Il y soutient que la monnaie appartient à la communauté et non au prince, que celui-ci ne doit en changer la valeur qu’en cas de nécessité et avec l’accord des sujets, et que le profit qu’il tire de la mutation est pire que l’usure. Le franc à cheval, créé le 5 décembre 1360 pour payer la rançon de Jean le Bon, naît dans ce climat de retour à la monnaie stable.

Quelles sont les critiques du seigneuriage ?

Un impôt caché. La critique la plus ancienne est celle d’Oresme : en altérant la monnaie, le prince lève un impôt sans le dire et sans le consentement de ceux qui le paient. La même critique vise l’impôt d’inflation moderne, qui frappe d’abord ceux qui détiennent des liquidités et n’ont pas accès aux placements protégés.

Le privilège exorbitant. Le seigneuriage international du dollar a été dénoncé dans les années 1960 par Valéry Giscard d’Estaing, à qui revient l’expression de « privilège exorbitant », souvent prêtée à Charles de Gaulle, et par Jacques Rueff. Barry Eichengreen (2011) relève que le gain direct tiré des billets détenus à l’étranger reste modeste au regard de la taille de l’économie américaine, et que l’avantage principal du dollar tient à la facilité de financement de la dette des États-Unis.

Des banques centrales en perte. Le seigneuriage moderne peut s’inverser. Après avoir massivement acheté des titres lors de l’assouplissement quantitatif, les banques centrales ont dû rémunérer les réserves des banques à des taux supérieurs au rendement de leurs titres quand l’inflation est revenue. La Réserve fédérale, qui avait reversé 107,4 milliards de dollars au Trésor pour 2021 et 76,0 milliards pour 2022, accumulait à la fin de 2023 un actif différé de 133,0 milliards, c’est-à-dire des pertes à compenser avant de reprendre ses versements. Le débat porte sur ce que ces pertes signifient pour l’indépendance des banques centrales.

Une rente pour les émetteurs privés. Les émetteurs de monnaies numériques adossées au dollar placent les réserves qu’ils reçoivent en titres d’État et en gardent les intérêts : un seigneuriage privé, que les régulateurs encadrent depuis peu.

Que reste-t-il aujourd’hui du seigneuriage ?

Le seigneuriage est devenu une ligne des comptes publics. Les banques centrales reversent leurs bénéfices à l’État, dans des proportions fixées par la loi, et la Banque de France comme la Bundesbank publient chaque année le montant de leur contribution. Le débat sur les monnaies numériques de banque centrale, dont l’euro numérique, porte en partie sur la question de savoir qui touchera le seigneuriage de la monnaie de demain : les banques commerciales, les émetteurs privés ou la banque centrale. Le vieux droit du seigneur n’a donc pas disparu ; il a changé de forme et de bénéficiaire.

Qu’est-ce que le seigneuriage change pour un investisseur ou un trader ?

Le seigneuriage rappelle d’abord que la monnaie détenue sans intérêt paie un impôt silencieux : chaque point d’inflation transfère du pouvoir d’achat du détenteur de liquidités vers l’émetteur et vers les débiteurs. Garder de la trésorerie a donc un coût réel, même quand le solde nominal ne bouge pas.

Il rappelle ensuite que les bilans des banques centrales sont devenus un sujet de marché. Leurs pertes ne les empêchent pas de fonctionner, mais elles alimentent les débats politiques sur leur mandat et sur la rémunération des réserves, qui influencent les taux à court terme. Il rappelle enfin, avec les mutations de Philippe le Bel comme avec les Ephraimites de Frédéric II, qu’un émetteur sous pression budgétaire est tenté de payer en monnaie dépréciée. Rien dans cette histoire ne constitue un conseil d’investissement ; elle donne seulement de la profondeur aux notions d’inflation, de politique monétaire et de risque souverain.

Questions fréquentes sur le seigneuriage

Quelle est la différence entre seigneuriage et impôt d’inflation ?

Le seigneuriage est le revenu que l’émetteur tire de la création de monnaie. L’impôt d’inflation est la perte de pouvoir d’achat subie par les détenteurs de monnaie quand les prix montent. Les deux se recouvrent quand l’État finance son déficit par la création monétaire, mais une banque centrale perçoit un seigneuriage même sans inflation.

Qui touche le seigneuriage de l’euro ?

Les banques centrales nationales de la zone euro mettent en commun leur revenu monétaire et se le répartissent selon leur part au capital de la BCE. Leurs bénéfices sont ensuite reversés en grande partie à leurs États. Le seigneuriage des pièces revient, lui, aux Trésors nationaux qui les émettent.

Pourquoi dit-on que Philippe le Bel était un faux-monnayeur ?

Parce qu’à partir de 1295 il réduisit le poids et le titre des pièces royales tout en relevant leur valeur nominale, pour financer ses guerres. Ces mutations lui rapportèrent un fort seigneuriage, mais appauvrirent les créanciers et ruinèrent la réputation de sa monnaie. Dante lui-même l’évoque dans le Paradis.

Le seigneuriage peut-il être négatif ?

Oui. Quand une pièce coûte plus cher à fabriquer que sa valeur faciale, comme le cent américain en 2024, ou quand une banque centrale paie sur ses dettes plus d’intérêts que ne lui rapportent ses actifs, comme la Réserve fédérale à partir de septembre 2022, le seigneuriage devient une perte.

Pour aller plus loin

Lexique économique : toutes les définitions, de A à Z.

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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