Napoléon III : biographie, Second Empire, Pereire et Haussmann
Neveu de Napoléon, premier président élu au suffrage universel puis empereur, Napoléon III a lancé la France dans le crédit, les chemins de fer et les grands travaux, avant de tout perdre à Sedan en 1870.

Qui était Napoléon III ?
Napoléon III (1808-1873), né Charles Louis-Napoléon Bonaparte, est un homme d’État français, neveu de Napoléon Ier, qui fut le premier président de la République élu au suffrage universel masculin, en décembre 1848, puis s’empara du pouvoir par un coup d’État le 2 décembre 1851 et régna comme empereur des Français de 1852 à 1870. Fait prisonnier à Sedan par les Prussiens, il mourut en exil en Angleterre.
Son règne fut longtemps jugé à travers deux pamphlets écrits en 1852, celui de Victor Hugo et celui de Karl Marx, puis à travers la défaite. Les historiens ont depuis rappelé l’autre face : la France du Second Empire a multiplié son réseau ferré, inventé la banque d’affaires et le grand magasin, ouvert ses frontières au commerce et reconstruit sa capitale. Presque tout cela fut financé à crédit.
Napoléon III en résumé
Fils de Louis Bonaparte, roi de Hollande, et d’Hortense de Beauharnais, Louis-Napoléon grandit en exil. Deux tentatives de coup d’État échouent, en 1836 et en 1840 ; il s’évade du fort de Ham en 1846. Élu président en 1848, il dissout l’Assemblée par la force en 1851 et se fait proclamer empereur en 1852. Le régime, autoritaire puis libéral à partir de 1860, s’effondre dans la guerre contre la Prusse en 1870. L’empereur meurt à Chislehurst, près de Londres, en 1873.
- Époque : Le XIXe siècle
- Naissance : 20 avril 1808, Paris
- Mort : 9 janvier 1873, Chislehurst (Angleterre)
- Pays : France
- Fonctions : président de la République (20 décembre 1848-2 décembre 1852), empereur des Français (2 décembre 1852-4 septembre 1870)
- Œuvre principale : la modernisation économique du Second Empire : banques nouvelles, chemins de fer, libre-échange, transformation de Paris
- À retenir : il fit souscrire ses emprunts de guerre directement par le public, soutint le Crédit mobilier des Pereire et laissa Haussmann financer Paris par une dette cachée
La vie de Napoléon III : le conspirateur devenu banquier de la France
Louis-Napoléon naît à Paris le 20 avril 1808. Après 1815, la loi bannit les Bonaparte ; il grandit avec sa mère au château d’Arenenberg, en Suisse. Jeune homme, il se mêle en 1831 aux insurrections italiennes. La mort du duc de Reichstadt, fils de Napoléon Ier, en 1832, fait de lui l’héritier de la cause. Il tente de soulever la garnison de Strasbourg en 1836, puis débarque à Boulogne en 1840 ; deux échecs. Condamné à la prison perpétuelle, enfermé au fort de Ham, il y écrit De l’extinction du paupérisme (1844), et s’évade le 25 mai 1846 sous les habits d’un ouvrier maçon.
La révolution de février 1848 lui rouvre la France. Élu député, il se présente à la présidence et l’emporte le 10 décembre 1848 avec environ 74 % des voix, porté par la légende de son oncle et le soutien du parti de l’ordre. La Constitution lui interdit un second mandat. Le 2 décembre 1851, anniversaire d’Austerlitz, il dissout l’Assemblée ; la résistance est écrasée, des milliers d’opposants sont arrêtés et déportés. Un plébiscite approuve le coup d’État, un autre rétablit l’Empire le 2 décembre 1852. En janvier 1853, il épouse Eugénie de Montijo.
Il proclame à Bordeaux, en octobre 1852, que l’Empire, c’est la paix, et fait la guerre presque aussitôt. En Crimée, de 1854 à 1856, avec l’Angleterre contre la Russie ; en Italie, en 1859, avec le Piémont de Cavour contre l’Autriche, guerre racontée dans la fiche de ce dernier, qui lui vaut Nice et la Savoie ; au Mexique, à partir de 1861, pour installer sur un trône l’archiduc Maximilien, qui finit fusillé en 1867, épisode qui appartient à la fiche de Benito Juárez. À l’intérieur, le régime se libéralise à partir de 1860 et devient en 1870 un Empire parlementaire, approuvé par plébiscite en mai.
La guerre contre la Prusse, déclarée le 19 juillet 1870, tourne en quelques semaines au désastre. Malade, l’empereur rejoint l’armée de Mac-Mahon et capitule à Sedan le 2 septembre avec plus de 80 000 hommes. Le 4 septembre, la République est proclamée à Paris. Prisonnier en Allemagne, libéré en 1871, il rejoint sa femme en Angleterre, à Chislehurst, et y meurt le 9 janvier 1873, après une opération de la vessie.
Qu’a accompli Napoléon III, et que reste-t-il de son œuvre ?
Le Second Empire a transformé l’économie française. Selon la Fondation Napoléon, le pays passe de quelque 3 600 kilomètres de voies ferrées en 1850 à 23 300 en 1870, lignes concédées comprises. Les grandes banques de dépôt naissent alors : Crédit industriel et commercial en 1859, Crédit lyonnais en 1863, Société générale en 1864. La loi de 1867 libère la création des sociétés anonymes. Le traité de commerce franco-britannique de janvier 1860, négocié par Michel Chevalier et Richard Cobden, ouvre le pays à la concurrence. Le canal de Suez, inauguré en 1869, doit beaucoup à son appui.
Il reste aussi Paris : les boulevards, les gares, les égouts, les parcs, l’Opéra, l’alignement des immeubles, l’annexion des communes de la petite couronne en 1860. Et il reste une défaite qui coûta l’Alsace et la Moselle, une indemnité de cinq milliards de francs payée par la République et la tradition d’une droite qui se méfia longtemps des plébiscites.
Comment Napoléon III a-t-il financé son pouvoir ?
L’empereur avait connu la gêne. Son retour en France et sa campagne de 1848 avaient été en partie financés par sa maîtresse anglaise, Harriet Howard, rencontrée à Londres en 1846, qu’il remboursa et fit comtesse de Beauregard une fois au pouvoir. Devenu empereur, il reçoit, par le sénatus-consulte du 12 décembre 1852, une liste civile de 25 millions de francs par an, le chiffre fixé pour son oncle en 1804, la dotation personnelle du souverain, qui paie la cour et la fête impériale. Mais son vrai sujet est le crédit. Lecteur des saint-simoniens, ces disciples du comte de Saint-Simon qui voyaient dans la banque et l’industrie les leviers du progrès, il veut que l’argent circule et que l’épargne s’investisse.
Le premier acte est fiscal. Pour la guerre de Crimée, le gouvernement renonce à passer par la haute banque et s’adresse directement au public : les emprunts de 1854 et 1855 sont ouverts par souscription nationale, avec des coupures accessibles aux petits épargnants. Selon L’Illustration du 4 août 1855, l’emprunt de 750 millions de juillet 1855 réunit 316 864 souscripteurs, qui offrent plus de 3,6 milliards de francs. L’emprunt devient un plébiscite d’épargnants, et la rente une valeur populaire.
Le second acte est bancaire. Le 18 novembre 1852, un décret autorise la Société générale de crédit mobilier, fondée par les frères Émile et Isaac Pereire, anciens saint-simoniens, au capital de 60 millions de francs. Sa vocation est neuve : prendre des participations dans les entreprises et les financer en émettant ses propres obligations. James de Rothschild, sollicité, refuse d’en être. L’action, émise à 500 francs, se négocie près de 1 000 francs dès sa cotation et monte bien au-delà. Le Crédit mobilier finance des chemins de fer en France et en Europe, la Compagnie générale transatlantique, des sociétés immobilières à Paris et à Marseille. La même année naît le Crédit foncier, qui prête sur hypothèque.
La spéculation suit. La crise de 1857 secoue la place ; la grande rivalité entre les Pereire et les Rothschild divise la finance parisienne. Les opérations immobilières de Marseille finissent par plomber le Crédit mobilier, qui double en vain son capital en 1866. La Banque de France refuse de le soutenir sans conditions ; en septembre 1867, les Pereire se retirent, et l’action, émise à 500 francs, tombe à 140 francs en octobre. Zola s’en souviendra : le spéculateur de son roman L’Argent doit quelque chose à cette époque.
Le troisième acte est urbain. Préfet de la Seine de 1853 à 1870, le baron Haussmann reconstruit Paris selon un principe qu’il appelle les dépenses productives : les travaux augmentent la valeur des terrains et les recettes futures de la Ville, qui rembourseront l’emprunt. Une Caisse des travaux de Paris est créée par décret du 14 novembre 1858. Mais Haussmann va plus loin : il paie les entrepreneurs en bons de délégation, des créances sur la Ville que les entrepreneurs escomptent, pour l’essentiel auprès du Crédit foncier. Ces bons ne figurent pas au budget voté. En 1867, ils atteignent environ 463 millions de francs selon l’historien Stephane Kirkland, et la Cour des comptes juge qu’il s’agit d’une dette déguisée, contractée sans autorisation.
C’est alors que Jules Ferry publie, en 1868, Les Comptes fantastiques d’Haussmann, jeu de mots sur les Contes fantastiques d’Hoffmann. Le Corps législatif impose la régularisation : la Ville reconnaît sa dette envers le Crédit foncier, en étale le remboursement, et ses finances passent sous le contrôle des députés. Haussmann est renvoyé le 5 janvier 1870. Il n’en avait tiré aucun enrichissement personnel ; il devra vendre ses biens après la chute de l’Empire. Paris, lui, garda ses boulevards, et la dette.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Napoléon III ?
La légende noire est née avec le régime. Victor Hugo, exilé, publie en 1852 Napoléon le Petit ; Karl Marx, dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, fait du coup d’État une farce répétant la tragédie de l’oncle. Le surnom de Badinguet viendrait, selon l’explication la plus répandue, de l’évasion de Ham, où il avait pris les habits d’un ouvrier maçon dont les caricaturistes auraient déformé le nom. Sedan acheva le portrait d’un aventurier incapable.
La légende rose lui a répondu, celle d’un empereur social, ami des ouvriers et visionnaire de l’économie. Elle oublie le coup d’État, la déportation des républicains, la presse surveillée, et le Mexique, où l’armée française servit en partie à recouvrer des créances douteuses, comme les bons Jecker, sur lesquels le demi-frère de l’empereur, le duc de Morny, s’était fait promettre 30 % des bénéfices. Quant à Haussmann, la légende de l’éventreur de Paris pour mater l’émeute contient une part de vérité, les larges voies servant aussi aux troupes, mais elle oublie l’hygiène, l’eau et les égouts.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
L’historiographie républicaine, longtemps dominante, a jugé le Second Empire comme une parenthèse coupable. La réhabilitation est venue de travaux plus attentifs à l’économie et à la société. Adrien Dansette a écrit une Histoire du Second Empire en plusieurs volumes ; Louis Girard (Napoléon III, 1986) a donné la biographie universitaire de référence ; Alain Plessis (De la fête impériale au mur des fédérés, 1973) a montré la modernisation et ses limites. Pierre Milza (Napoléon III, 2004) et Éric Anceau (Napoléon III. Un Saint-Simon à cheval, 2008) ont insisté sur la cohérence d’un projet social et économique.
Les débats portent sur la part personnelle de l’empereur dans la croissance, réelle en Europe entière à cette époque, sur la nature du régime, césarisme démocratique ou dictature modernisatrice, et sur la responsabilité de 1870. Sur la finance, les historiens discutent encore de l’héritage des Pereire : pionniers d’une banque industrielle que l’Allemagne imitera, ou spéculateurs dont la chute justifia la prudence des banques françaises pendant un demi-siècle. Les deux thèses ont leurs chiffres.
Que peut apprendre de Napoléon III celui qui décide ?
Napoléon III a compris avant beaucoup d’autres que la puissance d’un État moderne dépend de sa capacité à mobiliser l’épargne. Il a aussi montré ce que coûtent les dettes qu’on ne montre pas et les guerres qu’on ne prépare pas.
- Élargir la base de ses prêteurs renforce l’emprunteur : 316 864 souscripteurs en 1855 valaient mieux qu’une poignée de banquiers.
- Une dette hors bilan reste une dette : les bons de délégation d’Haussmann furent requalifiés par la Cour des comptes, et la régularisation coûta au préfet son poste.
- Un modèle bancaire qui finance le long terme avec des ressources de marché est exposé au premier retournement : le Crédit mobilier, brillant en hausse, ne survécut pas à ses immobilisations marseillaises.
- Le prestige ne remplace pas la préparation : Sedan effaça en un jour le crédit politique de dix-huit ans de règne, et la France paya cinq milliards.
Quels livres lire sur Napoléon III ?
- Louis Girard, Napoléon III, Fayard, 1986 : la biographie universitaire de référence.
- Pierre Milza, Napoléon III, Perrin, 2004 : une biographie complète et équilibrée.
- Éric Anceau, Napoléon III. Un Saint-Simon à cheval, Tallandier, 2008 : le projet économique et social de l’empereur.
- Alain Plessis, De la fête impériale au mur des fédérés, 1852-1871, Seuil, 1973 : la synthèse sur la société et l’économie du Second Empire.
- Jean Autin, Les Frères Pereire. Le bonheur d’entreprendre, Perrin, 1983 : les fondateurs du Crédit mobilier.
- Jules Ferry, Les Comptes fantastiques d’Haussmann, 1868 : le pamphlet, disponible sur Gallica.
Questions fréquentes sur Napoléon III
Pourquoi Napoléon III a-t-il fait un coup d’État ?
La Constitution de 1848 interdisait au président de se représenter en 1852, et l’Assemblée avait refusé de la réviser. Le 2 décembre 1851, il dissout l’Assemblée par la force ; un plébiscite approuve le coup d’État, puis un autre rétablit l’Empire en décembre 1852.
Qu’est-ce que le Crédit mobilier ?
C’est une banque d’affaires fondée en 1852 par les frères Pereire avec l’appui du régime, pour financer les chemins de fer et l’industrie en prenant des participations et en émettant ses propres obligations. Très spéculative, elle connut un succès boursier spectaculaire puis s’effondra en 1867.
Que sont les comptes fantastiques d’Haussmann ?
C’est le titre du pamphlet de Jules Ferry publié en 1868 contre le financement des travaux de Paris. Ferry dénonçait les bons de délégation, une dette d’environ 463 millions de francs contractée hors du budget voté. Le Corps législatif imposa la régularisation, et Haussmann fut renvoyé en janvier 1870.
Où est enterré Napoléon III ?
Mort en exil à Chislehurst en 1873, il repose avec son fils, le prince impérial, et l’impératrice Eugénie dans la crypte de l’abbaye Saint-Michel de Farnborough, en Angleterre, fondée par l’impératrice.
Pour aller plus loin
- Karl Marx, auteur du 18 Brumaire de Louis Bonaparte, le pamphlet le plus durable contre le régime
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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