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Antoine de Montchrestien : biographie, idées et héritage

Antoine de Montchrestien (vers 1575-1621), poète et maître de forges, donne en 1615 son nom à l’économie politique dans un traité mercantiliste.

Antoine de Montchrestien : biographie, idées et héritage

Qui était Antoine de Montchrestien ?

Antoine de Montchrestien (vers 1575-1621) est un écrivain et économiste français, auteur du Traicté de l’œconomie politique (1615), le premier livre à porter l’expression « économie politique » dans son titre. Fils d’un apothicaire de Falaise, en Normandie, il fut tour à tour poète tragique, duelliste exilé, maître de forges, gouverneur de place forte et chef de guerre huguenot.

Son traité, adressé au jeune Louis XIII et à la reine mère Marie de Médicis, est l’un des textes fondateurs du mercantilisme français : il veut enrichir le royaume par le travail, les manufactures, le commerce et la marine, sous la conduite du prince. Peu lu de son vivant, oublié pendant deux siècles, il a été redécouvert au XIXe siècle et fait aujourd’hui l’objet d’éditions savantes.

Antoine de Montchrestien en résumé

Né vers 1575 à Falaise, orphelin jeune, Montchrestien se fait d’abord connaître par ses tragédies, publiées entre 1596 et 1604. Un duel mortel le contraint à fuir en Angleterre ; il y observe les ateliers et le commerce, visite aussi la Hollande, puis rentre en France vers 1610-1611 et fonde une fabrique d’outils en acier. En 1615, il publie à Rouen son Traicté de l’œconomie politique. Gouverneur de Châtillon-sur-Loire vers 1617, il rejoint la révolte protestante de 1621 et meurt la même année, tué dans une auberge normande.

  • Naissance : vers 1575, à Falaise (1574 ou 1576 selon d’autres sources)
  • Mort : 7 ou 8 octobre 1621, aux Tourailles, en Basse-Normandie
  • Nationalité : française
  • Courant : mercantilisme
  • Œuvres principales : Les Tragédies (1601, dont L’Escossoise), Hector (1604), Traicté de l’œconomie politique (1615)
  • Idée la plus connue : la richesse d’un État tient au travail et à l’abondance des biens utiles, et sa gestion relève de la politique

Un poète duelliste devenu maître de forges

Antoine de Montchrestien naît vers 1575 à Falaise, fils d’un apothicaire. Selon Malherbe, cité par ses biographes du XIXe siècle, la famille s’appelait Mauchrestien ; le poète a transformé son nom, puis y a ajouté celui d’une terre, Vasteville ou Vatteville. Orphelin jeune, il est élevé dans l’entourage d’un gentilhomme normand, ce qui lui ouvre les études à Caen ; les sources divergent sur l’identité de ce protecteur.

Sa première tragédie, Sophonisbe, paraît à Caen en 1596 ; remaniée, elle devient La Carthaginoise. En 1601, il publie un recueil de tragédies, dont L’Escossoise, consacrée à la mort de Marie Stuart, et y ajoute Hector en 1604. Les historiens du théâtre le rangent parmi les auteurs qui préparent la tragédie classique, et l’on a rapproché son Aman de l’Esther de Racine. Dans le même temps, il mène une vie agitée : laissé pour mort dans une embuscade, il obtient de ses agresseurs, selon Théophile Funck-Brentano, douze mille livres de dommages.

Entre juillet 1604 et mars 1605, d’après la reconstitution du même éditeur, il tue en duel, près de Bayeux, le fils du sieur de Grichy-Moynes. Les duels sont alors punis par les édits royaux. Henri IV refuse sa grâce, et Montchrestien s’enfuit en Angleterre. Il y découvre une industrie et un commerce animés en partie par des réfugiés protestants français, puis voyage en Hollande, dont il admire les villes marchandes. Il rentre en France vers la fin du règne d’Henri IV, peut-être grâce à l’intervention de Jacques Ier, à qui il avait dédié L’Escossoise.

De retour, il épouse une veuve fortunée de Normandie et fonde à Ousonne-sur-Loire une aciérie et un atelier de couteaux, lancettes et outils, avec un dépôt à Paris, rue de la Harpe ; un acte de juillet 1612 l’y montre déjà installé. Ses ennemis l’accusent de faire de la fausse monnaie, rumeur rapportée par le Mercure françois. C’est dans ce contexte d’entrepreneur, et pendant la réunion des états généraux de 1614, qu’il écrit son traité.

Le livre paraît en 1615 à Rouen, chez Jean Osmont. Montchrestien le présente au garde des sceaux Guillaume du Vair, puis reçoit le gouvernement de Châtillon-sur-Loire, vers 1617, où il transfère ses ateliers ; en 1617, il possède aussi un navire, le Régent. En 1621, il rejoint la révolte des protestants contre Louis XIII, prend Jargeau puis Sancerre, qu’il ne parvient pas à tenir. Chargé de soulever la Normandie, il est surpris dans une auberge des Tourailles, dans la nuit du 7 au 8 octobre 1621, par Claude Turgot, seigneur du lieu, de la famille dont sortira plus tard Turgot. Il est tué en se défendant. Jugé après sa mort pour lèse-majesté, son corps est rompu et brûlé. Sa religion reste discutée : rien ne prouve qu’il ait été protestant avant 1621.

Les idées clés

L’économie est une affaire politique. Chez Aristote et Xénophon, l’« œconomie » désigne la gestion de la maison, distincte de la « police », le gouvernement de la cité. Montchrestien soutient le contraire : « on peut fort à propos maintenir, contre l’opinion d’Aristote et de Xenophon, que l’on ne sçauroit diviser l’œconomie de la police sans demembrer la partie principale de son Tout ». L’art d’acquérir des biens vaut pour l’État autant que pour la famille. D’où le titre du livre, et le nom donné ensuite à la discipline.

La richesse, ce sont les biens et le travail, pas le métal. Contre la caricature d’un mercantilisme obsédé par l’or, Montchrestien écrit : « Ce n’est point l’abondance d’or et d’argent, la quantité de perles et de diamans, qui fait les Estats riches et opulens ; c’est l’accommodement des choses necessaires à la vie et propres au vestement ». Il constate que les Français sont devenus « plus abondans d’or et d’argent » que leurs pères, « mais non pas plus aisés et plus riches », observation qui rejoint le lien entre afflux de métaux et hausse des prix, autrement dit l’inflation, analysé avant lui par Jean Bodin.

La réhabilitation du marchand. Dans une société nobiliaire qui méprise le négoce, il affirme que « les marchands sont plus qu’utiles en l’Estat, et que leur soin questuaire, qui s’exerce dans le travail et dans l’industrie, fait et cause une bonne part du bien public ». « Questuaire » vient du latin quaestus, le gain : la recherche du profit, bien encadrée, sert l’intérêt général. Il recommande aussi la spécialisation des métiers, à l’exemple des Allemands et des Flamands, et, s’il combat le luxe et les dépenses folles, il n’approuve pas pour autant les lois somptuaires.

Protéger le travail national. Montchrestien demande au prince de réserver le marché intérieur aux manufactures du royaume, de surveiller les marchands étrangers et de relever la marine : « En toutes republiques bien policées, on a tousjours eu grand soin que les estrangers ne peussent s’enrichir des moyens des subjets naturels ». C’est une doctrine de protectionnisme, fondée sur le tarif douanier et la réglementation, mais nuancée : les spécialistes relèvent qu’il admet l’importation des biens que le pays ne produit pas, à condition de pouvoir les payer par son travail.

Une œuvre en contexte : le Traicté de l’œconomie politique (1615)

La France de 1614-1615 sort des guerres de Religion et vit une régence fragile : Henri IV a été assassiné en 1610, Louis XIII est mineur, Marie de Médicis gouverne avec Concini, et les états généraux réunis à Paris à l’automne 1614 débattent des finances et du commerce. Montchrestien, qui fait allusion à cette assemblée, écrit pour convaincre le roi et la reine mère que la puissance du royaume dépend de son industrie.

Le traité, imprimé in-4° à Rouen, se divise en quatre livres : des manufactures, du commerce, de la navigation, et des soins du prince. Le premier plaide pour le travail de tous et l’établissement d’ateliers, y compris des maisons où l’on formerait les enfants pauvres à un métier, sur le modèle hollandais. Le deuxième dénonce le traitement réservé aux marchands français en Angleterre et en Hollande, comparé aux libertés dont les étrangers jouissent en France. Le troisième appelle à une marine marchande et à la colonisation. Le dernier traite des finances, de la justice et du gouvernement.

La réception fut faible. Son éditeur de 1889, Théophile Funck-Brentano, attribue cet échec aux préjugés d’une époque qui jugeait indigne de parler de commerce au roi. Le livre tomba dans l’oubli jusqu’aux travaux d’Aristide Joly (1865) et de Jules Duval (1868), puis à l’édition de Funck-Brentano, reproduite sur Gallica et d’où proviennent les citations de cette fiche. Cette édition est abrégée ; l’édition critique de référence est celle de François Billacois (Droz, 1999).

Les critiques et les débats

Un mercantilisme contesté par l’économie classique. En 1776, Adam Smith consacre le livre IV de la Richesse des nations à réfuter le système mercantile : l’échange n’est pas un jeu où l’un gagne ce que l’autre perd, et la protection renchérit les biens pour le consommateur au profit de quelques producteurs. Les partisans du libre-échange adressent ce reproche à Montchrestien comme aux autres mercantilistes. Ses défenseurs répondent qu’il raisonne en homme d’État d’un royaume ruiné, et qu’il place déjà la richesse dans la production plutôt que dans le métal.

Inventeur de la science ou simple conseiller ? Pour ses admirateurs du XIXe siècle, Montchrestien a créé à la fois le nom et la science. L’économiste Henri Guitton, cité par l’Encyclopædia Universalis, le voit plutôt comme un mercantiliste conseiller du pouvoir que comme un théoricien. Le traité ne propose ni théorie de la valeur ni modèle des prix ; il réunit des constats, des plaintes et des recommandations, en s’inspirant notamment de Jean Bodin.

Une biographie longtemps noircie. Le récit du Mercure françois, écrit après sa rébellion, en a fait un aventurier et un faux-monnayeur. Ses biographes ultérieurs ont contesté ce portrait sans pouvoir tout établir : sa religion, la date de son retour d’Angleterre ou l’identité de son protecteur restent incertaines.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Le mot surtout : « économie politique » a longtemps désigné la discipline elle-même, et le titre de James Steuart, An Inquiry into the Principles of Political Oeconomy (1767), le reprendra en anglais. Les historiens de la pensée lisent aujourd’hui Montchrestien comme un témoin de la France du début du XVIIe siècle et comme un jalon entre Bodin, l’Anglais Thomas Mun et la politique manufacturière de Colbert, un demi-siècle plus tard.

Ses arguments reviennent chaque fois qu’un pays débat de réindustrialisation, de souveraineté économique ou de protectionnisme : protéger l’emploi national, se méfier de la dépendance envers l’étranger, mesurer la puissance à la capacité de produire.

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

Lire Montchrestien aide à reconnaître une logique qui n’a jamais disparu des politiques publiques. Quand un gouvernement relève ses droits de douane, subventionne une industrie jugée stratégique ou vise l’excédent commercial, il raisonne en partie comme lui. Pour qui suit les marchés, cela invite à regarder qui gagne et qui perd : producteurs protégés d’un côté, importateurs, consommateurs et exportateurs exposés aux représailles de l’autre, avec des effets possibles sur les prix, les changes et les marges.

Sa distinction entre abondance de métal et richesse réelle reste aussi une grille utile. Une hausse des prix nominaux ou des réserves en or ne dit pas, à elle seule, si une économie produit davantage. Ces repères servent à lire l’actualité ; ils ne disent pas comment se positionner.

Questions fréquentes

Qui a inventé l’expression « économie politique » ?

Antoine de Montchrestien est le premier à l’avoir employée dans le titre d’un livre, son Traicté de l’œconomie politique, publié à Rouen en 1615 et dédié à Louis XIII et à Marie de Médicis.

Montchrestien était-il mercantiliste ?

Oui. Il défend l’intervention du prince, la protection des manufactures nationales et la conquête des marchés par la marine. Il se distingue toutefois en plaçant la richesse dans le travail et les biens utiles plutôt que dans l’or.

Comment Montchrestien est-il mort ?

Engagé dans la révolte protestante de 1621, il est surpris dans une auberge des Tourailles, en Normandie, dans la nuit du 7 au 8 octobre 1621, et tué en se défendant. Son corps est ensuite condamné et brûlé pour lèse-majesté.

Où lire le Traicté de l’œconomie politique ?

L’édition de Théophile Funck-Brentano (1889), abrégée, est consultable sur Gallica. L’édition critique complète est celle de François Billacois, parue chez Droz en 1999.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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