Tokugawa Ieyasu : biographie, Sekigahara et mines d’or du premier shogun
Vainqueur de Sekigahara en 1600 et shogun en 1603, Tokugawa Ieyasu acheva l’unification du Japon et fonda un régime de deux siècles et demi, financé par la terre et par les mines d’or et d’argent.

Qui était Tokugawa Ieyasu ?
Tokugawa Ieyasu (1543-1616) est le seigneur de guerre japonais qui acheva l’unification du Japon, reçut de l’empereur le titre de shogun en 1603 et fonda le shogunat Tokugawa, régime qui gouverna le pays depuis Edo, l’actuelle Tokyo, jusqu’en 1868. Il est le dernier des trois unificateurs du Japon, après Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi, et le seul dont l’œuvre ait duré.
Sa réputation est celle d’un homme qui sut attendre. Elle est méritée, mais elle cache un administrateur très attentif à l’argent. Dès sa victoire, Ieyasu prit sous son contrôle direct les grandes mines d’or et d’argent de l’archipel, au moment où le Japon fournissait une part considérable de l’argent du monde, et il fit frapper une monnaie unifiée. Le shogunat tenait les daimyos, les grands seigneurs, par les armes et par la terre ; il tenait la monnaie par les mines.
Tokugawa Ieyasu en résumé
Fils d’un petit seigneur de la province de Mikawa, otage pendant son enfance, Ieyasu s’allie à Oda Nobunaga en 1562, survit à la défaite de Mikatagahara contre Takeda Shingen, puis se soumet à Hideyoshi, qui le transfère en 1590 dans la plaine du Kantō. À la mort d’Hideyoshi, il l’emporte à Sekigahara en 1600, devient shogun en 1603, abdique en faveur de son fils deux ans plus tard sans lâcher le pouvoir, et détruit les Toyotomi au siège d’Osaka en 1615. Il meurt l’année suivante.
- Époque : La Renaissance et les grandes découvertes
- Naissance : 31 janvier 1543, château d’Okazaki (province de Mikawa)
- Mort : 1er juin 1616, Sunpu (aujourd’hui Shizuoka)
- Pays : Japon
- Fonctions : daimyo de Mikawa puis du Kantō, membre du conseil des cinq régents (1598), shogun (1603-1605), shogun retiré (ōgosho) et maître effectif du pays jusqu’en 1616
- Œuvre principale : la victoire de Sekigahara, la fondation du shogunat d’Edo, le contrôle des mines et l’unification monétaire, le siège d’Osaka
- À retenir : deux siècles et demi de paix intérieure fondés sur un équilibre surveillé des seigneurs et sur la maîtrise des métaux précieux
La vie de Tokugawa Ieyasu : l’art d’attendre son tour
Ieyasu naît le 31 janvier 1543 au château d’Okazaki, sous le nom de Takechiyo, fils de Matsudaira Hirotada, seigneur d’une petite province prise entre deux puissants voisins, les Oda et les Imagawa. À quatre ans, envoyé en otage chez les Imagawa, il est capturé en route et livré aux Oda ; échangé deux ans plus tard, il passe le reste de son enfance à Sunpu, chez les Imagawa. La mort de leur chef, Imagawa Yoshimoto, tué par Oda Nobunaga à Okehazama en 1560, lui rend sa liberté. En 1562, il s’allie à Nobunaga, alliance qu’il tiendra vingt ans, et prend en 1566 le nom de Tokugawa.
L’alliance a un prix. En janvier 1573, à Mikatagahara, Ieyasu est écrasé par Takeda Shingen et ne sauve sa vie que par la fuite. En 1575, à Nagashino, les arquebusiers de Nobunaga et d’Ieyasu brisent la cavalerie des Takeda. En 1579, soupçonnés par Nobunaga de complot, son épouse est mise à mort et son fils aîné Nobuyasu contraint au suicide ; Ieyasu s’incline. En 1582, l’assassinat de Nobunaga au temple Honnō-ji le surprend près d’Osaka ; il regagne ses terres par une fuite à travers les montagnes d’Iga.
Toyotomi Hideyoshi prend la succession de Nobunaga. Ieyasu l’affronte en 1584 à Komaki et Nagakute, gagne une bataille et ne gagne pas la guerre, puis se soumet en 1586. En 1590, après la chute des Hōjō, Hideyoshi lui donne leurs domaines du Kantō, environ deux millions et demi de koku, en échange de ses provinces héréditaires. Le koku, mesure d’environ 180 litres de riz, servait à évaluer le revenu d’une terre. L’éloignement de la capitale passait pour une disgrâce dorée ; Ieyasu s’installe dans la petite place forte d’Edo et en fait la base la plus solide du Japon. Il se garde de participer en personne aux invasions de la Corée, qui épuisent les seigneurs de l’Ouest.
Hideyoshi meurt en septembre 1598, laissant un fils de cinq ans, Hideyori, sous la tutelle de cinq régents dont Ieyasu est le plus puissant. Les rivalités éclatent. Le 21 octobre 1600, à Sekigahara, l’armée de l’Est d’Ieyasu affronte l’armée de l’Ouest groupée autour d’Ishida Mitsunari ; la défection en pleine bataille de Kobayakawa Hideaki décide de la victoire. Les vaincus sont exécutés, dépossédés ou réduits. Le 24 mars 1603, l’empereur nomme Ieyasu shogun.
Deux ans plus tard, il transmet le titre à son fils Hidetada pour affirmer l’hérédité de la fonction, se retire à Sunpu et continue de gouverner. Reste Hideyori, installé à Osaka avec le trésor et le prestige des Toyotomi. En 1614, Ieyasu saisit le prétexte de l’inscription d’une cloche offerte par Hideyori à un temple de Kyoto, jugée injurieuse, pour ouvrir les hostilités. Après un premier siège et une paix trompeuse, le château d’Osaka tombe en juin 1615 ; Hideyori se donne la mort. La même année, les règlements des maisons guerrières encadrent les daimyos. Ieyasu meurt à Sunpu le 1er juin 1616. Il est divinisé sous le nom de Tōshō Daigongen et repose à Nikkō.
Qu’a accompli Tokugawa Ieyasu, et que reste-t-il de son œuvre ?
Ieyasu a fondé un régime qui a donné au Japon deux siècles et demi sans guerre intérieure, jusqu’à la restauration de l’empereur Meiji en 1868. Son architecture tient en quelques principes. Les terres du shogun et de ses vassaux directs encerclent les routes et les villes clés ; les daimyos alliés de longue date, les fudai, gardent les points stratégiques ; les anciens adversaires, les tozama, sont tenus à distance et surveillés. Un château par province, des règlements écrits, la résidence alternée des seigneurs à Edo, systématisée après sa mort, complètent le dispositif.
Edo est son héritage le plus visible : la bourgade du Kantō est devenue au XVIIIe siècle l’une des plus grandes villes du monde, et Tokyo en est la suite. Ieyasu a aussi tenu le commerce extérieur sous licence. Il accueille l’Anglais William Adams, arrivé en 1600 sur un navire hollandais, délivre à partir de 1604 des patentes au sceau vermillon aux navires autorisés à commercer en Asie du Sud-Est, et interdit le christianisme en 1614. La fermeture du pays, que l’on attribue souvent au shogunat dès sa naissance, ne fut achevée qu’en 1639, sous son petit-fils.
Comment Tokugawa Ieyasu a-t-il financé son pouvoir ?
Par la terre d’abord. Le Japon d’Ieyasu hérite des grands arpentages lancés par Hideyoshi, qui ont évalué chaque domaine en koku de riz, comme Akbar faisait mesurer au même moment les champs de l’Inde. Après Sekigahara, Ieyasu confisque ou réduit les fiefs de dizaines de seigneurs vaincus et redistribue ces revenus à ses fidèles et à sa propre maison. Le domaine direct des Tokugawa et de leurs vassaux immédiats devient de loin le plus vaste du pays. Les impôts de ces terres, perçus en riz, alimentent le gouvernement d’Edo. Ce système fondé sur le riz explique la naissance, un siècle plus tard, du marché du riz de Dōjima à Osaka, où opéra Munehisa Homma.
Par les mines ensuite, et c’est là que Ieyasu innove. Avant lui, les mines restaient aux seigneurs qui les tenaient, Hideyoshi se contentant d’en prélever une part. Après 1600, le shogunat prend le contrôle direct des gisements les plus riches. La mine d’argent d’Iwami, dans l’ouest du pays, découverte en 1526 et enlevée à la maison Mōri après Sekigahara, était alors l’une des plus productives du monde. Selon une estimation souvent reprise, notamment dans la présentation officielle japonaise du site, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en 2007, un tiers de l’argent en circulation dans le monde au début du XVIIe siècle serait venu du Japon : c’est un ordre de grandeur, que les historiens discutent. L’île de Sado, sur la mer du Japon, devient dans les années 1600 le grand gisement d’or et d’argent du shogunat. Les mines d’Izu complètent l’ensemble.
Ieyasu confie ces mines à un homme, Ōkubo Nagayasu, ancien administrateur des Takeda, nommé à Iwami en 1601, à Sado en 1603 et à Izu en 1606. Nagayasu accroît fortement la production. À sa mort, en 1613, on découvre ses malversations : ses biens sont confisqués et ses sept fils contraints au suicide. Le shogunat avait délégué sans contrôler ; il paya sa confiance en métal et la répara par le sang.
Par la monnaie enfin. En 1601, Ieyasu fait frapper les pièces de l’ère Keichō : le koban, pièce d’or d’un ryō, des pièces d’or plus grandes réservées aux dons, et des lingots d’argent dont la valeur dépendait du poids. La frappe de l’or est confiée à la famille d’orfèvres Gotō, celle de l’argent à un atelier ouvert à Fushimi, près de Kyoto. Le Japon, qui utilisait jusqu’alors des monnaies chinoises et des métaux au poids, dispose pour la première fois d’un système unifié sous contrôle central. Le commerce suit : dès 1604, Ieyasu organise une association de marchands chargée d’acheter en bloc la soie importée par les Portugais à un prix négocié, pour éviter que la concurrence entre acheteurs japonais ne la renchérisse. L’argent japonais, échangé contre la soie chinoise, partait vers la Chine, comme celui de Potosí, la grande mine découverte sous Charles Quint.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Tokugawa Ieyasu ?
Les trois unificateurs sont souvent résumés par trois poèmes sur un coucou qui ne chante pas : Nobunaga le tue, Hideyoshi le fait chanter, Ieyasu attend qu’il chante. Ces vers sont tardifs : ils sont recueillis au XIXe siècle dans le Kasshi yawa, recueil d’anecdotes du seigneur lettré Matsura Seizan. Ils disent bien la réputation, non la parole des intéressés. De même, le portrait grimaçant d’Ieyasu, que l’on disait peint à sa demande après la défaite de Mikatagahara pour lui rappeler sa présomption, ne devrait cette histoire qu’à une déclaration faite en 1936 par le chef de la branche d’Owari, selon la démonstration présentée en 2015 par Hara Fumihiko, conservateur du musée d’art Tokugawa.
Les préceptes les plus cités du shogun, qui comparent la vie à une longue route parcourue avec un lourd fardeau, sont un faux de l’ère Meiji, composé par un ancien vassal des Tokugawa, Ikeda Matsunosuke, sur le modèle d’un texte attribué à Tokugawa Mitsukuni. Enfin, la tradition veut qu’il soit mort d’un excès de daurade frite : il tomba bien malade après un repas en janvier 1616, mais ne mourut qu’en juin, d’une affection que ses médecins rapportaient à l’estomac, un cancer selon l’hypothèse la plus courante.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
L’historiographie japonaise d’après-guerre a longtemps opposé un Ieyasu patient et conservateur au Nobunaga novateur. Conrad Totman (Tokugawa Ieyasu : Shogun, 1983) a donné en anglais un portrait nuancé d’un homme prudent mais capable de décisions brutales. Les recherches récentes ont discuté les récits canoniques : Shiramine Jun, notamment, soutient que Kobayakawa Hideaki fit défection dès le début de la bataille de Sekigahara, qui aurait été bien plus courte que la tradition ne le dit. Le rôle personnel d’Ieyasu dans le prétexte de la cloche de 1614 reste aussi discuté.
L’histoire économique a replacé le shogunat dans le commerce mondial. Dennis Flynn et Arturo Giráldez ont montré que l’argent japonais et l’argent américain se retrouvaient en Chine, aimantés par une demande chinoise de métal blanc, ce qui fait du Japon d’Ieyasu un acteur de la première mondialisation. Morgan Pitelka (Spectacular Accumulation, 2016) a étudié la manière dont Ieyasu accumulait et redistribuait objets précieux, sabres et ustensiles à thé comme instruments de pouvoir. Ronald Toby (State and Diplomacy in Early Modern Japan, 1984), enfin, a montré que la fermeture du pays, achevée après Ieyasu, fut une politique de contrôle des relations extérieures plus qu’un isolement.
Que peut apprendre de Tokugawa Ieyasu celui qui décide ?
Ieyasu n’a pas gagné en prenant tous les risques, mais en survivant assez longtemps pour saisir l’occasion décisive, puis en verrouillant ce qu’il avait conquis.
- Savoir ne rien faire est une compétence : Ieyasu resta en retrait des guerres de Corée, que d’autres payèrent, à l’opposé du biais d’action.
- Contrôler la source de la monnaie, c’est contrôler la monnaie : la mainmise sur Iwami, Sado et Izu donna au shogunat une autonomie financière que n’avait aucun seigneur.
- Déléguer n’est pas abdiquer le contrôle : l’affaire Ōkubo Nagayasu montre ce que coûte un gestionnaire très productif et jamais audité.
- Préparer la succession de son vivant : en cédant le titre à son fils dès 1605 tout en gardant la main, Ieyasu fit de la transmission un fait accompli.
- Répartir les risques dans l’espace : placer les fidèles aux points stratégiques et les anciens rivaux à la périphérie fut une forme de gestion du risque politique.
Quels livres lire sur Tokugawa Ieyasu ?
- Pierre-François Souyri, Nouvelle histoire du Japon, Perrin, 2010 (2e éd. 2023) : la meilleure synthèse française, qui situe Ieyasu dans la longue durée.
- Francine Hérail (dir.), Histoire du Japon, Horvath, 1990 : la synthèse collective des japonologues français.
- Conrad Totman, Tokugawa Ieyasu : Shogun, Heian International, 1983 (en anglais) : la biographie de référence en langue occidentale.
- A. L. Sadler, The Maker of Modern Japan : The Life of Tokugawa Ieyasu, Allen and Unwin, 1937 (en anglais) : la biographie classique, nourrie des chroniques japonaises.
- Morgan Pitelka, Spectacular Accumulation : Material Culture, Tokugawa Ieyasu, and Samurai Sociability, University of Hawai’i Press, 2016 (en anglais) : la richesse et ses usages politiques.
Questions fréquentes sur Tokugawa Ieyasu
Qu’est-ce qu’un shogun ?
Le shogun est le chef militaire suprême nommé par l’empereur du Japon, qui exerçait en réalité le pouvoir politique tandis que l’empereur gardait un rôle religieux et symbolique. Tokugawa Ieyasu reçut le titre en 1603. Ses descendants le gardèrent jusqu’en 1867.
Pourquoi la bataille de Sekigahara est-elle si importante ?
Livrée le 21 octobre 1600, elle opposa les partisans d’Ieyasu à ceux de la maison Toyotomi. La victoire d’Ieyasu, acquise grâce à des défections dans le camp adverse, lui permit de redistribuer les fiefs des vaincus, de prendre le contrôle des mines et de devenir shogun trois ans plus tard.
Comment Tokugawa Ieyasu contrôlait-il l’or et l’argent du Japon ?
Après 1600, il plaça sous l’autorité directe du shogunat les grandes mines du pays, Iwami pour l’argent, Sado pour l’or et l’argent, et celles d’Izu, gérées par l’intendant Ōkubo Nagayasu. En 1601, il fit frapper une monnaie unifiée, les pièces de l’ère Keichō, confiées à des ateliers sous contrôle central.
Ieyasu a-t-il fermé le Japon aux étrangers ?
Non, pas lui. Ieyasu encouragea au contraire le commerce sous licence, accueillit les Hollandais et l’Anglais William Adams. Il interdit le christianisme en 1614, mais la limitation du commerce extérieur à quelques ports et partenaires fut achevée en 1639 par son petit-fils Iemitsu.
Pour aller plus loin
- Kangxi, l’empereur de Chine du siècle suivant, dans l’empire où affluait l’argent japonais
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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