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Frédéric II de Prusse : biographie, trésor de guerre et guerre de Sept Ans

Roi de Prusse de 1740 à 1786, Frédéric le Grand prit la Silésie, survécut à la guerre de Sept Ans et finança ses campagnes par un trésor amassé, des subsides britanniques et une monnaie altérée.

Frédéric II de Prusse : Le roi philosophe qui finança la guerre en altérant sa monnaie

Qui était Frédéric II de Prusse ?

Frédéric II (1712-1786), dit Frédéric le Grand, est le roi de la maison de Hohenzollern qui régna sur la Prusse de 1740 à 1786. Conquérant de la Silésie, vainqueur par endurance de la guerre de Sept Ans (1756-1763), il fit d’un royaume pauvre et morcelé, étiré de la Baltique au Rhin, l’une des cinq grandes puissances européennes. Musicien, auteur d’une œuvre abondante écrite en français, correspondant de Voltaire, il est resté le modèle du despote éclairé.

La postérité a retenu le philosophe de Sanssouci et le chef de guerre. Le souverain réel fut aussi un gestionnaire obsessionnel, convaincu qu’un petit pays ne peut entretenir une grande armée que si l’argent est prêt avant la guerre. Quand la guerre dura plus longtemps que l’argent, il trouva les fonds dans la poche de ses voisins et dans l’alliage de ses pièces.

Frédéric II de Prusse en résumé

Fils du « roi-sergent » Frédéric-Guillaume Ier, Frédéric monte sur le trône le 31 mai 1740 avec une armée d’environ 80 000 hommes et un trésor de plusieurs millions de thalers. Six mois plus tard, il envahit la Silésie. Deux guerres lui donnent la province en 1742 et 1745 ; la troisième, la guerre de Sept Ans, manque de le perdre et la lui laisse en 1763. Il consacre ses vingt-trois dernières années à reconstruire, à s’agrandir aux dépens de la Pologne et à remplir de nouveau ses caves.

  • Époque : Rois et révolutions, XVIIe-XVIIIe siècle
  • Naissance : 24 janvier 1712, Berlin
  • Mort : 17 août 1786, château de Sanssouci, Potsdam
  • Pays : royaume de Prusse (Brandebourg-Prusse)
  • Fonctions : roi en Prusse et électeur de Brandebourg (1740-1772), roi de Prusse (1772-1786)
  • Œuvre principale : la conquête de la Silésie (1740-1745), la survie de la Prusse dans la guerre de Sept Ans (1756-1763), le premier partage de la Pologne (1772), une œuvre écrite en français, de l’Anti-Machiavel (1740) à l’Histoire de mon temps
  • À retenir : un État-armée financé par l’épargne avant la guerre, par l’étranger et la fausse monnaie pendant, par l’impôt indirect et un nouveau trésor après

La vie de Frédéric II de Prusse : le flûtiste devenu chef de guerre

Frédéric naît à Berlin le 24 janvier 1712, fils de Frédéric-Guillaume Ier, roi en Prusse, et de Sophie-Dorothée de Hanovre. Le père, avare, brutal et pieux, veut un soldat ; le fils lit des romans français et joue de la flûte. En août 1730, le prince de dix-huit ans tente de s’enfuir avec son ami le lieutenant Hans Hermann von Katte. Arrêté, il est enfermé à la forteresse de Küstrin, où Katte est décapité sous ses fenêtres le 6 novembre 1730. Il est ensuite mis au travail à la chambre des domaines de Küstrin : le futur roi apprend son métier dans les baux des fermes royales.

Marié en 1733 à Élisabeth-Christine de Brunswick-Bevern, dont il vivra séparé, il entame en 1736 une correspondance avec Voltaire et rédige une réfutation de Machiavel, que Voltaire fait publier en 1740 sous le titre d’Anti-Machiavel. Le prince y décrit un souverain pacifique, premier domestique de ses peuples. Il devient roi le 31 mai 1740.

Le 20 octobre 1740 meurt l’empereur Charles VI, qui laisse ses États héréditaires à sa fille Marie-Thérèse. Le 16 décembre, sans déclaration de guerre, l’auteur de l’Anti-Machiavel entre en Silésie. La victoire de Mollwitz, le 10 avril 1741, ouvre la guerre de Succession d’Autriche ; les traités de Breslau et de Berlin, en 1742, lui cèdent la province. Une seconde guerre, conclue par la paix de Dresde le 25 décembre 1745, confirme la conquête.

Le renversement des alliances de 1756 dresse contre la Prusse l’Autriche, la France et la Russie. Frédéric frappe le premier en envahissant la Saxe le 29 août 1756. Aux victoires de Rossbach et de Leuthen, en 1757, succède le désastre de Kunersdorf, le 12 août 1759, après lequel le roi écrit à Berlin que tout est perdu. La Prusse est sauvée par l’usure de ses ennemis et par la mort de l’impératrice Élisabeth de Russie, le 5 janvier 1762 : son successeur Pierre III, admirateur de Frédéric, signe la paix. Le traité d’Hubertusbourg, le 15 février 1763, rend à chacun ses frontières d’avant-guerre. La Silésie reste prussienne.

Le roi consacre la suite de son règne au rétablissement de ses provinces. En 1772, il obtient, avec Catherine II et Marie-Thérèse, sa part du premier partage de la Pologne : la Prusse royale, qui relie enfin la Poméranie à la Prusse orientale. Il prend alors le titre de roi de Prusse. En 1778-1779, il empêche l’Autriche d’absorber la Bavière. Vieilli, solitaire, il meurt à Sanssouci le 17 août 1786, sans enfant. Son neveu Frédéric-Guillaume II lui succède.

Qu’a accompli Frédéric II de Prusse, et que reste-t-il de son œuvre ?

Frédéric II a fait entrer la Prusse dans le concert des grandes puissances, aux côtés de la France, de l’Autriche, de la Russie et de la Grande-Bretagne. La Silésie, riche de ses tissages et de ses mines, lui apporte environ un million d’habitants et restera prussienne puis allemande jusqu’en 1945. Par conquêtes et par colonisation intérieure, la population de ses États passe d’environ 2,2 millions d’habitants en 1740 à quelque 5,5 millions au milieu des années 1780.

Il limite la torture, accueille les persécutés de toutes confessions et lance la codification qui aboutira au Code général prussien de 1794, sans toucher au servage des campagnes. En 1784, Emmanuel Kant pouvait appeler son époque le siècle de Frédéric. Il reste Sanssouci et un souvenir que l’Allemagne ne sait pas tout à fait où ranger.

Comment Frédéric II de Prusse a-t-il financé son pouvoir ?

D’abord avec l’argent de son père. Frédéric-Guillaume Ier, qui rognait sur tout sauf sur ses régiments, lui laisse en 1740 une armée sans rapport avec la taille du pays et un trésor de 8,7 millions de thalers selon le biographe Johannes Kunisch, entreposé en espèces dans les caves du château de Berlin. Ce trésor de guerre, c’est-à-dire une réserve d’argent comptant destinée à la seule guerre, paie l’invasion de la Silésie sans un emprunt. L’impôt foncier, la contribution, pèse sur les campagnes, l’accise, un impôt indirect sur les denrées et les marchandises, sur les villes ; les domaines royaux, affermés à des fermiers qui en versent un loyer, fournissent une large part des recettes.

La guerre de Sept Ans brise ce modèle, car elle dure sept ans et non deux campagnes. Le trésor est épuisé dès les premières années. Frédéric trouve trois autres ressources. La première est la Saxe, occupée dès 1756 et mise en coupe réglée : contributions, réquisitions, recrues enrôlées de force. Le trésor de l’électeur est vidé, les coins de la Monnaie de Leipzig saisis, Dresde en partie détruite par le bombardement de 1760. La deuxième est la Grande-Bretagne. Par la convention anglo-prussienne du 11 avril 1758, Londres s’engage à verser 670 000 livres sterling par an, un subside plus élevé que tous ceux que la Grande-Bretagne avait jusque-là versés à un allié en guerre ; ces annuités sont payées de 1758 à 1761, puis le ministère de Lord Bute refuse de les renouveler en 1762.

La troisième ressource est la plus discrète : la monnaie. Le roi afferme la Monnaie saxonne de Leipzig au banquier de cour Veitel Heine Ephraim, puis, à partir de 1758, l’ensemble de ses ateliers à un consortium qui l’associe à Daniel Itzig et Moses Isaac. Avec les coins saxons datés d’avant la guerre, ils frappent des pièces saxonnes et polonaises dont l’argent est en partie remplacé par du cuivre. La monnaie prussienne elle-même s’éloigne du pied fixé par la réforme de 1750, qui tirait 14 thalers d’un marc de Cologne d’argent fin : au fil de la guerre, sa teneur en métal précieux tombe au tiers de sa valeur d’origine, selon la Bundesbank. Le bénéfice, appelé seigneuriage, est l’écart entre la valeur faciale des pièces et le métal qu’elles contiennent. Il couvre une part importante des dépenses ; l’inflation qui en résulte retombe surtout sur les voisins.

Les populations ne s’y trompent pas longtemps : en deux ou trois ans, marchands et changeurs pèsent et essaient les pièces, et la fausse monnaie ne passe plus qu’à sa valeur réelle. C’est la loi de Gresham à l’état pur : la mauvaise monnaie circule, la bonne se cache. Après la paix, les pièces de guerre ne sont plus reprises qu’à leur valeur métallique, et la perte reste à la charge de leurs détenteurs. Ephraim et Itzig reçoivent en 1761 les droits des marchands chrétiens, dans un royaume qui tenait ses sujets juifs sous des statuts restrictifs.

La paix revenue, un édit de mai 1763 fixe les cours auxquels les pièces dépréciées seront acceptées et exige le paiement des impôts en bonnes espèces ; la frappe à l’ancien pied reprend en 1764. La contraction monétaire est brutale ; le roi l’amortit en vendant les grains de ses magasins militaires. Il multiplie ensuite les recettes indirectes : en 1766, il confie l’accise à une régie dirigée par des financiers français, supprimée dès sa mort, et fait du café un monopole royal en 1781, surveillé par d’anciens soldats chargés de flairer les torréfactions clandestines. Leopold von Ranke évaluait ses recettes de fin de règne à une vingtaine de millions de thalers par an, dont trois fois plus pour l’armée que pour l’administration civile et la cour. À sa mort, les caves du château abritent un nouveau trésor, que les estimations placent entre une cinquantaine et soixante-dix millions de thalers : plus de deux années de recettes, prêtes pour la guerre suivante.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Frédéric II de Prusse ?

La formule du roi premier serviteur de l’État est authentique : on la trouve sous diverses formes dans ses écrits, dès l’Anti-Machiavel et jusqu’à l’Essai sur les formes de gouvernement de 1777. Elle décrivait un idéal de devoir, non un partage du pouvoir : Frédéric gouvernait seul, depuis son cabinet, par ordres écrits, sans conseil des ministres. Le meunier de Sans-Souci appartient en revanche à la fiction. Le conte en vers de François Andrieux, publié en 1797, montre un meunier qui refuse de vendre son moulin au roi en lui opposant qu’il y a des juges à Berlin. Le seul grand procès de meunier du règne, l’affaire Arnold de 1779, dit presque l’inverse : persuadé qu’un meunier avait été spolié, le roi cassa le jugement et fit emprisonner les juges, qui furent réhabilités après sa mort.

La pomme de terre a sa part de vérité : une circulaire du 24 mars 1756 en ordonne la culture. Les sentinelles postées autour des champs pour donner aux paysans l’envie de voler les tubercules relèvent de l’anecdote, que l’on raconte aussi de Parmentier. Plus lourde fut la récupération politique, jusqu’à la « journée de Potsdam » organisée devant son cercueil par le régime nazi le 21 mars 1933. Frédéric lui-même avait parlé de miracle de la maison de Brandebourg après Kunersdorf, en 1759 ; la formule fut ensuite appliquée à la mort de la tsarine en 1762.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

L’historiographie prussienne classique, avec Reinhold Koser (König Friedrich der Große, 1893-1903, devenu dans ses rééditions Geschichte Friedrichs des Großen), a bâti le roi fondateur de la grandeur nationale. Gerhard Ritter (Friedrich der Große. Ein historisches Profil, 1936) en dressait un portrait sobre, à distance des récupérations du moment, et Theodor Schieder (Friedrich der Große. Ein Königtum der Widersprüche, 1983) a donné la formule qui domine depuis : une royauté des contradictions, entre le philosophe et le conquérant, entre les principes de l’Anti-Machiavel et l’invasion de la Silésie.

Tim Blanning (Frederick the Great, King of Prussia, 2015) insiste sur l’homme, son goût, ses amitiés masculines et sa culture française, tandis que Christopher Clark (Histoire de la Prusse, 1600-1947, 2006, trad. 2008) récuse l’idée d’un chemin tout tracé de Frédéric à Bismarck et au-delà. Les débats portent sur la profondeur de ses réformes, qui laissent intacts le servage et la prééminence nobiliaire, sur le coût de ses guerres pour la Saxe et la Pologne, et sur la part respective de la monnaie altérée, des subsides et de l’occupation saxonne dans le financement de la guerre de Sept Ans : les comptes, en partie détruits sur ordre du roi, ne permettent pas de la fixer.

Que peut apprendre de Frédéric II de Prusse celui qui décide ?

Frédéric gagna une guerre éclair grâce à la réserve de son père et survécut à une guerre longue au prix de ses voisins et de la confiance dans sa monnaie. Les deux leçons ne valent pas le même prix.

  • La liquidité donne l’initiative : le trésor de 1740 permit d’envahir la Silésie six mois après l’avènement, sans dépendre d’aucun prêteur.
  • Un plan financier calculé pour deux campagnes ne survit pas à sept : la guerre de Sept Ans épuisa le trésor dès ses débuts.
  • Un bailleur de fonds étranger est un risque de contrepartie : les subsides britanniques cessèrent en 1762 pour des raisons de politique intérieure anglaise, au pire moment.
  • L’altération monétaire est un impôt caché qui ne marche qu’une fois : en deux ou trois ans, le marché apprend à peser les pièces, et le retour à la bonne monnaie coûte une déflation.

Quels livres lire sur Frédéric II de Prusse ?

  • Jean-Paul Bled, Frédéric le Grand, Fayard, 2004 : la biographie de référence en français.
  • Christopher Clark, Histoire de la Prusse, 1600-1947, trad. Éric Chédaille, Patrick Hersant et Sylvie Kleiman-Lafon, Perrin, 2008 (rééd. 2014) : le règne replacé dans trois siècles d’histoire prussienne.
  • Pierre Gaxotte, Frédéric II, Fayard, 1938 (rééd. Tallandier, 2013) : un classique très lu, écrit avec talent et avec les partis pris de son auteur.
  • Tim Blanning, Frederick the Great, King of Prussia, Allen Lane, 2015 : la grande biographie récente en anglais, non traduite.
  • Johannes Kunisch, Friedrich der Große. Der König und seine Zeit, C. H. Beck, 2004 : la référence allemande.
  • Frédéric II, Œuvres de Frédéric le Grand, éd. Johann David Erdmann Preuss, Berlin, 1846-1857, 30 vol. : ses écrits et sa correspondance, en français, consultables en ligne.

Questions fréquentes sur Frédéric II de Prusse

Pourquoi Frédéric II est-il appelé Frédéric le Grand ?

Le surnom lui est donné de son vivant, après la seconde guerre de Silésie, puis consacré par la guerre de Sept Ans, où la petite Prusse tint tête à trois grandes puissances.

Frédéric II a-t-il vraiment fabriqué de la fausse monnaie ?

Oui, au sens où son gouvernement fit frapper, pendant la guerre de Sept Ans, des pièces dont la teneur en métal précieux était inférieure à leur valeur faciale, en partie avec des coins saxons et polonais. L’opération fut confiée aux banquiers Ephraim et Itzig, d’où le nom d’Ephraimites donné à ces pièces. Elle fut profitable quelques années, jusqu’à ce que le public apprenne à les reconnaître.

Frédéric II et Voltaire étaient-ils amis ?

Ils correspondirent à partir de 1736 et Voltaire vécut à Potsdam de 1750 à 1753. Le séjour finit mal : pamphlet de Voltaire contre Maupertuis, président de l’Académie de Berlin, puis arrestation du philosophe à Francfort sur ordre royal.

Où est enterré Frédéric II ?

Sur la terrasse du château de Sanssouci, à Potsdam, près des tombes de ses lévriers, comme il l’avait demandé. Son neveu l’avait fait inhumer dans l’église de la garnison de Potsdam ; le vœu ne fut exaucé que le 17 août 1991, dans l’Allemagne réunifiée.

Pour aller plus loin

  • Napoléon, qui entra à Potsdam en 1806 et fit emporter son épée aux Invalides
  • Nicolas Machiavel, l’auteur que le jeune prince prétendit réfuter avant de l’appliquer
L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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