Histoire de Micron : des pommes de terre de l’Idaho à la mémoire de l’intelligence artificielle

Micron Technology est le seul grand fabricant américain de puces mémoire, coté au Nasdaq, l’un des trois groupes qui produisent l’essentiel de la mémoire vive du monde. Son histoire est celle d’une jeune pousse de l’Idaho qui n’aurait jamais dû survivre aux Japonais, puis aux Coréens, et qui a fini par racheter une bonne partie de ses concurrents morts en route.
Micron en bref
- Fondation : 5 octobre 1978, à Boise (Idaho), par Ward Parkinson, Dennis Wilson et Doug Pitman, rejoints par Joe Parkinson, frère jumeau de Ward.
- Siège : Boise, Idaho.
- Dirigeant : Sanjay Mehrotra, directeur général depuis mai 2017 et président du conseil depuis janvier 2025 ; Mark Murphy, directeur financier depuis 2022.
- Activités : mémoire vive DRAM (dynamic random-access memory), mémoire à haut débit HBM (high bandwidth memory), mémoire flash NAND et disques SSD.
- Usines : États-Unis, Taïwan, Japon, Singapour, Malaisie, Chine et Inde.
- Effectifs : environ 61 000 salariés au 3 septembre 2026, dans 17 pays.
- Cotation : Nasdaq (code MU), membre du Nasdaq 100 et du S&P 500.
- Chiffre d’affaires de l’exercice 2026 (clos le 3 septembre 2026) : 133,2 milliards de dollars.
Histoire de Micron
1978-1984 : quatre hommes dans la cave d’un dentiste
L’affaire commence par une querelle de débauchage : à l’été 1978, trois ingénieurs de Mostek, pionnier texan des semi-conducteurs, passent chez le britannique Inmos, que Mostek attaque aussitôt en justice. En octobre, Ward Parkinson, Dennis Wilson et Doug Pitman coupent court : ils quittent Inmos et créent à Boise, dans le sous-sol d’un cabinet dentaire, une petite société de conception de puces, Micron Technology. Leur unique client est Mostek, pour qui ils dessinent une mémoire de 64 kilobits.
Le contrat ne survit pas au rachat de Mostek par United Technologies, en 1979. Sans client, les ingénieurs décident de fabriquer eux-mêmes leur puce. Se lancer dans la mémoire en 1979, depuis l’Idaho, face aux géants japonais, paraît une folie aux banquiers. La réponse habituelle, racontera Ward Parkinson à Forbes, « n’était pas non, c’était : bon sang, non ». L’argent viendra donc de Boise : un mécanicien, Ron Yanke, un éleveur de moutons, Tom Nicholson, un cultivateur de pommes de terre, Allen Noble, puis le plus riche de tous, J. R. Simplot, qui a fait fortune dans la pomme de terre, et notamment dans les frites de McDonald’s.
L’Idaho a ses avantages : terrain, main-d’œuvre et électricité hydraulique bon marché. Micron pose la première pierre de son usine en 1980 et livre en 1981 sa première mémoire DRAM de 64 kilobits, qui équipe entre autres le Commodore 64. Sa force : des puces plus petites, donc moins chères à produire. En 1984, Micron présente ce qu’il donne pour la plus petite mémoire de 256 kilobits du monde et entre au Nasdaq. Cette année-là, il gagne 29 millions de dollars pour 84 millions de chiffre d’affaires.
1985-1993 : la guerre des prix avec le Japon
L’euphorie dure un an. En 1985, les fabricants japonais, Hitachi, NEC ou Fujitsu, inondent le marché : la puce de 64 kilobits passe d’environ 4 dollars à 25 cents, celle de 256 kilobits de 20 dollars à 2,50 dollars. Intel abandonne la mémoire vive. Micron licencie la moitié de son personnel au printemps 1985 ; en 1986, il perd 33,9 millions de dollars.
Le petit groupe de Boise choisit alors la voie judiciaire : il accuse l’industrie japonaise de dumping, c’est-à-dire de vendre en dessous de ses coûts, et lance une action antitrust de 300 millions de dollars contre six groupes japonais. Les plaintes répétées de l’industrie américaine aboutissent en 1986 à l’accord commercial nippo-américain sur les semi-conducteurs, qui encadre les prix des mémoires japonaises. En 1988, Micron gagne 97,9 millions de dollars. Pour amortir les cycles, il se lance en 1991 dans les ordinateurs personnels, avec une filiale devenue Micron Computer.
1994-2007 : Steve Appleton, la crise et les rachats
En 1994, Joe Parkinson quitte la direction, avec le directeur des opérations et le directeur financier, pour des « raisons personnelles » que personne ne détaille ; les analystes parlent de frictions avec Simplot. Le nouveau patron est Steve Appleton, entré en 1983 comme ouvrier de nuit sur la ligne des mémoires de 64 kilobits. En janvier 1996, le conseil, où siège Joe Parkinson, le relègue à un poste secondaire ; il démissionne, et le conseil le rappelle quelques jours plus tard.
Il revient dans la tempête : une surproduction fait chuter le prix des puces de 75 % sur l’exercice 1996, puis encore de 40 % en 1997. Micron suspend la construction d’une usine dans l’Utah et perd 233,7 millions de dollars en 1998. C’est le moment qu’il choisit pour acheter : le rachat de l’activité mémoire de Texas Instruments, achevé à l’automne 1998, lui apporte des usines à Avezzano (Italie) et Richardson (Texas), des participations au Japon et à Singapour, et une licence croisée de brevets. Texas Instruments, payé surtout en actions et en obligations convertibles, devient actionnaire de son ancien concurrent. Acheter au creux du cycle les usines des autres deviendra une habitude.
Les diversifications se défont. L’activité d’ordinateurs, regroupée au milieu des années 1990 avec le fabricant Zeos sous le nom de Micron Electronics, est abandonnée au début des années 2000 : Micron n’était qu’un petit fabricant de PC parmi d’autres. En 2005, il s’associe à Intel dans IM Flash Technologies pour fabriquer de la flash NAND, la mémoire des clés USB et des disques SSD ; en 2006, il rachète Lexar, fabricant de cartes mémoire.
2008-2016 : la mort d’un patron et la consolidation
La crise de 2008 le frappe de plein fouet : en octobre, Micron annonce la suppression d’environ 15 % de ses effectifs en deux ans. La même année, il entre aux côtés du taïwanais Nanya dans Inotera Memories ; en 2010, il rachète Numonyx, spécialiste de la mémoire flash NOR, à Intel et STMicroelectronics.
Le 3 février 2012, Steve Appleton, 51 ans, se tue aux commandes d’un petit avion de construction amateur, qui décroche juste après le décollage à l’aéroport de Boise. Mark Durcan, président depuis 2007, qui venait d’annoncer sa retraite, lui succède.
Le japonais Elpida, dernier grand fabricant de DRAM de l’archipel, est en redressement judiciaire ; Micron achève son rachat le 31 juillet 2013, pour 60 milliards de yens payés comptant à la clôture, soit environ 612 millions de dollars, et prend en même temps le contrôle de Rexchip, une usine taïwanaise. L’ironie est complète : près de trente ans après avoir accusé le Japon de vendre à perte, Micron rachète l’héritier de l’industrie japonaise de la mémoire. Le 6 décembre 2016, il prend le contrôle total d’Inotera, pour environ 4 milliards de dollars. Le marché de la DRAM se resserre autour de trois acteurs : Samsung, SK hynix et Micron.
2017-2023 : Sanjay Mehrotra, la Chine et l’argent public
En mai 2017, Sanjay Mehrotra, cofondateur et ancien patron de SanDisk, spécialiste de la mémoire flash, prend la direction du groupe. En décembre 2017, Micron poursuit en Californie le taïwanais UMC et le chinois Fujian Jinhua, accusés de lui avoir volé des secrets de fabrication ; en 2018, Washington inculpe les deux sociétés. UMC plaide coupable en 2020 et paie 60 millions de dollars d’amende ; Fujian Jinhua est acquitté le 27 février 2024 à San Francisco, faute de preuves suffisantes.
Pékin, entre-temps, a répondu à sa manière. Le 21 mai 2023, l’administration chinoise du cyberespace annonce que les produits Micron présentent des risques « relativement sérieux » pour la sécurité des réseaux et interdit aux exploitants d’infrastructures sensibles de les acheter. On y voit une riposte aux restrictions américaines sur les puces. Le cycle, lui, n’a pas été aboli : sur l’exercice 2023, le chiffre d’affaires est divisé par deux et Micron perd 5,8 milliards de dollars.
Washington, en revanche, ouvre ses caisses. Après le vote du CHIPS and Science Act, la loi de 2022 qui subventionne la production de puces aux États-Unis, Micron annonce une usine de 15 milliards de dollars à Boise et un complexe pouvant atteindre 100 milliards de dollars à Clay, dans l’État de New York.
Depuis 2024 : la mémoire de l’intelligence artificielle
Les processeurs de l’intelligence artificielle ont besoin d’une mémoire qui suive leur cadence : la HBM, des puces DRAM empilées et posées à côté du processeur. Le 26 février 2024, Micron annonce le début de la production en volume de sa HBM3E, destinée aux processeurs H200 de Nvidia. Le groupe devient l’un des trois fournisseurs de ce composant rare.
La suite ressemble au cycle de 1984, en plus grand. Le 26 mai 2026, l’action gagne 17,4 % dans la journée et Micron dépasse brièvement, pour la première fois, les 1 000 milliards de dollars de capitalisation. En décembre 2025, il avait annoncé l’abandon de Crucial, sa marque grand public : la mémoire est trop demandée par les centres de données pour être vendue au détail. En quarante-huit ans, Micron a traversé toutes les pénuries et tous les effondrements de la mémoire ; il est toujours là.
Ce que fait Micron aujourd’hui
Micron conçoit et fabrique lui-même ses puces, dans ses propres usines. Sur l’exercice 2026, clos le 3 septembre 2026, la DRAM a représenté 100,7 milliards de dollars de chiffre d’affaires et la NAND 31,8 milliards. Le groupe est organisé en quatre divisions :
- Mémoire pour le cloud (43,1 milliards de dollars) : HBM et mémoire pour les grands opérateurs de cloud.
- Centres de données (37,6 milliards de dollars) : mémoire et disques SSD pour les autres clients des centres de données.
- Mobile et ordinateurs (36,6 milliards de dollars) : mémoire pour téléphones et ordinateurs personnels.
- Automobile et embarqué (15,9 milliards de dollars) : voitures, industrie, objets connectés.
Un tiers environ du chiffre d’affaires vient de clients établis hors des États-Unis, mais 70 % des produits sont livrés hors du pays.
Les dirigeants de Micron
- Joe Parkinson (jusqu’en 1994) : frère jumeau de Ward Parkinson, qui lui a passé la main à la tête du groupe.
- Steve Appleton (1994-2012) : président du conseil et directeur général, mort en fonctions le 3 février 2012.
- Mark Durcan (2012-2017) : directeur général, après avoir été président à partir de 2007.
- Sanjay Mehrotra (depuis 2017) : directeur général, président du conseil depuis janvier 2025.
Micron en Bourse
Micron est entré au Nasdaq en 1984. Il a ensuite rejoint le New York Stock Exchange, avant de revenir au Nasdaq le 30 décembre 2009, sans changer de code : MU. Le 26 mai 2026, il a dépassé brièvement les 1 000 milliards de dollars de capitalisation, de quoi faire sourire les banquiers de 1979.
Chiffres clés depuis 2022
| Exercice | Chiffre d’affaires | Résultat net | Marge brute |
|---|---|---|---|
| 2022 | 30,76 | 8,69 | 45,2 % |
| 2023 | 15,54 | −5,83 | −9,1 % |
| 2024 | 25,11 | 0,78 | 22,4 % |
| 2025 | 37,38 | 8,54 | 39,8 % |
| 2026 | 133,19 | 84,97 | 80,7 % |
En milliards de dollars, comptes publiés par Micron (résultats selon les normes comptables américaines). L’exercice se clôt fin août ou début septembre : l’exercice 2022 s’est achevé le 1er septembre 2022, l’exercice 2026 le 3 septembre 2026.
Questions fréquentes sur Micron
Qui a fondé Micron ?
Ward Parkinson, Dennis Wilson et Doug Pitman, trois ingénieurs passés par Mostek, ont fondé Micron à Boise en octobre 1978. Joe Parkinson, frère jumeau de Ward, les a rejoints et a dirigé le groupe jusqu’en 1994.
Qui dirige Micron ?
Sanjay Mehrotra, cofondateur de SanDisk, dirige Micron depuis mai 2017 ; il est aussi président du conseil d’administration depuis janvier 2025.
Quel est le lien entre Micron et la pomme de terre ?
Les premiers fonds sont venus d’hommes d’affaires de l’Idaho, dont J. R. Simplot, qui avait fait fortune dans la pomme de terre et la frite surgelée. Il est devenu le premier actionnaire individuel du groupe.
Pour la stratégie, les forces et les faiblesses du groupe aujourd’hui, lisez notre analyse SWOT de Micron.
Toutes nos analyses sont réunies sur la page des analyses SWOT des grandes entreprises.
Sources
- Micron, chronologie du groupe (consultée le 10 octobre 2026)
- Micron, présentation du groupe (consultée le 10 octobre 2026)
- Micron, équipe de direction (consultée le 10 octobre 2026)
- Micron, rapport annuel 10-K de l’exercice 2026 (octobre 2026)
- Micron, résultats du quatrième trimestre et de l’exercice 2026 (30 septembre 2026)
- Micron, résultats de l’exercice 2024 (septembre 2024)
- Micron, résultats de l’exercice 2023 (27 septembre 2023)
- Département de la Justice des États-Unis, UMC plaide coupable (28 octobre 2020)
- Caixin Global, la Chine juge les produits Micron dangereux (21 mai 2023)
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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