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Mansa Moussa : biographie, or du Mali et pèlerinage de 1324

Souverain de l’empire du Mali au début du XIVe siècle, Mansa Moussa fit connaître l’or ouest-africain au monde par son pèlerinage de 1324, au point de faire baisser son cours au Caire.

Mansa Moussa : Le roi du Mali dont l’or fit baisser les cours au Caire

Qui était Mansa Moussa ?

Mansa Moussa (mort vers 1337) est le souverain de l’empire du Mali dont le pèlerinage à La Mecque, en 1324-1325, a fait connaître la puissance et l’or de l’Afrique de l’Ouest au Caire, puis à toute la Méditerranée. Mansa est un titre mandingue qui signifie « roi » ; Moussa est la forme arabe de Moïse. La tradition orale le nomme aussi Kankou Moussa, du nom de sa mère.

On ne sait presque rien de lui par des sources locales : le Mali de ce temps n’a pas laissé d’archives écrites. Ce que l’on sait vient d’auteurs arabes qui écrivent au Caire ou au Maghreb, d’après des témoins : al-Umari, Ibn Khaldoun, Ibn Battuta. Le personnage est vu de l’extérieur, et surtout pendant trois mois. C’est peu pour un règne de vingt-cinq ans ; c’est beaucoup pour un souverain africain du XIVe siècle.

Mansa Moussa en résumé

Arrivé au pouvoir vers 1312, Moussa règne sur un empire sahélien qui contrôle le commerce de l’or produit plus au sud et le passage des caravanes vers le Sahara. Son pèlerinage de 1324 est l’un des épisodes les mieux documentés de l’histoire médiévale de l’Afrique de l’Ouest. Il en revient endetté, mais avec des lettrés et un prestige durable.

  • Époque : De Rome chrétienne au Moyen Âge
  • Naissance : date et lieu inconnus ; il est décrit comme un homme jeune lors de son passage au Caire en 1324
  • Mort : vers 1337 selon un passage d’Ibn Khaldoun, vers 1332 selon un autre calcul ; lieu inconnu
  • Pays : empire du Mali (aujourd’hui surtout Mali, Guinée, Sénégal et Mauritanie)
  • Fonctions : mansa du Mali, de 1312 environ à 1337 environ
  • Œuvre principale : le pèlerinage à La Mecque de 1324-1325 et l’intégration de Tombouctou et de Gao à l’empire
  • À retenir : l’or du Mali a fait baisser le cours de l’or au Caire pendant une douzaine d’années, selon al-Umari ; sa fortune, elle, n’a jamais été chiffrée par personne de sérieux.

La vie de Mansa Moussa : le roi qui paya le voyage en or et revint à crédit

Les origines de Moussa sont floues jusque dans sa généalogie. Ibn Khaldoun l’appelle Moussa fils d’Abou Bakr et le rattache à un frère de Soundiata, le fondateur de l’empire : avec lui, le trône passe de la descendance de Soundiata à celle de ce frère. Il y accède vers 1312, date la plus souvent retenue.

Selon le récit qu’il fit lui-même au Caire, rapporté par al-Umari, son prédécesseur avait lancé deux expéditions sur l’océan Atlantique, la seconde conduite par le roi en personne, qui n’en revint jamais. Moussa, régent pendant ce voyage, aurait ainsi hérité du pouvoir. L’histoire est célèbre ; elle n’a pas d’autre source que la parole du bénéficiaire.

Pendant ses premières années, Moussa fait la guerre aux voisins non musulmans de l’empire ; au Caire, il affirma avoir conquis vingt-quatre villes. Ces campagnes rapportent des tributs et des captifs : Michael Gomez rappelle que la traite des esclaves fait partie des ressources de l’État malien.

En 1324, Moussa part pour La Mecque avec une suite de plusieurs milliers de personnes. Il arrive aux abords du Caire en juillet, campe près des pyramides, puis entre dans la ville le 19 juillet. Le sultan mamelouk al-Nasir Muhammad, qui le reçoit dans la citadelle qu’avait fait bâtir Saladin, exige la prosternation d’usage ; Moussa refuse, puis s’incline en précisant qu’il le fait devant Dieu. Il séjourne trois mois au Caire, quitte la ville le 18 octobre avec la caravane officielle, accomplit le pèlerinage, et s’attarde à La Mecque.

Le retour tourne mal. La caravane malienne, partie à part, perd une partie de ses hommes et de ses bêtes dans le désert, par le froid, la faim et les pillards. Revenu au Caire à court d’argent, Moussa emprunte à des marchands et revend une partie de ce qu’il avait acheté à l’aller. Il rentre au Mali en 1325 avec le lettré andalou Abou Ishaq es-Sahéli.

Gao, sur la boucle du Niger, et Tombouctou font désormais partie de l’empire ; la chronique tombouctienne du XVIIe siècle attribue cette soumission au passage du pèlerin, mais Ibn Khaldoun l’attribue à un général de Moussa, et les historiens penchent pour une conquête militaire antérieure ou parallèle. La fin du règne est obscure. Al-Umari, qui écrit vers 1337, dit que Moussa voulait abdiquer pour retourner vivre à La Mecque et qu’il mourut avant ; Ibn Khaldoun le dit encore vivant en 1337. Son fils Maghan, puis son frère Souleymane lui succèdent.

Qu’a accompli Mansa Moussa, et que reste-t-il de son œuvre ?

Moussa n’a pas fondé l’empire du Mali ; il l’a porté à son extension et à sa notoriété maximales. Sous son règne, le Mali s’étend de la côte atlantique jusqu’au-delà de la boucle du Niger, et contrôle les deux bouts du commerce transsaharien : les régions de l’or au sud, les villes caravanières au nord. Les chancelleries mameloukes classent désormais le mansa parmi les grands souverains de l’islam, et l’encyclopédiste al-Umari lui consacre un chapitre entier de sa description du monde.

Le second legs est cartographique. Dès 1339, la carte marine d’Angelino Dulcert place un « rex Melly » au sud du Maghreb. Vers 1375, l’Atlas catalan, dessiné à Majorque et conservé aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France, le représente assis sur un trône, une pépite d’or à la main, avec une légende qui fait de lui le plus riche et le plus noble seigneur de toute la région, à cause de l’or que l’on recueille sur sa terre. Pour les marchands chrétiens, le Mali devient une destination ; pour les navigateurs portugais qui mèneront un jour Vasco de Gama aux Indes, un premier objectif.

Le troisième legs est religieux. Moussa favorise l’islam savant, ramène des lettrés, fait bâtir des mosquées. La tradition lui attribue la grande mosquée Djingareyber de Tombouctou, construite par es-Sahéli. Les historiens sont plus prudents : la seule construction que les sources arabes attribuent avec certitude à es-Sahéli est une salle d’audience dans la capitale royale, et l’édifice actuel de Tombouctou a été rebâti à plusieurs reprises. La renommée intellectuelle de Tombouctou, elle, est surtout postérieure.

Il reste une mémoire contrastée. Au Mali, Kankou Moussa est devenu une figure nationale ; mais la tradition orale des griots, gardiens de la mémoire mandingue, lui fait une place modeste, loin derrière Soundiata et les conquérants qui l’ont précédé. Le héros des manuels n’est pas forcément celui des conteurs.

Comment Mansa Moussa a-t-il financé son pouvoir ?

Le Mali ne produit pas lui-même la plus grande partie de son or. Les gisements sont plus au sud, au Bambouk et au Bouré, entre les hautes vallées du Sénégal et du Niger, et plus loin encore vers la forêt. L’État malien vit de la maîtrise des échanges : il prélève des tributs sur les peuples producteurs, taxe le passage des marchandises et vend le sel du Sahara, le cuivre et les esclaves. Un tribut est un versement imposé à un peuple soumis, en échange de la paix ou de la protection.

Al-Umari rapporte un raisonnement d’économiste. Les rois du Mali, écrit-il, ont appris par expérience que, dans les pays de l’or qu’ils conquièrent et où l’islam se répand, l’or diminue puis disparaît, tandis qu’il augmente chez les voisins restés païens ; ils les laissent donc à leurs croyances contre leur soumission et un tribut. Mieux vaut taxer une source de richesse que la tarir.

Le pèlerinage de 1324 est d’abord une opération de prestige payée en or brut. Al-Umari, qui arrive au Caire peu après et interroge ceux qui ont reçu le mansa, dont l’émir Ibn Amir Hajib, écrit que Moussa fit porter au trésor du sultan de nombreuses charges d’or non travaillé, et qu’il distribua de l’or à chaque émir et à chaque officier de la cour. Sa suite achète beaucoup, aux prix que fixent des marchands cairotes ravis.

Vient alors la phrase qui fait de ce voyage un cas d’école. Al-Umari écrit qu’avant l’arrivée des Maliens, le mithqal d’or ne descendait pas au-dessous de 25 dirhams d’argent, et qu’il était même généralement au-dessus ; que l’afflux d’or en fit baisser le cours ; et qu’au moment où il écrit, environ douze ans plus tard, le mithqal ne dépasse pas 22 dirhams. Le mithqal est un poids d’or d’environ 4,25 grammes, qui sert aussi d’unité de compte ; le dirham est une pièce d’argent. La baisse est donc d’environ 12 % du prix de l’or exprimé en argent, et elle dure.

Ce chiffre est réel, mais il se lit comme un graphique sans contexte. L’historien Warren Schultz a montré que des variations de cette ampleur étaient courantes dans l’Égypte mamelouke, pour des raisons qui tiennent aussi à l’offre d’argent métal et à la politique des sultans. L’or malien a sans doute pesé sur le prix ; il n’a pas « ruiné l’économie égyptienne », comme on le lit souvent. Le mécanisme est celui que décrit la théorie quantitative de la monnaie : quand un métal afflue sur un marché, son prix relatif baisse.

Le reste du voyage se lit dans les comptes à l’envers. Au retour, Moussa doit emprunter aux marchands du Caire, à des taux élevés selon les chroniqueurs, et revendre des biens achetés à l’aller. Selon Ibn Khaldoun, la famille du marchand Siraj al-Din ibn al-Kuwayk lui prêta 50 000 dinars ; pour être remboursé, Siraj al-Din envoya au Mali un agent, qui y mourut, puis son fils, qui n’en rapporta qu’une partie. Selon al-Umari et Ibn Khaldoun, les prêteurs ne furent remboursés qu’en partie, ou pas du tout. Le roi le plus riche de son temps fait attendre ses créanciers : ce n’est pas une contradiction, c’est de la trésorerie.

Ibn Khaldoun donne un autre chiffre utile : Moussa aurait payé 12 000 mithqals d’or à es-Sahéli pour sa salle d’audience, soit une cinquantaine de kilos d’or. C’est une dépense de prince, pas une fortune incalculable. Quant aux quantités d’or transportées en 1324, les chroniqueurs arabes donnent des chiffres de caravane et de charges de chameaux qui varient fortement d’un auteur à l’autre ; les historiens actuels, dont Hadrien Collet, y voient l’expression d’une stupeur plutôt qu’un inventaire.

C’est là que s’effondre le classement de « l’homme le plus riche de l’histoire ». Il se répand à partir d’octobre 2012, avec le palmarès d’un site consacré aux fortunes de célébrités qui lui attribue 400 milliards de dollars, puis circule de magazine en réseau social. Aucun de ces chiffres ne repose sur une source : on ne connaît ni la production d’or du Mali, ni le trésor royal. Le magazine qui reprit le classement en 2015 admettait lui-même qu’aucun moyen ne permettait de chiffrer cette fortune. À la question « combien ? », la seule réponse honnête est « on ne sait pas ».

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Mansa Moussa ?

La première légende est contemporaine et vient peut-être de Moussa lui-même. D’après les auteurs arabes, les Maliens racontaient au Caire que l’or poussait dans leur pays comme une plante, qu’on le cueillait au pied des arbres. Michael Gomez y voit une manière de garder secrète l’origine du métal et de décourager les convoitises : une désinformation soigneuse, d’une grande modernité.

La deuxième légende est cartographique. Le roi à la pépite de l’Atlas catalan est une image de marchands, pas un portrait : couronne et sceptre européens, trône de convention.

La troisième légende est récente : celle du chiffre. Elle transforme un épisode monétaire bien attesté, la baisse de l’or au Caire, en preuve d’une fortune mesurable. Elle fait aussi d’un roi conquérant et esclavagiste un bienfaiteur. C’est un bel exemple d’erreur de narration : une histoire simple, un chiffre rond, et la complexité disparaît.

La quatrième légende concerne l’expédition atlantique de son prédécesseur, que certains auteurs présentent comme une découverte de l’Amérique avant Christophe Colomb. Aucune source ni aucune trace archéologique ne le confirme : le seul témoignage est le récit de Moussa, qui racontait là son propre accès au trône.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

L’historiographie a longtemps reposé sur le recueil de sources arabes réuni par Nehemia Levtzion et J. F. P. Hopkins, et, en français, sur celui de Joseph Cuoq. Elle a été profondément renouvelée depuis une quinzaine d’années. François-Xavier Fauvelle, dans Le Rhinocéros d’or (2012) puis Les Masques et la mosquée (2022), relit les textes de près et montre combien la capitale même du Mali reste introuvable : l’identification avec Niani, en Guinée, date des historiens coloniaux et ne tient guère.

Hadrien Collet a exhumé de nouvelles sources arabes sur le pèlerinage, dans un article de 2019 consacré aux échos du voyage en Arabie, puis a proposé dans Le Sultanat du Mali (2022) une histoire « régressive », qui remonte des traditions actuelles vers le XIVe siècle. Michael Gomez, dans African Dominion (2018), replace le règne dans une histoire des empires ouest-africains et insiste sur la guerre et l’esclavage comme fondements de la puissance malienne.

Sur l’épisode monétaire, l’article de Warren Schultz (2006) sur l’or de Mansa Moussa au Caire mamelouk sert de référence : il ne nie pas la baisse rapportée par al-Umari, il la remet à sa place dans des fluctuations ordinaires.

Que peut apprendre de Mansa Moussa celui qui décide ?

Moussa n’a pas laissé de traité de gouvernement, et ses actes ne sont connus que par d’autres. Quelques constats tiennent pourtant.

  • Une dépense de prestige peut être un investissement : le pèlerinage a coûté une fortune et a acheté au Mali une place durable dans la diplomatie et la cartographie du monde.
  • Inonder un marché fait baisser le prix de ce que l’on vend : l’or malien a perdu de sa valeur au Caire à mesure que Moussa le dépensait.
  • La liquidité n’est pas la richesse : le souverain le plus riche de son temps a dû emprunter pour rentrer chez lui.
  • Il vaut mieux taxer une source de revenu que la détruire, si l’on en croit le raisonnement prêté aux rois du Mali sur les pays de l’or.
  • Un chiffre sans source reste une opinion : le classement des plus grandes fortunes de l’histoire en est la démonstration.

Quels livres lire sur Mansa Moussa ?

  • François-Xavier Fauvelle, Les Masques et la mosquée. L’empire du Mâli, XIIIe-XIVe siècle, CNRS Éditions, 2022 : la synthèse de référence en français.
  • François-Xavier Fauvelle-Aymar, Le Rhinocéros d’or. Histoires du Moyen Âge africain, Alma, 2012 ; nouvelle édition revue et augmentée, Tallandier, 2022.
  • Hadrien Collet, Le Sultanat du Mālī. Histoire régressive d’un empire médiéval, XXIe-XIVe siècle, CNRS Éditions, 2022.
  • Joseph M. Cuoq (trad.), Recueil des sources arabes concernant l’Afrique occidentale du VIIIe au XVIe siècle (Bilād al-Sūdān), Éditions du CNRS, 1975 : al-Umari, Ibn Khaldoun et Ibn Battuta en français.
  • Michael A. Gomez, African Dominion. A New History of Empire in Early and Medieval West Africa, Princeton University Press, 2018 (en anglais).
  • Djibril Tamsir Niane, Soundjata ou l’épopée mandingue, Présence africaine, 1960 : la tradition orale, à lire comme une épopée.

Questions fréquentes sur Mansa Moussa

Mansa Moussa était-il l’homme le plus riche de l’histoire ?

Personne ne peut le dire. Aucune source ne donne son trésor ni la production d’or du Mali, et les chiffres en dollars qui circulent depuis 2012 n’ont pas de base. Les historiens jugent sa fortune impossible à calculer.

Mansa Moussa a-t-il provoqué une inflation en Égypte ?

Selon al-Umari, le prix de l’or au Caire est passé d’au moins 25 dirhams d’argent le mithqal à 22 dirhams ou moins, et il est resté bas une douzaine d’années. C’est une baisse du prix de l’or, pas une hausse générale des prix. L’historien Warren Schultz estime que cette variation restait dans les fluctuations habituelles de l’Égypte mamelouke.

Quand a eu lieu le pèlerinage de Mansa Moussa ?

En 1324-1325. Moussa entre au Caire le 19 juillet 1324, part le 18 octobre pour La Mecque et repasse par l’Égypte en 1325, à court d’argent.

D’où venait l’or du Mali ?

Des régions aurifères du Bambouk et du Bouré, au sud de l’empire, et de zones plus méridionales. Le Mali contrôlait le commerce de cet or, par le tribut et la taxe, plus que son extraction.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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