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Benito Juárez : biographie, Réforme et dette du président zapotèque

Avocat zapotèque devenu président du Mexique, Benito Juárez sépara l’Église et l’État, suspendit en 1861 le paiement d’une dette qu’il ne pouvait plus honorer et vainquit l’empire de Maximilien soutenu par la France.

Benito Juárez : Le président zapotèque qui tint tête à l’armée de Napoléon III

Qui était Benito Juárez ?

Benito Juárez (1806-1872) est un homme d’État mexicain, président de la République de 1858 à 1872, chef du parti libéral pendant la guerre de Réforme puis pendant l’intervention française. Né dans un village zapotèque de la sierra d’Oaxaca, orphelin, il apprit l’espagnol à l’adolescence, devint avocat, gouverneur de son État, puis l’artisan des lois qui séparèrent l’Église et l’État au Mexique.

Le Mexique en a fait son héros civil, celui dont le nom orne des milliers de rues, une ville frontière et les billets de banque. Le président réel gouverna un pays ruiné par quarante ans de guerres civiles, dont le Trésor vivait des douanes de Veracruz et d’emprunts à taux usuraires. Sa décision la plus lourde de conséquences fut financière : en juillet 1861, faute d’argent, il suspendit le paiement de la dette. L’Europe en fit un casus belli, et la France un empire.

Benito Juárez en résumé

Berger à Guelatao, domestique à Oaxaca, séminariste, puis avocat, Juárez entre en politique dans le camp libéral. Gouverneur d’Oaxaca de 1847 à 1852, exilé par Santa Anna en 1853, il revient avec la révolution d’Ayutla et devient ministre de la Justice. Président de la Cour suprême, il assume la présidence de la République en janvier 1858, gagne la guerre de Réforme contre les conservateurs, suspend la dette en 1861, résiste à l’intervention française et à l’empire de Maximilien, puis gouverne la République restaurée jusqu’à sa mort, en 1872.

  • Époque : Le XIXe siècle
  • Naissance : 21 mars 1806, San Pablo Guelatao (Oaxaca, Nouvelle-Espagne)
  • Mort : 18 juillet 1872, Mexico, au Palais national
  • Pays : Mexique
  • Fonctions : gouverneur d’Oaxaca (1847-1852, puis 1856-1857), ministre de la Justice (1855), président de la Cour suprême (1857), président de la République (1858-1872)
  • Œuvre principale : la loi Juárez (1855), les lois de Réforme (1859-1860), la victoire sur le Second Empire mexicain (1867)
  • À retenir : un État laïc construit en pleine faillite, et une guerre étrangère déclenchée par un moratoire de la dette

La vie de Benito Juárez : l’obstination d’un légiste

Benito Pablo Juárez García naît le 21 mars 1806 à San Pablo Guelatao, un village zapotèque de la sierra d’Oaxaca. Ses parents meurent quand il a trois ans ; il est élevé par des grands-parents puis par un oncle, et garde les moutons. À douze ans, en 1818, il descend à pied à Oaxaca, où il entre au service d’un relieur, Antonio Salanueva, tertiaire franciscain, qui le fait instruire. Il passe par le séminaire, renonce à la prêtrise, étudie le droit à l’Institut des sciences et des arts de l’État et devient avocat en 1834.

Député local, juge, il épouse en 1843 Margarita Maza, fille d’une famille aisée d’Oaxaca. Gouverneur de l’État de 1847 à 1852, il passe pour un administrateur rigoureux. Revenu au pouvoir en 1853, le général Santa Anna l’emprisonne puis l’exile. Juárez vit à La Nouvelle-Orléans dans la gêne, au milieu d’autres libéraux proscrits. La révolution d’Ayutla, en 1854-1855, chasse Santa Anna ; Juárez devient ministre de la Justice et signe en novembre 1855 la loi qui porte son nom, abolissant les tribunaux d’exception du clergé et de l’armée en matière civile.

La Constitution libérale de 1857 provoque la guerre civile. En décembre 1857, le président Comonfort se rallie à un coup de force conservateur, puis s’exile. Président de la Cour suprême, Juárez devient, selon la Constitution, président de la République en janvier 1858. La guerre de Réforme dure trois ans. Son gouvernement s’installe à Veracruz, dont il tient le port et la douane. Le 1er janvier 1861, les libéraux entrent à Mexico ; Juárez y revient le 11 et se fait élire président.

La victoire laisse un pays exsangue. En juillet 1861, la suspension de la dette conduit la France, le Royaume-Uni et l’Espagne à intervenir. Londres et Madrid se retirent au printemps 1862 ; la France reste, est repoussée devant Puebla le 5 mai 1862, revient en force, prend Mexico en juin 1863 et installe en 1864 sur le trône l’archiduc Maximilien d’Autriche, le candidat de Napoléon III. Juárez, lui, quitte la capitale et ne capitule jamais.

Pendant quatre ans, son gouvernement erre vers le nord : San Luis Potosí, Saltillo, Monterrey, Chihuahua, et en 1865 El Paso del Norte, à la frontière des États-Unis. Son mandat expire en novembre 1865 ; il le proroge par décret pour la durée de la guerre, ce qui lui vaut la rupture avec plusieurs chefs libéraux. La victoire de l’Union, conduite par Abraham Lincoln, change la donne : Washington soutient la République et presse Paris de partir. Les dernières troupes françaises s’embarquent en mars 1867. Assiégé à Querétaro, Maximilien se rend le 15 mai ; un conseil de guerre le condamne et il est fusillé le 19 juin 1867.

Rentré à Mexico le 15 juillet 1867, Juárez est réélu la même année puis en 1871, au prix de fortes contestations. Le général Porfirio Díaz se soulève contre lui à la fin de 1871. Veuf depuis janvier 1871, Juárez meurt d’une crise cardiaque au Palais national le 18 juillet 1872. Díaz prendra le pouvoir en 1876 et le gardera plus de trente ans.

Qu’a accompli Benito Juárez, et que reste-t-il de son œuvre ?

Juárez a donné au Mexique ses lois fondamentales de séparation. La loi Juárez de 1855 supprime les privilèges de juridiction ; les lois de Réforme de 1859-1860, promulguées depuis Veracruz, nationalisent les biens du clergé, créent l’état civil, sécularisent les cimetières, instituent le mariage civil et la liberté des cultes. Ces principes sont entrés dans la Constitution en 1873, après sa mort, et forment encore le socle de la laïcité mexicaine.

Il a ensuite gagné la guerre la plus improbable du siècle pour un État sans armée régulière ni crédit. La défaite de Maximilien a fermé pour longtemps la tentation monarchique au Mexique et rendu inutile toute nouvelle intervention européenne sur le continent. Le Mexique lui doit enfin un culte civique, construit dès sa mort. Ciudad Juárez porte son nom depuis 1888.

Le revers est connu. La nationalisation des biens d’Église a surtout profité aux acheteurs aisés ; l’extension aux terres des communautés indiennes de la vente forcée des biens collectifs, prévue dès 1856, a dépossédé une partie des villages qu’il était censé défendre. Et la République restaurée a laissé un État pauvre, isolé financièrement, que Díaz réorganisera à sa façon.

Comment Benito Juárez a-t-il financé son pouvoir ?

Avec ce qu’il trouvait. Le Trésor mexicain vivait surtout des droits de douane, perçus dans quelques ports, et d’avances consenties par des maisons de commerce à des taux qui pouvaient dépasser plusieurs pour cent par mois. Pendant la guerre de Réforme, le gouvernement libéral tient Veracruz, premier port du pays : sa douane finance l’essentiel de l’effort. Les généraux y ajoutent des emprunts forcés. En septembre 1860, le général libéral Santos Degollado fait saisir près de Laguna Seca un convoi de près d’un million de pesos d’argent métal appartenant à des négociants britanniques. Juárez le désavoue et lui retire son commandement, mais l’affaire envenime les rapports avec Londres.

La Réforme devait aussi être une opération de trésorerie. La loi Lerdo de 1856 imposait la vente des biens fonciers des corporations, l’Église au premier chef, et prélevait une taxe sur chaque transfert. Les décrets de juillet 1859 vont plus loin : les biens du clergé sont nationalisés et mis en vente. Le produit déçut. Les biens furent cédés vite, souvent payés en titres de la dette publique dépréciés ou en espèces à forte décote, à des acheteurs qui pariaient sur la victoire libérale. L’historien Jan Bazant, qui a reconstitué ces ventes, montre que l’État en tira bien moins que la valeur des biens, et qu’une nouvelle classe de propriétaires en profita.

En 1861, la victoire acquise, les caisses sont vides et la dette écrasante : emprunts contractés à Londres dans les années 1820, créances garanties par des conventions diplomatiques avec le Royaume-Uni, l’Espagne et la France, dettes laissées par les gouvernements conservateurs. Une part des recettes douanières est déjà affectée aux créanciers étrangers. Le 17 juillet 1861, une loi suspend pour deux ans tous les paiements de la dette publique, y compris ces affectations. C’est un moratoire, et non une répudiation, mais les ministres britannique et français rompent les relations quelques jours plus tard.

Dans les réclamations françaises figurait une créance d’origine douteuse, celle du banquier suisse Jean-Baptiste Jecker. En 1859, le gouvernement conservateur de Miramón lui avait confié l’émission de bons pour une valeur nominale d’environ 15 millions de pesos, soit quelque 75 millions de francs. Selon les comptes publiés en 1868 par Émile de Kératry, adversaire de l’affaire, Jecker n’avait déboursé qu’environ 7,5 millions de francs, dont à peine plus de 3 millions en espèces. Juárez refusa d’honorer des engagements pris par un gouvernement qu’il tenait pour illégal. Jecker, en faillite, se tourna vers Paris, où le duc de Morny, demi-frère de Napoléon III, prit l’affaire en main moyennant 30 % des bénéfices. Jecker lui-même l’écrivit en 1869 au cabinet de l’empereur, dans une lettre publiée en 1870 parmi les papiers des Tuileries. Jecker fut naturalisé français en mars 1862. La convention de Londres du 31 octobre 1861 organisa l’expédition des trois puissances ; les exigences françaises, Jecker compris, empêchèrent tout compromis.

Pendant l’intervention, la République errante vit des douanes du Nord, en particulier de Matamoros, que le blocus nordiste des ports confédérés transforme en débouché du coton sudiste. Les gouverneurs locaux disputent ces recettes au président : le conflit avec Santiago Vidaurri, maître du Nuevo León, est d’abord une querelle de douanes. Après 1867, Juárez refuse de reconnaître les emprunts de Maximilien, placés pour l’essentiel auprès de petits épargnants français, et les créances des puissances intervenantes. Le Mexique reste privé de crédit à Londres et à Paris jusqu’aux règlements négociés sous Díaz dans les années 1880. Jecker, qui n’avait récupéré qu’une partie de sa créance par Maximilien, fut fusillé par la Commune de Paris en mai 1871.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Benito Juárez ?

La légende commence au berceau. Le petit berger qui joue de la flûte au bord de la lagune Encantada, le garçon qui s’enfuit à Oaxaca après avoir perdu un mouton, le saint laïc impassible sous les épreuves : ces images doivent beaucoup aux biographies édifiantes de la fin du XIXe siècle et à l’école de Porfirio Díaz, qui fit de son ancien adversaire le patron de la République. L’historien Charles Weeks a décrit cette construction dans The Juárez Myth in Mexico.

La phrase la plus célèbre, en revanche, est authentique. Elle figure dans le manifeste adressé à la nation le 15 juillet 1867, à son retour à Mexico : « Entre les individus, comme entre les nations, le respect du droit d’autrui, c’est la paix. » Les autres légendes portent sur la politique. Le traité McLane-Ocampo de 1859, qui accordait aux États-Unis un droit de passage perpétuel à travers l’isthme de Tehuantepec contre 4 millions de dollars, sert depuis à l’accuser d’avoir voulu vendre le pays ; le Sénat américain ne le ratifia jamais. À l’inverse, le culte républicain a longtemps passé sous silence la prorogation de 1865 et les élections disputées de 1867 et 1871.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

Le débat est ancien. En 1904, Francisco Bulnes publie El verdadero Juárez, réquisitoire qui conteste son rôle militaire et son sens politique ; Justo Sierra lui répond par Juárez, su obra y su tiempo (1905-1906), qui fixe l’image du héros. Ralph Roeder, dans Juarez and His Mexico (1947), offre un grand récit admiratif. Brian Hamnett (Juárez, 1994) a proposé une biographie politique attentive aux pouvoirs exceptionnels, au jeu avec les gouverneurs et à la construction de l’État fédéral.

La recherche récente déplace l’angle. Jan Bazant (Alienation of Church Wealth in Mexico, 1971) a mesuré les effets sociaux et fiscaux des ventes de biens d’Église. Erika Pani a montré que les impérialistes mexicains n’étaient pas de simples traîtres, mais des conservateurs et des libéraux modérés qui croyaient à une monarchie modernisatrice. Rebeca Villalobos Álvarez (El culto a Juárez, 2020) a étudié la rhétorique du héros de 1872 à 1976. Le point le plus discuté reste l’effet des lois de désamortissement sur les terres communales indiennes, que la plupart des historiens jugent lourd, sans que l’on puisse en chiffrer l’ampleur à l’échelle du pays.

Que peut apprendre de Benito Juárez celui qui décide ?

Juárez n’avait ni armée, ni banque, ni allié sûr pendant les pires années. Il disposait d’une légitimité constitutionnelle qu’il ne lâcha jamais, et d’un sens aigu de ce qu’un adversaire peut supporter dans la durée.

  • Un moratoire est une décision financière et diplomatique à la fois : suspendre ses paiements sans s’assurer des réactions des créanciers revient à leur offrir un prétexte.
  • Toutes les créances ne se valent pas : distinguer les dettes légitimes des contrats arrachés à un pouvoir aux abois, comme les bons Jecker, est un argument de négociation durable.
  • Vendre des actifs dans l’urgence en accepte le prix : les biens d’Église bradés en titres dépréciés rapportèrent peu au Trésor qui en avait besoin.
  • Le temps est une arme du plus faible : en refusant de capituler, Juárez attendit que la guerre coûte plus cher à Paris qu’à lui-même.
  • Un pouvoir d’exception prolongé a un prix politique : la prorogation de 1865 sauva la République et divisa durablement les libéraux.

Quels livres lire sur Benito Juárez ?

  • Brian Hamnett, Juárez, Longman, coll. « Profiles in Power », 1994 : la biographie politique de référence en anglais.
  • Ralph Roeder, Juárez y su México, Fondo de Cultura Económica (traduction de Juarez and His Mexico, 1947) : le grand récit classique.
  • Maurice Ezran, Benito Juárez, héros national mexicain, L’Harmattan, 2000 : une introduction en français.
  • Alain Gouttman, La Guerre du Mexique, 1862-1867. Le mirage américain de Napoléon III, Perrin, 2008 : l’intervention vue de France.
  • Jan Bazant, Alienation of Church Wealth in Mexico. Social and Economic Aspects of the Liberal Revolution, 1856-1875, Cambridge University Press, 1971 : l’argent de la Réforme.
  • Charles A. Weeks, The Juárez Myth in Mexico, University of Alabama Press, 1987 : la fabrication du héros.

Questions fréquentes sur Benito Juárez

Pourquoi Benito Juárez a-t-il suspendu le paiement de la dette en 1861 ?

Parce que le Trésor était vide au sortir de trois ans de guerre civile, alors qu’une part des douanes était déjà affectée aux créanciers étrangers. La loi du 17 juillet 1861 suspendit pour deux ans tous les paiements de la dette publique. Le Royaume-Uni, l’Espagne et la France y répondirent par l’expédition décidée à Londres en octobre 1861.

Qu’est-ce que les bons Jecker ?

Ce sont des bons émis en 1859 par le banquier suisse Jean-Baptiste Jecker pour le gouvernement conservateur de Miramón, pour une valeur nominale d’environ 15 millions de pesos, contre une avance en espèces bien plus faible. Juárez refusa de les reconnaître. Appuyée par le duc de Morny, la créance fut intégrée aux réclamations françaises et servit de prétexte à l’intervention.

Pourquoi Juárez n’a-t-il pas gracié Maximilien ?

Il voulait montrer qu’une intervention étrangère contre la République se payait au prix le plus haut, et appliqua la loi de janvier 1862 contre les ennemis de la nation. Les demandes de clémence venues d’Europe, dont celle de Victor Hugo, n’y changèrent rien. Maximilien fut fusillé à Querétaro le 19 juin 1867, avec les généraux Miramón et Mejía.

Benito Juárez était-il indien ?

Oui, il était zapotèque, né dans un village de la sierra d’Oaxaca, et ne parla l’espagnol qu’à l’adolescence. Il est souvent présenté comme le premier président d’origine indigène des Amériques. Sa politique ne fut pourtant pas indigéniste : il défendait une citoyenneté égale et une propriété individuelle qui pesèrent sur les terres communales.

Pour aller plus loin

  • Karl Marx, qui dénonça en 1862 dans la presse les dessous financiers de l’expédition du Mexique
L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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