Abraham Lincoln : biographie, guerre de Sécession et greenbacks
Avocat de l’Illinois devenu le seizième président des États-Unis, Abraham Lincoln conduisit l’Union à la victoire dans la guerre de Sécession, abolit l’esclavage et laissa une république dotée d’un impôt fédéral, d’une monnaie papier et de banques nationales.

Qui était Abraham Lincoln ?
Abraham Lincoln (1809-1865) est le seizième président des États-Unis, en fonction du 4 mars 1861 à sa mort, le 15 avril 1865. Né dans une cabane du Kentucky, avocat et homme politique de l’Illinois, il fut élu en 1860 sur un programme hostile à l’extension de l’esclavage, refusa la sécession des États du Sud, conduisit l’Union à la victoire dans la guerre de Sécession et fit abolir l’esclavage, avant d’être assassiné cinq jours après la reddition du général Lee.
La mémoire américaine en a fait un saint laïc, celui du discours de Gettysburg et du mémorial de Washington. Le président réel fut aussi le chef d’un État qui dut lever, équiper et payer des armées de centaines de milliers d’hommes sans administration fiscale, sans banque centrale et sans monnaie nationale. La dette fédérale passa de 65 millions de dollars en 1860 à 2,68 milliards en 1865. La façon dont son gouvernement trouva cet argent a dessiné la finance américaine pour un demi-siècle.
Abraham Lincoln en résumé
Fils d’un fermier pauvre, presque sans école, Lincoln se forme seul, devient avocat à Springfield, député whig à la législature de l’Illinois puis, pour un mandat, au Congrès. La question de l’esclavage dans les territoires de l’Ouest le ramène en politique dans les années 1850. Élu président en novembre 1860, il voit sept États du Sud faire sécession avant même son entrée en fonction. La guerre commence en avril 1861. Il proclame l’émancipation en 1863, est réélu en 1864 et meurt assassiné en avril 1865.
- Époque : Le XIXe siècle
- Naissance : 12 février 1809, près de Hodgenville (Kentucky)
- Mort : 15 avril 1865, Washington, au lendemain de l’attentat du théâtre Ford
- Pays : États-Unis
- Fonctions : représentant à la législature de l’Illinois (1834-1842), représentant au Congrès (1847-1849), président des États-Unis (1861-1865)
- Œuvre principale : le maintien de l’Union, la proclamation d’émancipation (1863), le 13e amendement (voté par le Congrès en 1865)
- À retenir : une guerre payée aux deux tiers par l’emprunt, placé dans le public par un banquier de Philadelphie
La vie d’Abraham Lincoln : la patience d’un homme de loi
Abraham Lincoln naît le 12 février 1809 dans une cabane de rondins près de Hodgenville, dans le Kentucky. Sa famille s’installe dans l’Indiana en 1816 ; sa mère meurt deux ans plus tard. L’enfant va peu à l’école, lit tout ce qu’il trouve et travaille de ses bras. En 1831, il s’établit à New Salem, dans l’Illinois : commis, associé d’un magasin qui fait faillite et le laisse endetté pour des années, receveur des postes, arpenteur. Il entre en 1834 à la législature de l’État, sous l’étiquette whig, et devient avocat en 1836.
Installé à Springfield en 1837, il épouse Mary Todd en 1842 et devient l’un des avocats les plus recherchés de l’État, défendant notamment des compagnies de chemin de fer. Élu au Congrès en 1846, il y critique la guerre contre le Mexique et ne se représente pas. La loi Kansas-Nebraska de 1854, qui ouvre les territoires de l’Ouest à l’esclavage, le ramène en politique. Il rejoint le nouveau Parti républicain et affronte en 1858 le démocrate Stephen Douglas dans une série de débats restés célèbres ; il perd le siège de sénateur, mais gagne une stature nationale.
Investi par les républicains en 1860, il est élu le 6 novembre avec environ 40 % des suffrages populaires, face à trois adversaires et sans une voix dans la plupart des États du Sud. La Caroline du Sud fait sécession en décembre ; six autres États la suivent, puis quatre autres après les premiers coups de feu. Le 12 avril 1861, les confédérés bombardent Fort Sumter. Lincoln appelle 75 000 volontaires. La guerre, que chacun croyait courte, dure quatre ans.
Lincoln change souvent de généraux et peu de politique. Il veut d’abord sauver l’Union ; l’émancipation devient un moyen puis une fin. Pendant que la guerre l’occupe, il ne peut empêcher la France d’installer un empereur au Mexique contre Benito Juárez. La proclamation préliminaire du 22 septembre 1862 est suivie de la proclamation du 1er janvier 1863, qui déclare libres les esclaves des territoires en rébellion, moins de deux ans après l’abolition du servage en Russie par Alexandre II. Le 19 novembre 1863, il prononce à Gettysburg un discours de moins de trois minutes. En 1864, il trouve en Grant le général qu’il cherchait, et la prise d’Atlanta par Sherman assure sa réélection en novembre.
Le 31 janvier 1865, la Chambre des représentants vote le 13e amendement, qui abolit l’esclavage sur tout le territoire. Lee capitule à Appomattox le 9 avril. Le 14 avril au soir, au théâtre Ford de Washington, l’acteur sudiste John Wilkes Booth tire sur le président, qui meurt le lendemain matin. La guerre a fait environ 620 000 morts selon l’estimation traditionnelle, autour de 750 000 selon les travaux de J. David Hacker, qui retient une fourchette de 650 000 à 850 000.
Qu’a accompli Abraham Lincoln, et que reste-t-il de son œuvre ?
Lincoln a maintenu l’unité d’un pays que la sécession aurait coupé en deux, et tranché par la guerre la question que la Constitution laissait ouverte : un État peut-il quitter l’Union ? La réponse fut non. Il a ensuite rendu l’abolition irréversible en poussant le 13e amendement, ratifié en décembre 1865, après sa mort. Près de quatre millions de personnes sortirent de l’esclavage. La Reconstruction qui suivit, sans lui, laissa une grande partie de cette liberté sans garanties réelles dans le Sud pendant près d’un siècle.
La guerre a aussi refondé l’État fédéral. Débarrassé des élus du Sud, le Congrès républicain vote en 1862 le Homestead Act, qui donne des terres de l’Ouest aux colons, le Pacific Railway Act, qui finance par des terres et des obligations le premier chemin de fer transcontinental, et le Morrill Act, qui crée les universités publiques à dotation foncière. Il en reste un pays tourné vers l’industrie, un tarif douanier protecteur et un gouvernement fédéral doté de moyens qu’il n’avait jamais eus. Il en reste enfin un texte de 272 mots, le discours de Gettysburg, appris par cœur par des générations d’écoliers.
Comment Abraham Lincoln a-t-il financé son pouvoir ?
Lincoln venait d’une école, celle des whigs de Henry Clay, qui croyait à l’investissement public financé par l’emprunt. Il en avait connu l’échec. En février 1837, la législature de l’Illinois, où il siégeait parmi les neuf élus du comté de Sangamon, vota un programme de canaux et de chemins de fer de 10,25 millions de dollars. Un seul chemin de fer fut achevé ; l’État fit défaut sur ses intérêts en juillet 1841 et ne solda sa dette qu’en 1882. Le président ne s’occupa guère des détails de la finance de guerre, qu’il laissa à son secrétaire au Trésor, Salmon P. Chase. Il signa toutes les lois qui la rendirent possible.
Le premier outil fut l’impôt. Le tarif Morrill, signé par son prédécesseur en mars 1861, est relevé à plusieurs reprises. Le 5 août 1861, Lincoln promulgue le premier impôt fédéral sur le revenu de l’histoire américaine : 3 % au-delà de 800 dollars. Il ne fut jamais perçu. La loi du 1er juillet 1862 le remplace par un barème progressif, de 3 % puis 5 % au-delà de 10 000 dollars, crée une administration fiscale fédérale et taxe à peu près tout, du tabac aux billets de chemin de fer. Le barème est encore relevé en 1864. L’impôt sur le revenu disparaît en 1872 ; il faudra un amendement constitutionnel, en 1913, pour le rétablir.
Le deuxième outil fut la planche à billets. Fin 1861, les banques de New York suspendent la conversion de leurs billets en or. Le 25 février 1862, le Legal Tender Act autorise l’émission de 150 millions de dollars de billets fédéraux à cours légal, non convertibles en or, imprimés en vert au verso : les greenbacks. Deux lois portent le total autorisé à 450 millions. Leur valeur suit les nouvelles du front ; l’or se négocie au Gold Room de New York. Le 11 juillet 1864, quand les troupes confédérées de Jubal Early sont aux portes de Washington, l’or touche 285 dollars-papier pour 100 : le greenback ne vaut plus que 35 cents-or, son plus bas de la guerre. La convertibilité ne sera rétablie qu’en 1879, et l’épisode servira de toile de fond à la tentative d’accaparement de l’or menée en 1869 par Jay Gould.
Le troisième outil, le principal, fut l’emprunt. Les banques ne suffisant pas, Chase confie en 1862 à un banquier de Philadelphie, Jay Cooke, le placement de 500 millions de dollars d’obligations remboursables entre cinq et vingt ans, contre une commission de 0,5 % sur les 10 premiers millions et de 0,375 % au-delà. Cooke recrute environ 2 500 sous-agents, achète des pages de publicité dans la presse du Nord et vend la dette publique aux fermiers, aux artisans et aux veuves comme un placement patriotique et rentable. Il dépasse l’objectif de 11 millions. En 1865, il recommence avec des bons à 7,30 %. Au total, l’Union a couvert environ les deux tiers de ses dépenses de guerre par l’emprunt et un cinquième par l’impôt ; la Confédération a payé plus de la moitié des siennes avec la planche à billets, et l’inflation la ruina.
Restait à créer des acheteurs permanents pour la dette. Le National Currency Act, signé le 25 février 1863 et refondu par la loi du 3 juin 1864, crée des banques nationales sous licence fédérale, autorisées à émettre des billets à condition de déposer en garantie des obligations fédérales. La dette sert ainsi de base à la monnaie, et les banques deviennent des souscripteurs captifs. Une taxe de 10 % chasse ensuite de la circulation les billets des banques d’État. La dette fédérale, de 64,8 millions de dollars au 1er juillet 1860, atteint 2,68 milliards au 1er juillet 1865. Jay Cooke fit fortune, puis faillite : sa maison sombra le 18 septembre 1873 et déclencha à New York la panique racontée dans la fiche du krach de Vienne de 1873.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire d’Abraham Lincoln ?
La cabane de rondins est authentique ; l’image du fendeur de bûches fut une création de la campagne de 1860, qui fit défiler des pieux qu’il aurait taillés dans sa jeunesse. Le discours de Gettysburg n’a pas été griffonné au dos d’une enveloppe dans le train : il en existe plusieurs manuscrits soignés, et Lincoln l’avait préparé à Washington. Les historiens doutent aussi de plusieurs mots fameux, à commencer par la formule selon laquelle on peut tromper tout le monde quelque temps, mais pas tout le monde tout le temps, dont aucune source contemporaine fiable ne garde la trace.
La finance a ses propres légendes. Une lettre de 1864 dans laquelle Lincoln aurait prédit le règne des grandes sociétés et des puissances d’argent est un faux, apparu pendant la campagne présidentielle de 1888 et dénoncé par son ancien secrétaire John Nicolay. Une autre tradition, plus tenace, fait des greenbacks un défi lancé aux banquiers européens, qui auraient fait tuer le président pour le punir. Rien ne la soutient : Booth était un sympathisant confédéré, et l’enquête comme le procès des conjurés, en 1865, n’ont mis au jour aucun commanditaire de cette sorte. Lincoln lui-même voyait dans les billets inconvertibles un expédient de guerre, non une doctrine.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
Les grandes biographies, celles de David Herbert Donald (Lincoln, 1995) et de Michael Burlingame (Abraham Lincoln : A Life, 2008), dessinent un politique d’une habileté exceptionnelle, lent à se décider et ferme une fois décidé. Le débat le plus vif porte sur l’esclavage. Eric Foner (The Fiery Trial, 2010) montre un homme dont les idées ont évolué sous la pression des abolitionnistes, des esclaves en fuite et de la guerre ; Lerone Bennett (Forced into Glory, 2000) l’accusait au contraire d’avoir été un émancipateur malgré lui. James McPherson (Battle Cry of Freedom, 1988) reste la synthèse de référence sur la guerre.
Sur l’argent, Bray Hammond (Sovereignty and an Empty Purse, 1970) a raconté l’improvisation monétaire de 1861-1863, et Heather Cox Richardson (The Greatest Nation of the Earth, 1997) a montré que la politique économique républicaine formait un projet cohérent de développement national. Roger Lowenstein (Ways and Means, 2022) a repris l’ensemble. En France, Olivier Frayssé a consacré sa thèse au Lincoln d’avant la présidence et à sa pensée de la terre et du travail.
Que peut apprendre d’Abraham Lincoln celui qui décide ?
Lincoln n’était pas financier et ne prétendit jamais l’être. Il sut choisir ceux qui l’étaient, laisser faire ce qui marchait, et tenir le cap politique pendant que les moyens changeaient.
- Une dette se place mieux quand elle a beaucoup de petits porteurs : Jay Cooke élargit la base des souscripteurs bien au-delà des banques.
- Lier la monnaie à la dette crée une demande durable pour l’une et l’autre : les banques nationales durent acheter des obligations fédérales pour émettre leurs billets.
- La création monétaire est un impôt caché qui se paie en confiance : la prime de l’or suivait les défaites du Nord, et l’inflation détruisit la Confédération.
- Une expérience ratée est un capital : le défaut de l’Illinois en 1841 avait appris au futur président le coût d’un programme d’investissement mal financé.
- Un objectif peut se hiérarchiser sans s’abandonner : sauver l’Union d’abord, puis faire de l’abolition un but de guerre quand elle servait aussi la victoire.
Quels livres lire sur Abraham Lincoln ?
- James M. McPherson, La Guerre de Sécession, 1861-1865, trad. Béatrice Vierne, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1991 : la synthèse de référence.
- Stephen B. Oates, Lincoln, trad. Philippe Delamare, Fayard, 1984 : une biographie classique en français.
- Liliane Kerjan, Abraham Lincoln, Gallimard, coll. « Folio biographies », 2016 : une biographie brève et sûre.
- David Herbert Donald, Lincoln, Simon & Schuster, 1995 : la grande biographie américaine.
- Eric Foner, The Fiery Trial. Abraham Lincoln and American Slavery, W. W. Norton, 2010 : Lincoln et l’esclavage.
- Roger Lowenstein, Ways and Means. Lincoln and His Cabinet and the Financing of the Civil War, Penguin Press, 2022 : l’argent de la guerre.
Questions fréquentes sur Abraham Lincoln
Comment Abraham Lincoln a-t-il financé la guerre de Sécession ?
Par l’emprunt surtout, placé dans le public par le banquier Jay Cooke, par des impôts nouveaux, dont le premier impôt fédéral sur le revenu, et par l’émission de billets inconvertibles, les greenbacks. La dette fédérale passa de 65 millions de dollars en 1860 à 2,68 milliards en 1865. Les banques nationales créées en 1863 furent tenues d’acheter des obligations fédérales.
Qu’est-ce que les greenbacks ?
Ce sont les billets fédéraux émis à partir de 1862 en vertu du Legal Tender Act, ainsi appelés parce que leur verso était imprimé en vert. Ils avaient cours légal mais n’étaient pas convertibles en or, et leur valeur fluctua avec les nouvelles de la guerre. Le Trésor ne rétablit leur convertibilité qu’en 1879.
Lincoln a-t-il créé l’impôt sur le revenu aux États-Unis ?
Il a signé le 5 août 1861 la première loi fédérale qui en instituait un, au taux de 3 % au-delà de 800 dollars, remplacée dès 1862 par un barème progressif. Cet impôt de guerre disparut en 1872. L’impôt fédéral sur le revenu permanent date du 16e amendement, ratifié en 1913.
Qui a tué Abraham Lincoln ?
L’acteur John Wilkes Booth, sympathisant de la Confédération, lui tira une balle dans la tête le 14 avril 1865 au théâtre Ford, à Washington. Lincoln mourut le lendemain matin. Booth fut abattu le 26 avril, et quatre de ses complices furent pendus en juillet 1865.
Pour aller plus loin
- J. P. Morgan, qui fit ses premières affaires, discutées, pendant la guerre de Sécession
- Karl Marx, qui rédigea en 1864 l’adresse de l’Internationale félicitant Lincoln de sa réélection
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
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