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Cavour : biographie, emprunts et diplomatie de l’unité italienne

Agronome, banquier et Premier ministre du Piémont, Cavour a fait l’unité italienne par la diplomatie et par l’emprunt, au point d’apporter au nouveau royaume, en 1861, la plus lourde part de sa dette.

Cavour : Le Piémontais qui fit l’Italie à crédit, puis mourut avant la facture

Qui était Cavour ?

Cavour (1810-1861), de son nom Camillo Benso, comte de Cavour, est un homme d’État piémontais qui dirigea le gouvernement du royaume de Sardaigne de 1852 à 1859, puis de 1860 à sa mort, et fut le principal artisan politique et diplomatique de l’unification italienne. Il mourut le 6 juin 1861, moins de trois mois après la proclamation du royaume d’Italie.

Il venait des affaires plus que de la politique. Gérant d’un grand domaine agricole, actionnaire de banques et de moulins, lecteur des économistes anglais, il entra au gouvernement comme ministre de l’Agriculture et du Commerce, puis des Finances. Il fit l’Italie comme on monte une opération financière : en cherchant des alliés, en levant des capitaux, en prenant des risques calculés, et en laissant au repreneur le soin de rembourser.

Cavour en résumé

Cadet d’une famille noble de Turin, officier du génie qui quitte l’armée à vingt et un ans, Cavour fait fortune dans l’agriculture et les affaires avant d’entrer au Parlement en 1848. Ministre en 1850, président du Conseil en 1852, il réforme l’économie piémontaise, envoie des troupes en Crimée, s’allie à Napoléon III en 1858 et fait en 1859 la guerre à l’Autriche. Il cède Nice et la Savoie à la France en 1860, annexe l’Italie centrale puis le Sud, et voit naître le royaume d’Italie le 17 mars 1861.

  • Époque : Le XIXe siècle
  • Naissance : 10 août 1810, Turin
  • Mort : 6 juin 1861, Turin
  • Pays : royaume de Sardaigne (Piémont), royaume d’Italie
  • Fonctions : député (1848-1861), ministre de l’Agriculture et du Commerce (1850), ministre des Finances (1851-1852, puis à nouveau à plusieurs reprises), président du Conseil du royaume de Sardaigne (1852-1859 et 1860-1861), président du Conseil du royaume d’Italie (mars-juin 1861)
  • Œuvre principale : l’unification de l’Italie sous la maison de Savoie, préparée par l’alliance française et achevée par les annexions de 1860
  • À retenir : la dette publique du Piémont passa de moins de 120 millions de lires en 1847 à 725 millions en 1859 ; en 1861, elle fut la plus lourde part inscrite au Grand Livre de la dette italienne

La vie de Cavour : le comptable de l’unité

Camillo Benso naît à Turin le 10 août 1810, alors ville de l’Empire français ; il a pour parrain le prince Camille Borghèse, beau-frère de Napoléon. Cadet d’une famille noble, il est destiné à l’armée, sort de l’Académie militaire officier du génie, et démissionne en 1831, suspect de libéralisme. Il voyage en France et en Angleterre, fréquente les économistes, les banquiers, les ingénieurs, et prend en main le domaine familial de Leri, dans la plaine du Pô, qu’il transforme en exploitation modèle : engrais, machines, sélection du bétail.

En décembre 1847, il fonde le journal Il Risorgimento, qui donnera son nom au mouvement d’unification. Élu député en 1848, après l’octroi d’une Constitution, le Statut albertin, il devient en octobre 1850 ministre de l’Agriculture et du Commerce, puis en avril 1851 ministre des Finances. En 1852, il s’allie au centre gauche de Rattazzi, manœuvre qu’on appelle le connubio, le mariage, et devient président du Conseil le 4 novembre.

Le Piémont n’a que cinq millions d’habitants. Cavour cherche à le faire entrer dans le jeu des puissances. En janvier 1855, il engage le royaume dans la guerre de Crimée aux côtés de la France et de l’Angleterre, avec un corps de 15 000 hommes ; il obtient en échange un siège au congrès de Paris de 1856, où il peut parler de l’Italie. Le 21 juillet 1858, à Plombières, il rencontre secrètement Napoléon III : la France aidera le Piémont à chasser l’Autriche de Lombardie et de Vénétie, contre la cession de Nice et de la Savoie. Reste à provoquer l’Autriche, qui déclare la guerre en avril 1859.

Les victoires franco-piémontaises de Magenta, le 4 juin, et de Solferino, le 24 juin, donnent la Lombardie. Mais Napoléon III signe seul l’armistice de Villafranca le 11 juillet, laissant la Vénétie à l’Autriche. Cavour, furieux, démissionne. Les duchés et la Romagne pontificale, insurgés, demandent pourtant leur rattachement. Revenu au pouvoir en janvier 1860, Cavour l’obtient par plébiscites en mars, et paie l’accord de la France : le traité de Turin du 24 mars 1860 lui cède Nice et la Savoie.

Puis Garibaldi part pour la Sicile avec ses Mille, en mai 1860, entreprise que Cavour laisse faire sans l’avouer, et dont le récit appartient à la fiche consacrée à Garibaldi. Quand celui-ci, maître de Naples, menace de marcher sur Rome et de provoquer la France, Cavour fait envahir les Marches et l’Ombrie pontificales en septembre ; l’armée piémontaise bat les troupes du pape à Castelfidardo et rejoint le Sud. Des plébiscites ratifient les annexions. Le 17 mars 1861, le Parlement proclame Victor-Emmanuel II roi d’Italie. Le 27 mars, Cavour fait voter une motion désignant Rome comme capitale future. Atteint de fièvres paludéennes, saigné à répétition, il meurt à Turin le 6 juin 1861.

Qu’a accompli Cavour, et que reste-t-il de son œuvre ?

Cavour a fait du petit royaume de Sardaigne le noyau d’un État de vingt-deux millions d’habitants. L’Italie de 1861 a été construite sur le modèle piémontais : sa Constitution, le Statut albertin, est restée en vigueur jusqu’à la Constitution républicaine de 1948 ; son administration, son armée et sa monnaie ont été étendues à toute la péninsule. La lire italienne de 1862 est l’héritière directe de la lire piémontaise, elle-même alignée sur le franc germinal.

L’économie piémontaise qu’il a modernisée a servi de base au nouveau royaume : en 1861, le Piémont possédait environ 40 % des voies ferrées de la péninsule, et son commerce avait triplé en dix ans. Le prix en fut une centralisation rapide qui heurta le Sud, où l’unité prit souvent la figure d’une conquête, et une dette publique qui pesa sur l’Italie pendant des décennies.

Comment Cavour a-t-il financé son pouvoir ?

Quand Cavour arrive aux Finances, en avril 1851, le Piémont sort d’une guerre perdue. La paix de Milan de 1849 lui impose de verser à l’Autriche une indemnité de 75 millions. Pour la payer, le ministre Giovanni Nigra avait signé le 4 octobre 1849 un emprunt de 62 millions de francs avec James de Rothschild, de la maison de Paris, qui ne laissait aux banquiers de Turin que 8 millions ; un second emprunt de 120 millions suivit, dont Rothschild plaçait les deux tiers. Cavour, encore simple député puis ministre du Commerce, enrageait de voir son pays dans la main d’une seule maison.

Devenu ministre des Finances, il cherche une autre porte. Il écrit à son ambassadeur à Londres qu’il faut à tout prix sortir de la dépendance envers Rothschild, non pour rompre avec lui, mais pour lui prouver qu’on peut s’en passer. En juillet 1851, il conclut à Londres un emprunt avec la maison Hambro : 3,6 millions de livres sterling, offerts au public à 85 % de leur valeur nominale. Rothschild réplique en vendant les titres piémontais, qui baissent ; ils remontent dès janvier 1852. En 1853, Cavour met en concurrence Rothschild et le banquier parisien Fould, et se félicite d’avoir gagné quelques millions à cette rivalité. La leçon est simple : un emprunteur qui n’a qu’un prêteur paie le prix du monopole.

Il réforme aussi la maison. Il veut, disait-il en 1851, que les finances de l’État soient tenues dans des caisses de verre, et réorganise la comptabilité publique pour rendre le budget lisible. Il crée ou étend les impôts directs, sur le commerce et l’industrie, sur les revenus des corps et des congrégations, sur les successions, achève un cadastre en 1853 et supprime les derniers privilèges féodaux. En même temps, il abaisse les droits de douane par des traités de commerce avec une dizaine de pays : le libre-échange fait baisser les recettes douanières, mais le commerce triple. Il double en 1852 le capital de la Banque nationale, née en 1849 de la fusion des banques de Gênes et de Turin, et favorise les Bourses de Gênes et de Turin, les sociétés par actions, les chemins de fer.

Ces investissements, comme la guerre, se payent à crédit. Selon les historiens Anthony Cardoza et Geoffrey Symcox, la dette du Piémont passe de moins de 120 millions de lires en 1847 à 725 millions en 1859, et les intérêts absorbent alors plus du cinquième des recettes de l’État. La guerre de Crimée est financée en partie par l’Angleterre : la convention du 26 janvier 1855 prévoit une avance britannique d’un million de livres sterling, à 3 % d’intérêt et 1 % d’amortissement. La guerre de 1859 et les annexions de 1860 exigent de nouveaux emprunts, dont un de 150 millions en 1860. Par la paix de Zurich de novembre 1859, le Piémont reprend en outre les trois cinquièmes de la dette de la caisse lombardo-vénitienne et 40 millions de florins de l’emprunt autrichien de 1854 : la Lombardie fut aussi achetée.

La facture arrive après sa mort. La loi du 10 juillet 1861 crée le Grand Livre de la dette publique, qui réunit les dettes des États annexés en un seul passif. Le royaume de Sardaigne en apportait la plus grosse part, loin devant les Deux-Siciles et les autres États. Le Piémont, plus endetté que le Sud, mutualisait ses dettes à l’échelle de l’Italie. Cavour n’eut pas à présenter ce bilan : il était mort depuis un mois.

L’homme d’État était aussi un homme d’affaires heureux. Il avait tiré de larges profits de la mauvaise récolte européenne de 1847 en vendant son grain au plus haut, et devint le principal actionnaire de la société des moulins de Collegno, fondée en 1850. Ses adversaires lui reprochèrent le mélange des genres, et Cardoza et Symcox parlent d’une petite oligarchie turinoise où la frontière entre l’entreprise privée et le pouvoir public devenait floue.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Cavour ?

Cavour aurait murmuré sur son lit de mort, au frère franciscain qui l’assistait, la formule « Libera Chiesa in libero Stato », l’Église libre dans l’État libre. La scène est rapportée par des proches, mais les témoignages varient ; la formule, elle, est bien de lui en public, puisqu’il la reprit au Parlement en mars 1861, en l’empruntant au vocabulaire des catholiques libéraux français. On lui prête aussi d’avoir voulu l’unité de toute la péninsule dès l’origine : ses lettres montrent plutôt un homme qui visait d’abord un grand royaume d’Italie du Nord, et que les événements de 1860 entraînèrent plus loin qu’il ne l’avait prévu.

La légende la plus tenace oppose le diplomate rusé au général naïf. Elle a été construite par les deux camps : les monarchistes faisaient de Cavour le cerveau et de Garibaldi le bras, les démocrates faisaient de Garibaldi le héros et de Cavour le marchand qui avait vendu Nice. La correspondance montre deux hommes qui se méfiaient l’un de l’autre, et dont chacun eut besoin de l’autre en 1860.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

L’historiographie italienne a longtemps célébré en Cavour le père de la patrie. Rosario Romeo, dans Cavour e il suo tempo (1969-1984), a donné la biographie monumentale, attentive à l’homme d’affaires et à l’économiste. Le Britannique Denis Mack Smith (Cavour and Garibaldi 1860, 1954, et Cavour, 1985) a été plus sévère : il décrit un opportuniste génial, souvent dépassé par les événements, et moins libéral dans sa pratique que dans ses principes.

Le débat porte aussi sur l’héritage économique. Pour les uns, la politique de libre-échange et de chemins de fer a fait du Piémont le moteur de l’Italie ; pour les autres, son extension brutale au Sud, avec l’unification des tarifs, des impôts et de la dette, a contribué au retard méridional. Les historiens de l’économie discutent toujours de la part de l’unification dans cette fracture, que tous constatent. Sur la dette, le constat est arithmétique : le Piémont arrivait dans l’Italie unie plus endetté que ses partenaires, et le Grand Livre de 1861 répartit la charge sur tous.

Que peut apprendre de Cavour celui qui décide ?

Cavour a pratiqué la politique comme un financier : avec des alliés plus puissants que lui, des capitaux empruntés et des coups préparés. Ses méthodes restent lisibles pour quiconque doit lever des fonds ou négocier en position de faiblesse.

  • Ne dépendre que d’un seul prêteur, c’est lui laisser fixer le prix : l’emprunt Hambro de 1851 servit surtout à prouver aux Rothschild qu’on pouvait se passer d’eux.
  • La transparence est un actif financier : des comptes publics lisibles, des caisses de verre selon son mot, rassurent les créanciers mieux que les promesses.
  • Un petit acteur peut acheter sa place à la table : 15 000 soldats en Crimée valurent au Piémont un siège au congrès de Paris.
  • Une alliance se paie, et souvent en actifs plutôt qu’en argent : Nice et la Savoie furent le prix de l’aide française.
  • Le levier fonctionne tant que l’opération réussit : la dette sextuplée du Piémont devint, après 1861, la dette de toute l’Italie.

Quels livres lire sur Cavour ?

  • Paul Matter, Cavour et l’unité italienne, 3 vol., Félix Alcan, 1922-1927 : la grande biographie française, toujours utile.
  • Gilles Pécout, Naissance de l’Italie contemporaine, 1770-1922, Nathan, 1997 (rééd. Armand Colin) : la meilleure synthèse française sur le Risorgimento.
  • Rosario Romeo, Cavour e il suo tempo, 3 vol., Laterza, 1969-1984 (en italien) : la biographie de référence.
  • Denis Mack Smith, Cavour, Weidenfeld and Nicolson, 1985 (en anglais) : un portrait critique et brillant.
  • Denis Mack Smith, Cavour and Garibaldi 1860. A Study in Political Conflict, Cambridge University Press, 1954 (en anglais) : l’année décisive, vue par les deux camps.

Questions fréquentes sur Cavour

Quel a été le rôle de Cavour dans l’unité italienne ?

Il en fut l’architecte politique et diplomatique. Président du Conseil du Piémont, il obtint l’alliance de Napoléon III à Plombières en 1858, mena la guerre de 1859 contre l’Autriche, annexa l’Italie centrale en 1860 et récupéra le Sud conquis par Garibaldi. Le royaume d’Italie fut proclamé le 17 mars 1861.

Pourquoi Cavour a-t-il cédé Nice et la Savoie ?

C’était le prix de l’alliance française, convenu à Plombières en 1858. Après la guerre de 1859, Napoléon III accepta les annexions de l’Italie centrale en échange de la cession de Nice et de la Savoie, entérinée par le traité de Turin du 24 mars 1860 et par des plébiscites.

De quoi est mort Cavour ?

Il mourut à Turin le 6 juin 1861 d’une fièvre que l’on attribue généralement au paludisme, aggravée par les saignées répétées que lui infligèrent ses médecins. Il avait cinquante ans.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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