Nathan Mayer Rothschild : biographie, méthode et vérité sur Waterloo
Banquier de Londres né à Francfort, Nathan Mayer Rothschild finança l’armée de Wellington. La légende lui prête une fortune volée à Waterloo ; la bataille faillit en réalité le ruiner, et c’est après qu’il gagna.

Qui était Nathan Mayer Rothschild ?
Nathan Mayer Rothschild (1777-1836) est un banquier et marchand d’origine allemande, installé en Angleterre en 1798, qui fonda à Londres la maison N M Rothschild & Sons et devint, pendant les guerres napoléoniennes, l’agent du gouvernement britannique pour le transport de l’or destiné à Wellington et aux alliés. Il fut ensuite le principal émetteur d’emprunts d’État de la place de Londres.
Son nom est attaché à l’histoire la plus racontée des marchés : la nouvelle de Waterloo, apprise avant tout le monde et transformée en fortune par une manipulation de la Bourse. Cette histoire est fausse, et elle a une origine précise : un pamphlet antisémite de 1846. La vérité est plus instructive : Waterloo a d’abord failli ruiner Nathan Rothschild, et c’est après la bataille qu’il a réalisé son plus beau coup.
Nathan Mayer Rothschild en résumé
Troisième des cinq fils de Mayer Amschel Rothschild, marchand et banquier de la rue des Juifs de Francfort, Nathan part pour l’Angleterre à vingt et un ans, commerce les cotonnades à Manchester, s’installe à Londres, et fait de sa maison, avec celles de ses frères à Paris, Francfort, Vienne et Naples, le premier réseau bancaire européen du XIXe siècle.
- Famille : Les pionniers
- Naissance : 16 septembre 1777, Francfort-sur-le-Main
- Mort : 28 juillet 1836, Francfort-sur-le-Main
- Nationalité : allemande de naissance (Francfort), établi en Grande-Bretagne
- Marchés : textiles, lettres de change, or et argent métal, change, emprunts d’État britanniques (consolidés) et étrangers
- Style : arbitrage entre places, opérations de taille exceptionnelle, décisions rapides, positions tenues longtemps
- Coup le plus célèbre : l’achat massif de consolidés britanniques à partir de juillet 1815, revendus fin 1817 après une hausse de plus de 40 %
- Livres : aucun
La vie de Nathan Mayer Rothschild : du coton de Manchester à l’or de Wellington
Nathan naît le 16 septembre 1777 dans la Judengasse de Francfort. Son père, Mayer Amschel, est marchand de monnaies anciennes et d’effets de commerce, et fournisseur de l’électeur de Hesse-Cassel. En 1834, lors d’un dîner rapporté par le député Thomas Fowell Buxton, Nathan racontera son départ : brouillé avec un grand négociant qui refusait de lui montrer ses échantillons, il annonce un mardi à son père qu’il ira en Angleterre, part le jeudi, et découvre qu’à Manchester les marchandises sont moins chères qu’à Francfort. En fournissant lui-même matière et teinture aux fabricants, il dit avoir encaissé trois profits au lieu d’un et porté son capital de 20 000 à 60 000 livres sterling.
Établi en Angleterre en 1798, il ouvre en 1799 ses premiers locaux à Manchester. Il épouse en octobre 1806 Hannah Barent Cohen, fille d’un riche négociant londonien, s’enregistre probablement comme marchand à Londres dès 1804, et fonde en 1809 la maison N M Rothschild au n° 2 de New Court, dans la City. Le commerce des tissus cesse en 1811. Nathan est devenu banquier : lettres de change, or, emprunts.
Le tournant date de janvier 1814. Le chancelier de l’Échiquier autorise le commissaire général John Charles Herries à employer « ce monsieur » de la façon la plus secrète pour réunir en Allemagne, en France et en Hollande des pièces d’or et d’argent françaises, jusqu’à 600 000 livres sterling en deux mois, destinées à l’armée de Wellington, qui a franchi les Pyrénées. En mai, Nathan a avancé près de 1,2 million de livres. Les frères, Nathan à Londres, James à Paris, Amschel à Francfort, Carl à Amsterdam, Salomon là où Nathan l’envoie, font circuler l’or et les lettres de change d’une place à l’autre.
Après les guerres, Nathan devient le grand émetteur d’emprunts d’État : en 1818, il place à Londres un emprunt prussien de 5 millions de livres sterling, avec des intérêts payables en livres à Londres, une nouveauté. Lors de la crise bancaire de 1825-1826, sa maison fournit de l’or à la Banque d’Angleterre, rôle de prêteur de dernier ressort privé que J. P. Morgan tiendra à New York en 1907. Il meurt le 28 juillet 1836 à Francfort, où il était venu pour le mariage de son fils Lionel, d’un abcès infecté. Il est inhumé à Londres, au cimetière juif de Brady Street.
Quelle était la méthode de Nathan Mayer Rothschild ?
Sa méthode repose d’abord sur une structure. Cinq frères, cinq places, une seule famille : quand l’or est plus cher à Paris qu’à Londres, James y vend de l’or contre des lettres de change, les envoie à Londres, et Nathan rachète une quantité d’or plus grande. Niall Ferguson décrit des frères qui exploitent les écarts de prix et de change entre marchés, ce qu’on appelle l’arbitrage, et dont les propres opérations pour le gouvernement sont assez grosses pour créer les écarts qu’ils exploitent. Un siècle plus tôt, Richard Cantillon jouait déjà entre Paris, Londres et Amsterdam, mais seul.
Elle repose ensuite sur la vitesse. Dans le récit de Buxton, Nathan se décrit comme un homme qui conclut un marché sur-le-champ, et qui achète en une fois un lot entier d’or mis en vente par la Compagnie des Indes orientales, parce qu’il sait que le gouvernement en aura besoin pour Wellington. Il dit aussi fuir les hommes et les lieux malchanceux, si brillants soient-ils. Buxton rapporte ces maximes dans une lettre du 14 février 1834.
Elle repose enfin sur la rémunération. Les commissions sur les transferts pour le Trésor britannique vont de 2 à 6 % selon Ferguson, sur des montants qui atteignent, en 1815, près de 9,8 millions de livres sterling. Mais la taille des stocks d’or qu’il faut détenir pour servir ces commandes transforme le banquier en spéculateur malgré lui : il porte une position, et cette position dépend de la durée de la guerre.
Quel est le coup le plus célèbre de Nathan Mayer Rothschild ?
Le 20 juillet 1815, un mois après Waterloo, l’édition du soir du Courier de Londres rapporte que M. Rothschild a fait de « grands achats de fonds ». Les fonds, ce sont les consolidés, les rentes perpétuelles de l’État britannique à 3 %. Leur cours a fondu pendant vingt ans de guerre : le titre de 100 livres, qui valait 96 en février 1792, est tombé sous 60 à la veille de Waterloo. Nathan parie que la paix, en réduisant les besoins d’emprunt de l’État, les fera remonter.
Il continue d’acheter quand les cours commencent à monter, rachète en octobre 1815, ajoute 600 000 livres de consolidés en octobre 1816. Ses frères le supplient de prendre ses bénéfices ; il tient encore un an. Il vend fin 1817, après une hausse de plus de 40 %. Ferguson évalue le gain à plus de 250 000 livres sterling, et le qualifie de chef-d’œuvre de sa carrière. Un associé de la maison Baring, la grande rivale, écrit alors qu’il n’a pas les nerfs pour de telles opérations, et que Rothschild est dans l’argent et les fonds ce que Bonaparte était à la guerre.
La scène est l’inverse de la légende. Pas de cavalier dans la tempête, pas de panique fabriquée en une matinée : un pari sur la politique budgétaire d’un pays sorti de guerre, tenu plus de deux ans et dénoué au bon moment. Un demi-siècle plus tard, Hetty Green fera un pari de même nature sur les obligations américaines au sortir de la guerre de Sécession.
Quelle a été la pire erreur de Nathan Mayer Rothschild ?
Elle précède immédiatement ce coup, et Ferguson la juge presque fatale. Au retour de Napoléon de l’île d’Elbe, le 1er mars 1815, Nathan reprend ses achats d’or et de pièces avec ses frères : il en fournit pour plus de 2 millions de livres sterling, de quoi remplir 884 caisses et 55 tonneaux. Il suppose, comme pour toutes les guerres napoléoniennes, une campagne longue.
Le 18 juin, Waterloo met fin à la guerre en une journée. Pour Wellington, c’est une victoire ; pour les Rothschild, une catastrophe. Plus de soldes à payer, plus de subsides aux alliés, des armées bientôt démobilisées, et un prix de l’or, gonflé par la guerre, promis à la baisse. Les frères se retrouvent assis sur un stock de numéraire dont plus personne n’a besoin. C’est pour sortir de cette impasse que Nathan joue les consolidés : son plus beau coup est d’abord une réparation.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Nathan Mayer Rothschild ?
Tout l’épisode de Waterloo. La version courante dit que Nathan assiste à la bataille, galope jusqu’à Ostende, traverse la Manche dans la tempête, arrive à la Bourse de Londres avant la nouvelle officielle, vend ostensiblement des consolidés pour faire croire à une défaite, rachète au plus bas, et gagne des millions. Ferguson a relevé des estimations allant de 20 à 135 millions de livres sterling. Rien de cela n’est vrai.
L’origine est connue. En 1846 paraît à Paris un pamphlet signé « Satan », Histoire édifiante et curieuse de Rothschild Ier, roi des Juifs, œuvre du publiciste Georges Dairnvaell, qui vise James de Rothschild et affirme que Nathan aurait gagné vingt millions d’un seul coup grâce à vingt-quatre heures d’avance. Les versions suivantes ajoutent la vente simulée et la panique. L’histoire passe par Édouard Drumont et la littérature antisémite de la fin du siècle, par un film hollywoodien de 1934, The House of Rothschild, puis par le film de propagande nazie Die Rothschilds, autorisé par Goebbels en 1940. Les pigeons voyageurs, autre détail récurrent, relèvent de la pure fantaisie selon les archives Rothschild.
Le journaliste Brian Cathcart a reconstitué les faits. Nathan n’était pas à Waterloo. Il reçoit la nouvelle le mercredi 21 juin, probablement dans l’après-midi, par une lettre venue de Gand, quelques heures avant la confirmation officielle, arrivée vers 23 heures. Il n’est d’ailleurs pas seul à la connaître avant le gouvernement. L’emprunt de guerre en cours, l’omnium, ouvre ce jour-là à une prime de 4,75 %, monte vers 6 % et clôture à 4,75 % : il n’y a eu ni effondrement ni panique. Nathan en a probablement tiré un profit, mais modeste au regard des fortunes faites par d’autres ce jour-là. Quelques semaines plus tard, on lui offre un titre de chevalier, qu’il refuse : le gouvernement ne lui reprochait rien. Niall Ferguson, dans The Ascent of Money (2008), parle d’une avance de près de quarante-huit heures sur la dépêche officielle ; la reconstitution de Cathcart, plus récente et fondée sur les archives de la maison, la ramène à quelques heures, et c’est elle qu’on suit ici. Les deux auteurs s’accordent sur l’essentiel : Waterloo n’a pas fait la fortune des Rothschild.
Deux citations appartiennent à la même famille. « Acheter au son du canon, vendre au son du clairon » et le conseil d’acheter « quand le sang coule dans les rues » sont prêtés à Nathan ou à « un baron Rothschild » sans aucune source d’époque. Ce sont des proverbes de salle des marchés, pas des paroles attestées.
Que peut apprendre un trader de Nathan Mayer Rothschild ?
Rothschild enseigne qu’une information d’avance vaut moins qu’une bonne lecture du contexte. En juin 1815, il savait avant presque tout le monde que Napoléon était battu, et cette nouvelle le ruinait. Ce qui l’a enrichi, c’est d’avoir compris ensuite ce que la paix ferait aux finances de l’État et d’avoir tenu sa position deux ans.
- Identifier de quoi dépend vraiment une position : un prix, un délai, un événement. Le stock d’or de 1815 dépendait de la durée de la guerre.
- Réparer une erreur par une meilleure idée, pas par la même idée en plus gros.
- Laisser courir un gain quand la thèse reste vraie, malgré les conseils de prudence, comme Nathan en 1816.
- Se méfier des histoires de « coup du siècle » trop bien racontées : la plus célèbre de toutes est une invention.
- Méditer la phrase qu’il prononce devant Buxton en 1834, publiée en 1848 : il faut beaucoup d’audace et beaucoup de prudence pour faire une grande fortune, et dix fois plus d’esprit pour la garder.
Quels livres lire sur Nathan Mayer Rothschild ?
- Niall Ferguson, The House of Rothschild : Money’s Prophets, 1798–1848, New York, Viking, 1998 (paru au Royaume-Uni en un volume sous le titre The World’s Banker : The History of the House of Rothschild, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1998) : la biographie de référence de la famille, fondée sur ses archives.
- Niall Ferguson, The Ascent of Money, Londres, Allen Lane, 2008 ; en français : L’Irrésistible Ascension de l’argent : de Babylone à Wall Street, Paris, Saint-Simon, 2009, rééd. Perrin, 2011. Le chapitre sur les obligations raconte en quelques pages Waterloo et le pari sur les consolidés.
- Brian Cathcart, The News from Waterloo : The Race to Tell Britain of Wellington’s Victory, Londres, Faber & Faber, 2015 : l’enquête qui démonte la légende.
- Bertrand Gille, Histoire de la maison Rothschild, Genève, Droz, 2 volumes, 1965-1967 : l’histoire française de référence, surtout pour la branche de Paris.
- Charles Buxton (éd.), Memoirs of Sir Thomas Fowell Buxton, Londres, John Murray, 1848 : le récit de première main du dîner de 1834.
Questions fréquentes sur Nathan Mayer Rothschild
Rothschild a-t-il fait fortune grâce à Waterloo ?
Non. Il a appris la victoire quelques heures avant la confirmation officielle, mais n’a ni fabriqué de panique ni gagné des millions ce jour-là. La fin rapide de la guerre a même menacé sa maison, qui avait accumulé de l’or. Sa grande opération fut l’achat de consolidés après la bataille, revendus fin 1817.
D’où vient la légende de Rothschild et Waterloo ?
D’un pamphlet publié à Paris en 1846, signé « Satan » et attribué à Georges Dairnvaell, qui prétendait que Nathan avait gagné vingt millions d’un seul coup. La légende a ensuite été reprise par la littérature antisémite, puis par la propagande nazie en 1940.
Rothschild a-t-il dit qu’il fallait acheter quand le sang coule dans les rues ?
Aucune source d’époque ne le prouve. La phrase, comme « acheter au son du canon, vendre au son du clairon », lui est attribuée bien après sa mort. La seule maxime bien attestée vient d’un dîner de 1834 rapporté par Thomas Fowell Buxton.
Quelle était la fortune de Nathan Mayer Rothschild ?
Buxton rapporte en 1834 qu’on l’estimait à trois millions de livres sterling. Ferguson retient surtout qu’en 1815 ses opérations avec le Trésor britannique approchaient 9,8 millions de livres, et que son pari sur les consolidés de 1815 à 1817 lui a rapporté plus de 250 000 livres.
Pour aller plus loin
- La cascade informationnelle, le mécanisme que la légende prête à la Bourse de Londres le jour de Waterloo, et qui ne s’est pas produit
- Le délit d’initié, ce dont la légende accuse Nathan, et que les faits ne soutiennent pas
- L’obligation, pour comprendre le titre sur lequel Nathan a bâti son plus beau coup
- Le krach de l’Union générale, en 1882, que la presse antisémite imputa aussi aux Rothschild
- L’histoire de GBL, née de l’agence bruxelloise de la maison Rothschild
Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.










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