Bimétallisme : définition, histoire et fin du double étalon or-argent
Pendant près d’un siècle, le franc et le dollar ont été définis à la fois en or et en argent : comment fonctionnait le bimétallisme et pourquoi il a cédé devant l’or dans les années 1870.

Qu’est-ce que le bimétallisme ?
Le bimétallisme est un régime monétaire dans lequel l’unité de compte est définie à la fois par un poids d’or et par un poids d’argent, les deux métaux pouvant être librement frappés en pièces ayant cours légal illimité, selon un rapport de valeur fixé par la loi. Le franc germinal de 1803, avec son rapport de 15,5 grammes d’argent pour un gramme d’or, en est l’exemple le plus durable.
On l’appelle aussi double étalon. Il précède l’étalon-or, qui fait l’objet d’une définition distincte de ce lexique, et s’en distingue par un point décisif : la loi fixe le prix relatif de deux marchandises dont le marché, lui, fait varier le prix chaque jour. Toute l’histoire du bimétallisme tient dans cet écart entre le rapport légal et le rapport du marché.
Le bimétallisme en résumé
Le bimétallisme fait coexister l’or et l’argent comme monnaies de plein droit, à un rapport légal fixe : 15 pour 1 aux États-Unis en 1792, 15,5 pour 1 en France en 1803. Tant que le rapport du marché reste proche du rapport légal, le système fonctionne et la France sert même de régulateur mondial entre les deux métaux. Quand les découvertes d’or de 1848-1851, puis l’abandon de l’argent par l’Allemagne en 1871-1873, éloignent les deux rapports, la loi de Gresham joue à plein. L’Union latine, fondée en 1865 pour sauver le système, suspend la frappe de l’argent en 1878. Aux États-Unis, le débat sur l’argent domine encore l’élection de 1896.
Comment le bimétallisme est-il né, et comment a-t-il fini ?
L’or et l’argent circulent ensemble depuis l’Antiquité, mais leur rapport y est longtemps fixé au coup par coup, par le cours que le prince donne à chaque pièce en monnaie de compte. Le bimétallisme moderne naît quand la loi définit l’unité monétaire elle-même par les deux métaux. Aux États-Unis, le rapport sur la monnaie qu’Alexander Hamilton remet au Congrès en janvier 1791 conduit à la loi monétaire du 2 avril 1792 : le dollar vaut 371,25 grains d’argent pur ou 24,75 grains d’or pur, soit un rapport de 15 pour 1, et la Monnaie fédérale est créée.
En France, la refonte des louis ordonnée par Calonne en 1785 avait déjà porté le rapport à 15,5. Sous le Consulat de Napoléon Bonaparte, la loi du 7 germinal an XI (28 mars 1803), promulguée le 17 germinal (7 avril), définit le franc comme une pièce de 5 grammes d’argent au titre de neuf dixièmes ; en taillant 155 pièces de 20 francs dans un kilogramme d’or au même titre, elle confirme le rapport de 15,5 : la pièce de 20 francs en or pèse 6,45 grammes. Ce franc germinal garde sa définition jusqu’en 1914, et officiellement jusqu’en 1928.
L’écart entre les deux rapports légaux a des effets immédiats. À 15 pour 1, l’Amérique paie l’or moins cher que la France : les pièces d’or américaines traversent l’Atlantique, et le pays vit en pratique à l’argent. La loi de 1834 porte le rapport américain à 16 pour 1 environ ; c’est alors l’argent qui part, et l’or qui circule.
Le premier choc vient de l’or. Les découvertes de Californie en 1848 puis d’Australie en 1851 font baisser son prix relatif. En France, les écus d’argent sont fondus ou exportés et remplacés par des napoléons d’or ; l’économiste Michel Chevalier publie en 1859 De la baisse probable de l’or et propose d’abandonner ce métal. Les petites pièces d’argent disparaissent elles aussi. La Suisse, puis l’Italie, puis la France abaissent leur teneur en argent pour les retenir. Pour éviter une guerre des monnaies divisionnaires, le gouvernement de Napoléon III réunit à Paris la conférence qui fonde l’Union latine, le 23 décembre 1865, avec la Belgique, l’Italie et la Suisse ; la Grèce y adhère en 1868. Les pièces d’or et les écus de 5 francs en argent des pays membres sont reçus dans les caisses publiques de tous les autres, les petites pièces sont frappées au titre de 835 millièmes.
Le second choc vient de l’argent, et il est fatal. L’Allemagne de Bismarck adopte l’or en 1871-1873 et vend son argent métal, au moment où les mines du Nevada augmentent l’offre. Pour ne pas recevoir tout l’argent démonétisé d’Europe au prix de 15,5, l’Union latine limite la frappe des écus en 1874, puis la suspend en 1878. Les écus déjà frappés gardent cours légal : on parle de bimétallisme boiteux, un étalon-or de fait qui traîne un stock d’argent surévalué. L’Union latine survit, de plus en plus formelle, jusqu’à la fin de 1926.
Quelles sont les idées clés du bimétallisme ?
Un rapport légal contre un rapport de marché. La loi dit qu’un gramme d’or vaut 15,5 grammes d’argent. Le marché des métaux dit ce qu’il veut. Tant que les deux chiffres restent proches, les deux métaux circulent. Quand ils divergent, chacun apporte à la Monnaie le métal que la loi surpaie.
La loi de Gresham. La mauvaise monnaie chasse la bonne : le métal sous-évalué par la loi est thésaurisé, fondu ou exporté, le métal surévalué circule. Le principe, attribué au financier anglais Thomas Gresham au XVIe siècle, a été baptisé ainsi par l’économiste Henry Dunning Macleod en 1858 ; la définition de la loi de Gresham le détaille. Le bimétallisme en est le laboratoire le plus complet.
L’effet parachute. Un grand pays bimétallique sert d’amortisseur entre les deux métaux. Quand l’or baisse, la France en absorbe et rend de l’argent ; quand l’argent baisse, l’inverse. Marc Flandreau (2004) a montré que ce mécanisme a stabilisé le rapport mondial autour de 15,5 pendant des décennies, tant que la France avait des réserves des deux métaux à échanger.
Une monnaie plus abondante. Pour ses défenseurs, la monnaie fondée sur deux métaux varie moins que celle qui dépend d’un seul, puisque les hasards des mines d’or et d’argent se compensent en partie. C’est l’argument que les bimétallistes opposeront aux partisans de l’or dans les années 1880 et 1890.
Un problème international. Le bimétallisme d’un seul pays reste à la merci des autres. D’où l’idée, défendue lors des conférences monétaires internationales de 1878, 1881 et 1892, d’un bimétallisme concerté entre les grandes puissances au même rapport. Aucune n’aboutit.
Pourquoi le « crime de 1873 » a-t-il fait du bimétallisme l’enjeu de l’élection américaine de 1896 ?
Le 12 février 1873, le Congrès adopte une loi de refonte du code monétaire qui omet, dans la liste des pièces à frapper, le dollar d’argent de plein poids. Peu de gens le remarquent : depuis 1834, le dollar d’argent ne circulait guère. Mais quand le prix de l’argent s’effondre, les mineurs de l’Ouest découvrent qu’ils ne peuvent plus porter leur métal à la Monnaie au prix légal. Les partisans de l’argent parlent dès lors du « crime de 1873 », une démonétisation votée en catimini au profit des créanciers de l’Est.
La suite est une bataille de vingt ans. Le Bland-Allison Act de 1878 oblige le Trésor à acheter chaque mois une quantité limitée d’argent ; le Sherman Silver Purchase Act de 1890 l’augmente. La panique de 1893 vide les réserves d’or du Trésor, et le président Grover Cleveland obtient l’abrogation de la loi Sherman. Pendant ce temps, les prix agricoles baissent, et les fermiers endettés de l’Ouest et du Sud réclament la frappe libre de l’argent à 16 pour 1, c’est-à-dire une monnaie plus abondante et des dettes allégées. Le rapport du marché, lui, dépasse 30 au milieu des années 1890.
Le 9 juillet 1896, à la convention démocrate de Chicago, un ancien représentant du Nebraska âgé de 36 ans, William Jennings Bryan, termine son discours par une image restée célèbre : on ne crucifiera pas l’humanité sur une croix d’or. Il emporte l’investiture, mais perd l’élection de novembre contre le républicain William McKinley. Le Gold Standard Act du 14 mars 1900 inscrit l’or comme seul étalon. Les découvertes d’Afrique du Sud et du Klondike, en relançant l’inflation, ôtent ensuite à la question une partie de son urgence. Après l’enseignant Henry Littlefield en 1964, l’économiste Hugh Rockoff a même proposé en 1990 de lire Le Magicien d’Oz de L. Frank Baum, paru en 1900, comme une allégorie de cette querelle, avec sa route de briques jaunes et les souliers d’argent de Dorothy.
Quelles sont les critiques du bimétallisme ?
Un système instable par construction. L’argument classique, repris par la plupart des économistes du XIXe siècle, tient à la loi de Gresham : un rapport légal fixe ne peut suivre les variations du marché, de sorte que le bimétallisme bascule en pratique vers un monométallisme de fait, tantôt or, tantôt argent. Les États-Unis l’ont vécu deux fois, en 1792 et en 1834.
La réhabilitation de Friedman. Dans « The Crime of 1873 » (1990), repris dans Money Mischief (1992), Milton Friedman soutient que le maintien du bimétallisme aux États-Unis aurait évité une grande partie de la déflation des années 1873-1896 et qu’il aurait aussi stabilisé le rapport mondial entre l’or et l’argent. La loi de 1873 devient chez lui une erreur lourde de conséquences, sinon un crime.
Le débat historique sur la stabilité. Marc Flandreau (2004) a montré que le système français avait mieux fonctionné que sa réputation ne le dit : il n’a pas été emporté par sa propre instabilité, mais par la décision des grands pays, Allemagne en tête, de passer à l’or au début des années 1870. La raison est autant politique qu’économique : l’or était devenu la monnaie de Londres, la place financière du monde. Angela Redish (Bimetallism, 2000) rappelle pour sa part que l’étalon-or n’a été praticable qu’une fois réunies deux conditions longtemps absentes : savoir émettre une petite monnaie fiduciaire, et empêcher l’État de modifier à sa guise la valeur métallique de l’unité.
Une monnaie de débiteurs. Les adversaires de Bryan voyaient dans la frappe libre de l’argent une dévaluation déguisée, qui aurait permis de rembourser des dettes contractées en or avec un métal valant environ deux fois moins. C’était précisément le but recherché par les fermiers endettés, ce qui montre que le débat monétaire était aussi un conflit entre créanciers et débiteurs.
Que reste-t-il aujourd’hui du bimétallisme ?
Aucune monnaie n’est plus définie en or ni en argent. Il en reste un précédent, une loi économique et un indicateur. Le précédent : l’Union latine, l’un des premiers exemples d’union monétaire entre États souverains, que l’on cite volontiers depuis la création de l’euro pour rappeler qu’une union sans politique commune finit par se défaire. La loi : celle de Gresham, que le bimétallisme a rendue évidente et qui s’applique à toutes les situations où deux monnaies circulent à un taux fixé arbitrairement. L’indicateur : le rapport entre le prix de l’once d’or et celui de l’once d’argent, que suivent toujours les opérateurs sur métaux. Loin des 15,5 de 1803, il se compte depuis des décennies en dizaines, et il a même dépassé 100 en 2020.
Qu’est-ce que le bimétallisme change pour un investisseur ou un trader ?
L’histoire du bimétallisme est d’abord celle d’un arbitrage. Dès qu’une loi fixe le prix relatif de deux actifs que le marché valorise autrement, quelqu’un achète le moins cher pour le livrer au prix légal : les changeurs et les maisons de banque du XIXe siècle vivaient de cet écart entre Paris, Londres et New York. Le même mécanisme se retrouve aujourd’hui chaque fois qu’une banque centrale défend un change fixe face au marché.
Elle rappelle ensuite que l’argent métal est un actif à double nature, monétaire autrefois et industriel aujourd’hui, dont le prix a été durablement cassé par une décision politique : la démonétisation des années 1870. Le marché de l’argent, présenté dans le guide des matières premières, plus étroit et plus industriel que celui de l’or, reste aussi plus volatil. Rien dans cette histoire ne constitue un conseil d’investissement ; elle donne seulement de la profondeur aux notions d’arbitrage, de régime monétaire et de rapport or-argent.
Questions fréquentes sur le bimétallisme
Quelle est la différence entre le bimétallisme et l’étalon-or ?
Le bimétallisme définit la monnaie par deux métaux, l’or et l’argent, à un rapport légal fixe, et autorise la frappe libre des deux. L’étalon-or ne retient que l’or et réduit l’argent au rôle de monnaie d’appoint. La plupart des grands pays sont passés de l’un à l’autre entre 1871 et 1900.
Qu’est-ce que le rapport de 15,5 du franc germinal ?
C’est le rapport légal entre l’or et l’argent qui découle de la loi du 7 germinal an XI (28 mars 1803) : un gramme d’or vaut 15,5 grammes d’argent. Une pièce de 20 francs en or contenait ainsi la même valeur légale que quatre écus de 5 francs en argent. Le rapport avait été adopté en France dès 1785.
Qu’est-ce que l’Union latine ?
Une union monétaire fondée le 23 décembre 1865 entre la France, la Belgique, l’Italie et la Suisse, rejointe par la Grèce, qui harmonise les pièces d’or et d’argent des pays membres et leur donne cours légal réciproque. Elle suspend la frappe des écus d’argent en 1878 et disparaît à la fin de 1926.
Pourquoi les pays ont-ils abandonné le bimétallisme ?
Parce que l’Allemagne a adopté l’or en 1871-1873 et vendu son argent, au moment où la production d’argent augmentait. Le prix de l’argent a chuté, et les pays bimétalliques, menacés de recevoir tout le métal démonétisé, ont suspendu la frappe libre de l’argent.
Pour aller plus loin
Lexique économique : toutes les définitions, de A à Z.
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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