Aversion au regret : définition, expériences et exemples en Bourse
L’aversion au regret est la tendance à décider de façon à ne pas avoir à regretter son choix, c’est-à-dire à éviter la comparaison douloureuse entre ce qui est arrivé et ce qui serait arrivé avec l’option écartée.

Qu’est-ce que l’aversion au regret ?
L’aversion au regret est la tendance à orienter ses décisions de façon à éviter le regret futur, c’est-à-dire la douleur de constater qu’un autre choix aurait donné un meilleur résultat. Elle ne porte pas sur le résultat lui-même, mais sur sa comparaison avec ce qui aurait pu être.
Le regret a une particularité qui le distingue de la simple déception : il suppose qu’on a choisi. Perdre de l’argent dans un krach qui frappe tout le monde déçoit ; perdre de l’argent parce qu’on a vendu le mauvais titre et gardé le mauvais autre fait regretter. L’aversion au regret pousse donc à deux stratégies défensives, souvent contradictoires : ne pas agir, pour ne pas avoir à se reprocher l’action, et faire comme tout le monde, pour pouvoir dire qu’on n’était pas seul à se tromper.
L’aversion au regret en résumé
Elle occupe une place à part dans cette famille, parce qu’elle relie la décision à une émotion anticipée. On ne choisit pas seulement entre des gains et des pertes, mais entre des gains, des pertes et les sentiments qu’on éprouvera en les comparant à l’option écartée.
- Famille : la perte et le risque
- Mis en évidence par : Graham Loomes et Robert Sugden, David Bell (théorie), Daniel Kahneman et Amos Tversky (scénarios)
- Date : 1982
- Expérience de référence : les deux actionnaires, Paul et George, Kahneman et Tversky, Scientific American, 1982
- Proche de : l’effet de disposition, le biais du statu quo, le biais d’omission
- Sur les marchés : refus de racheter un titre qui a monté depuis sa vente, paralysie, conformisme des gérants, allocations coupées en deux
Quelles expériences ont révélé l’aversion au regret ?
L’idée de décider en minimisant son regret possible n’est pas neuve : le statisticien Leonard Savage en avait fait dès 1951 un critère de décision, le « minimax regret ». Mais c’est en 1982 que deux équipes, indépendamment, en font une théorie du comportement. Au Royaume-Uni, Graham Loomes et Robert Sugden publient dans l’Economic Journal une « théorie du regret », présentée comme une alternative à l’utilité espérée. Aux États-Unis, David Bell publie la même année dans Operations Research un article qui défend la même intuition : un décideur prêt à sacrifier un peu d’espérance de gain pour éviter le regret explique certaines anomalies que la théorie classique ne sait pas traiter.
La même année, Daniel Kahneman et Amos Tversky publient dans Scientific American un scénario resté célèbre. Paul possède des actions de la société A. Au cours de l’année, il a envisagé de les échanger contre des actions de la société B, puis y a renoncé. Il apprend qu’il aurait gagné 1 200 dollars de plus s’il avait changé. George possédait des actions de la société B. Il les a échangées contre des actions de la société A. Il apprend qu’il aurait gagné 1 200 dollars de plus s’il avait gardé les siennes. Lequel éprouve le plus de regret ?
La situation financière des deux hommes est identique : même titre en portefeuille, même manque à gagner. Pourtant, selon le chiffre que donne Kahneman dans Système 1 / Système 2 (chapitre 32, Flammarion, 2012), 92 % des personnes interrogées répondent que George se sent plus mal. Une reprise du même scénario publiée en 2016 dans Frontiers in Psychology par Adi Itzkin, Dina Van Dijk et Ofer Azar, auprès de 330 personnes, trouve une majorité moins écrasante mais nette : 74,5 %. La différence tient à un seul fait : George a agi, Paul s’est abstenu. Le regret de l’action est jugé plus vif que celui de l’inaction, et l’option par défaut, garder ce qu’on a, offre un abri. En 1987, Janet Landman a reproduit ce résultat dans le Personality and Social Psychology Bulletin et l’a étendu aux bonnes nouvelles : une issue heureuse procure aussi plus de joie quand elle suit une action.
Le regret anticipé a ensuite été isolé en laboratoire. En 1996, Marcel Zeelenberg et ses collègues ont montré dans Organizational Behavior and Human Decision Processes que le choix entre une option sûre et une option risquée dépend de ce que les participants s’attendent à apprendre ensuite : savoir qu’on connaîtra le résultat de l’option écartée suffit à déplacer les préférences. Ce n’est plus le risque que l’on évite, c’est la comparaison.
Comment fonctionne l’aversion au regret ?
Le regret naît d’une pensée contrefactuelle : « si seulement ». Il est d’autant plus fort que l’autre issue est facile à imaginer, que l’on se sent responsable du choix, et que le résultat de l’option écartée est connu. Ces trois conditions dessinent les contours du biais. On regrette davantage ce qui découle d’un acte que d’une abstention, ce qui s’écarte d’une habitude que ce qui la suit, et ce dont on voit la conséquence que ce qui reste dans l’ombre.
Deux comportements en découlent. Le premier est l’abstention : ne pas changer, ne pas vendre, ne pas acheter, parce que l’inaction semble protéger du reproche. C’est le lien avec le biais du statu quo et le biais d’omission. Le second est le choix d’un point de comparaison qui limite la casse : suivre l’indice, suivre la majorité, ou partager sa mise entre les options pour n’avoir jamais complètement tort.
Le biais s’amplifie avec la visibilité du résultat écarté. Un investisseur qui consulte tous les jours le cours d’un titre qu’il a vendu s’inflige un regret quotidien que celui qui ne le suit plus ignore. Il s’atténue quand la décision est prise selon une règle fixée à l’avance : on peut regretter la règle, mais on se reproche moins de l’avoir appliquée.
Quels exemples de l’aversion au regret en Bourse ?
La trace la plus précise se trouve dans les décisions de rachat. En 2011, Michal Ann Strahilevitz, Terrance Odean et Brad Barber ont étudié dans le Journal of Marketing Research les transactions de deux populations d’investisseurs américains : environ 66 000 ménages clients d’un courtier à prix réduit entre 1991 et 1996, et plusieurs centaines de milliers de clients d’un courtier traditionnel entre 1997 et 1999. Leur question : quand rachète-t-on une action qu’on a déjà vendue ?
Deux régularités apparaissent. D’abord, on rachète plus volontiers un titre vendu en gain qu’un titre vendu à perte : ce dernier rappelle une erreur. Ensuite, et c’est là que le regret se montre le plus clairement, on rachète plus volontiers un titre qui a baissé depuis sa vente qu’un titre qui a monté. Le racheter plus cher reviendrait à reconnaître qu’on a vendu trop tôt. Selon les auteurs, aucune de ces deux habitudes n’améliore les rendements des investisseurs.
Le regret façonne aussi la répartition elle-même. Harry Markowitz, l’inventeur de la théorie moderne du portefeuille, a raconté au journaliste Jason Zweig, dans un article du magazine Money paru en janvier 1998, comment il avait réparti ses cotisations de retraite au début de sa carrière : au lieu de calculer une frontière efficiente, il avait imaginé son chagrin si la Bourse montait sans lui ou baissait avec lui, et coupé la poire en deux, moitié actions, moitié obligations, pour minimiser son regret futur. Zweig a lui-même mis en garde contre les déformations de cette anecdote : c’était un point de départ, pas une stratégie qu’il aurait suivie toute sa vie. Mais elle montre que le regret n’épargne pas l’auteur de la frontière efficiente.
Chez les gérants, le regret se mesure à l’aune de l’indice de référence. Un gérant qui perd avec le marché est rarement blâmé ; un gérant qui perd contre le marché l’est toujours. La prudence qui en résulte, rester proche de l’indice et des pairs, rejoint le comportement moutonnier : on ne cherche pas à avoir raison, on cherche à ne pas avoir tort seul.
Comment reconnaître l’aversion au regret dans ses décisions ?
- Vous continuez à suivre le cours d’un titre que vous avez vendu, et vous refusez de le racheter « plus cher que votre prix de vente ».
- Vous laissez passer un signal conforme à votre méthode parce que l’idée de perdre sur un trade que vous auriez pu ne pas prendre vous est insupportable.
- Vous gardez une position perdante plutôt que de la couper, pour ne pas risquer de la voir remonter juste après.
- Vous coupez systématiquement vos décisions en deux, moitié maintenant, moitié plus tard, sans autre raison que de ne pas avoir complètement tort.
Comment éviter l’aversion au regret ?
La meilleure protection est la règle écrite avant la décision. Une sortie fixée à l’ouverture de la position, un critère d’entrée défini à froid, une liste de contrôle suivie en séance déplacent la responsabilité du choix vers la règle : on peut regretter qu’elle ait échoué, on se reproche moins de l’avoir suivie. Le journal de trading sert à la même chose dans l’autre sens : il permet de juger une décision sur l’information disponible au moment où elle a été prise, et non sur un résultat connu après coup. La confusion entre les deux est l’objet de la fiche sur le biais du résultat.
Une deuxième mesure consiste à cesser de surveiller les options écartées. Retirer d’une liste de cotations les titres vendus n’a rien de héroïque, mais réduit le nombre d’occasions de regret. Une troisième consiste à se poser, avant de racheter ou non un titre, la question sans histoire : achèterais-je ce titre aujourd’hui si je ne l’avais jamais possédé ? Le prix de vente passé n’a pas plus de pertinence que le prix d’achat.
Ce qui ne marche pas, c’est de se promettre de ne plus rien regretter. Le regret a une fonction d’apprentissage, et il vaut mieux l’encadrer que le nier.
Quelles sont les limites de l’aversion au regret ?
La première objection porte sur la prédiction du regret lui-même. En 2004, Daniel Gilbert, Carey Morewedge, Jane Risen et Timothy Wilson ont montré dans Psychological Science que nous anticipons beaucoup plus de regret que nous n’en éprouvons. Des usagers du métro surestimaient le regret et le reproche qu’ils ressentiraient s’ils manquaient leur rame de peu plutôt que de beaucoup. Les auteurs en concluent que ceux qui paient pour éviter le regret achètent souvent une assurance émotionnelle dont ils n’ont pas besoin. L’aversion au regret serait donc, pour une part, une erreur de prévision.
La deuxième porte sur l’asymétrie entre action et inaction. En 1995, Thomas Gilovich et Victoria Medvec ont soutenu dans la Psychological Review que si l’on regrette d’abord ce qu’on a fait, on regrette à long terme surtout ce qu’on n’a pas fait. Une grande réplication publiée en 2023 dans Royal Society Open Science, auprès de 2 600 visiteurs de musée, n’a confirmé ce schéma qu’en partie : les regrets récents portent plus souvent sur des actions (58 %), mais les regrets anciens se partagent à peu près à égalité (51 % contre 49 %). Le scénario de Paul et George reste valable à court terme ; il ne décrit pas tout le regret d’une vie.
La troisième porte sur la théorie du regret elle-même. Graham Loomes, Robert Sugden et leurs collègues ont accumulé dans les années 1980 des résultats qui la soutenaient. Mais en 1993, Chris Starmer et Robert Sugden ont montré qu’une bonne part de ces résultats s’expliquait par la façon dont les choix étaient découpés et présentés, un coup sérieux selon la synthèse que Han Bleichrodt et Peter Wakker en ont faite en 2015 dans l’Economic Journal. Le regret reste une émotion bien documentée et un ressort réel des décisions ; la théorie qui voulait en faire le fondement unique du choix risqué est moins solide.
Questions fréquentes sur l’aversion au regret
Quelle est la différence entre aversion au regret et aversion aux pertes ?
L’aversion aux pertes compare un résultat à un point de référence, en général la situation de départ : perdre 100 euros fait plus mal que gagner 100 euros ne fait plaisir. L’aversion au regret compare un résultat à celui de l’option qu’on n’a pas choisie. On peut gagner de l’argent et éprouver un vif regret, si l’autre choix aurait rapporté davantage.
Pourquoi regrette-t-on plus une action qu’une inaction ?
Parce qu’une action est un écart par rapport à la situation par défaut, et qu’il est plus facile d’imaginer l’avoir évitée. L’inaction paraît plus normale et engage moins la responsabilité. Ce constat vaut surtout à court terme : avec le recul, les occasions manquées pèsent aussi.
L’aversion au regret explique-t-elle l’effet de disposition ?
En partie. Vendre un titre en perte oblige à constater l’erreur, ce qui ravive le regret de l’avoir acheté ; garder le titre retarde cette constatation. Le regret figure, à côté de la théorie des perspectives et de la comptabilité mentale, parmi les explications classiques de l’effet de disposition, auquel le guide consacre une fiche.
Comment éviter de regretter un trade ?
On ne l’évite pas complètement, mais on le rend plus utile. Décider selon des règles écrites à l’avance, noter dans un journal les raisons de chaque décision et juger celle-ci sur l’information disponible au moment du choix permettent de distinguer une mauvaise décision d’un mauvais résultat.
Pour aller plus loin
- Daniel Kahneman, coauteur du scénario de Paul et George
- La théorie des perspectives, la grande rivale de la théorie du regret au début des années 1980
- Épictète, pour qui il fallait distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas, distinction que le regret oublie volontiers
- Sur le forum : pourquoi je ne parviens pas à couper mes pertes, un membre décrit le « mode espoir » qui l’empêche de respecter son stop
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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