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Qu’est-ce que la théorie des perspectives ?

De nos jours, la pensée économique dominante se fonde sur le fait que les décisions sont prises de manière rationnelle.  L’être humain est un agent économique qui va agir rationnellement en fonction des informations mises à sa disposition pour effectuer son choix. La théorie sur le choix rationnel de Gary Becker en est un bon exemple.

Cependant, si l’être humain ne faisait que des choix rationnels, il ne fumerait pas, il ne se droguerait pas… il ne mettrait pas sa santé ou sa vie en danger pour rien. L’être humain prend souvent des décisions qui n’ont pas de rationalité, il est un être de pulsions avant tout. Nous pouvons le voir chaque jour en bourse par exemple, certains vont sombrer car ils refusent de prendre leur perte, leur ego ne leur fait pas reconnaitre leur décision comme mauvaise, ils ne peuvent l’accepter dans leur structure mentale. Ils vont donc résister au principe de réalité.

En 1979, deux psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky ont mis en avant la théorie des perspectives. Ils défendent le point de vue selon lequel, les gens prennent des décisions en fonction de la manière dont leur est présenté un choix à faire et pas uniquement en fonction des critères de résultats potentiels et de probabilité qui sont rationnels. Tout dépend en fait du cadre lors de la prise de décision de chacun, de la présentation qui peut être faite d’une situation.

la théorie des perspectives en économie ou le choix orienteé
la théorie des perspectives en économie ou le choix orienté

Le cadrage est un procédé subjectif voulant qu’un individu préfère miser sur un choix plutôt que sur un autre. L’individu sera plus réceptif à une présentation plutôt qu’à une autre si elle lui « parle », si cela fait écho à sa personnalité, à ses idées… Cette théorie des perspectives a été mal perçue car elle sous-entend que nous sommes avant tout des êtres influençables.

Vidéo sur la théorie des perspectives

La théorie des perspectives en économie ou le choix orienté - Andlil - Benoist Rousseau

Comment démontrer la théorie des perspectives ?

Prenons, un exemple simple. Un projet d’investissement possède 1 chance sur 10 de perte totale du capital investi et 9 chances sur 10 de rapporter 50 000 euros dans l’année.

On vous propose soit :

  • Investissez dans mon projet avec lequel vous avez 10 % de chances de perdre votre capital investi.
  • Investissez dans mon projet avec lequel vous avez 90 % de chances de gagner 50 000 euros.

Il y a beaucoup plus de chances que vous acceptiez si on vous présente le projet avec la deuxième formulation plutôt qu’avec la première. Pourtant, cela revient strictement au même. Le vocabulaire utilisé, la formulation, la présentation sont importants dans le choix qui est tout sauf rationnel de ce fait.

Cela prouve que la façon dont un choix est présenté influe sur la prise de décision. La théorie des perspectives a bien entendu une grande place dans le marketing, les discours politiques… Tout est une question de présentation, d’emballage pour influencer votre choix. C’est pour cela que l’homme ayant travaillé sur soi connait mieux ses failles. En les connaissant, il devient plus libre, plus maitre de ses décisions car il peut se méfier d’un choix qui lui paraitrait à priori rationnel. Celui ci étant en fait peut-être influencé par ses propres failles narcissiques.

 

Théorie des perspectives
Daniel Kahneman et la théorie des perspectives

Quelles sont les limites de la théorie des perspectives ?

La théorie des perspectives se base essentiellement sur le rendement possible, les probabilités d’obtenir ce rendement et la présentation de la situation comme sources de décision. La théorie des perspectives complète la théorie de l’utilité escomptée en lui ajoutant les notions de satisfaction et de peur. Deux sensations très humaines, rarement rationnelles, mais qui influent sur nos décisions.

Citation sur la théorie des perspectives

« Les gens attribuent une bien plus grande probabilité à la véracité de leurs opinions que cela n’est justifié. C’est l’une des raisons qui les amènent à miser autant sur le marché financier, souvent avec de mauvais résultats. » Daniel Kahneman

Pour aller plus loin sur la théorie des perspectives

Voir l’article sur la théorie de l’utilité escomptée

La théorie des perspectives en résumé

La théorie des perspectives (prospect theory) est un modèle de la décision face au risque, publié en 1979 par Daniel Kahneman et Amos Tversky. Elle établit que nous jugeons un résultat comme un gain ou une perte par rapport à un point de référence, que les pertes pèsent environ deux fois plus lourd que les gains équivalents, et que nous déformons les probabilités. Elle décrit comment les gens choisissent réellement, là où la théorie classique dit comment un individu parfaitement rationnel devrait choisir.

Qui sont Kahneman et Tversky, et dans quel contexte ?

Daniel Kahneman (1934-2024) et Amos Tversky (1937-1996) étaient deux psychologues israéliens. Leur article « Prospect Theory : An Analysis of Decision under Risk » paraît en 1979 dans la revue Econometrica (vol. 47, n° 2). Il s’attaque à la théorie de l’utilité espérée, le modèle de référence des économistes depuis Daniel Bernoulli (1738) et surtout John von Neumann et Oskar Morgenstern (Theory of Games and Economic Behavior, 1944), selon lequel un individu rationnel pondère chaque résultat possible par sa probabilité. Leurs expériences montrent que les gens violent ce modèle de façon systématique, donc prévisible.

En 1981, ils publient dans Science « The Framing of Decisions and the Psychology of Choice », consacré à l’effet de cadrage décrit plus haut ; en 1992, une version perfectionnée, la théorie des perspectives cumulative. Kahneman reçoit en 2002 le prix Nobel d’économie, partagé avec Vernon Smith ; Tversky, mort en 1996, ne pouvait plus le recevoir. Son livre Thinking, Fast and Slow (2011) a fait connaître ces travaux au grand public.

Quelles sont les quatre idées clés de la théorie des perspectives ?

  • Le point de référence. Nous ne jugeons pas notre richesse totale, mais des écarts par rapport à un repère : le prix d’achat d’une action, notre salaire de l’an dernier, ce que nous attendions.
  • L’aversion à la perte. Perdre 100 € fait plus mal que gagner 100 € ne fait plaisir. En 1992, Tversky et Kahneman estiment ce rapport à 2,25.
  • La sensibilité décroissante. L’écart entre 100 et 200 € de gain paraît plus grand que l’écart entre 1 100 et 1 200 €. Résultat : nous sommes prudents face aux gains et preneurs de risque face aux pertes, pour tenter de les effacer.
  • La déformation des probabilités. Nous surestimons les événements rares (d’où le succès des loteries et des assurances contre les catastrophes) et sous-estimons les événements probables mais non certains.

Imaginons un pari à pile ou face : perdre 100 € ou gagner 150 €. Son espérance est positive : 0,5 × 150 − 0,5 × 100 = +25 €. Mais si une perte pèse deux fois plus qu’un gain, le pari « vaut » subjectivement 0,5 × 150 − 0,5 × 2 × 100 = −25 € : beaucoup de gens le refusent, alors qu’un calcul froid le ferait accepter.

L’exemple le plus célèbre de l’article de 1981 confirme l’effet de cadrage. Une épidémie menace 600 personnes. Présenté en vies sauvées, le choix entre un programme sûr (200 personnes sauvées) et un programme risqué (une chance sur trois de sauver tout le monde, deux sur trois de ne sauver personne) conduit 72 % des participants à choisir le programme sûr. Présenté en morts (400 morts certains contre le même pari), il conduit 78 % des participants à choisir le programme risqué. Les deux formulations sont pourtant identiques.

Quelle différence entre utilité espérée et théorie des perspectives ?

Question Utilité espérée Théorie des perspectives
Nature Comment choisir rationnellement Comment on choisit réellement
Ce qu’on évalue La richesse finale Gains et pertes par rapport à un repère
Pertes et gains Traités de la même façon Les pertes pèsent environ deux fois plus
Probabilités Prises telles quelles Déformées
Présentation du choix Sans effet Décisive

Que change la théorie des perspectives pour un trader ?

La théorie des perspectives explique le travers décrit au début de cet article : refuser de prendre sa perte. Face à une position perdante, nous sommes en zone de pertes, donc enclins à prendre du risque pour revenir à notre prix d’achat ; face à une position gagnante, nous sommes en zone de gains, donc pressés d’encaisser. Hersh Shefrin et Meir Statman ont appelé ce comportement l’effet de disposition (Journal of Finance, 1985). Terrance Odean l’a mesuré en 1998 sur 10 000 comptes d’un courtier américain : les investisseurs vendaient plus volontiers leurs titres gagnants que leurs titres perdants, et ce choix ne se justifiait pas par la performance ultérieure des titres.

La parade la plus simple consiste à décider avant d’entrer en position, quand le jugement n’est pas encore pris dans le point de référence : où se trouve la sortie en cas d’erreur, matérialisée par un ordre stop, et quel risque maximal on accepte. La théorie montre aussi pourquoi les marchés peuvent s’écarter de ce que prévoit l’efficience des marchés : des millions d’investisseurs soumis aux mêmes biais ne se compensent pas toujours.

Quelles critiques vise la théorie des perspectives ?

Le premier reproche est pratique : le point de référence est difficile à définir à l’avance. Est-ce le prix d’achat, le plus haut récent, ce que l’on espérait ? Selon le choix, la théorie peut expliquer presque tout après coup. Le deuxième porte sur l’expérience : John List (Quarterly Journal of Economics, 2003) a observé que certains biais s’atténuent nettement chez les opérateurs expérimentés d’un marché. Le troisième vise l’aversion à la perte elle-même : David Gal et Derek Rucker (2018) soutiennent que les pertes ne pèsent pas toujours plus que les gains et que plusieurs phénomènes attribués à l’aversion à la perte s’expliquent mieux par l’inertie.

La théorie a pourtant bien résisté à l’épreuve de la réplication. En 2020, une étude menée auprès de 4 098 participants dans 19 pays et 13 langues (Nature Human Behaviour) a retrouvé 94 % des résultats de l’article de 1979, avec des effets parfois atténués.

Questions fréquentes

Qui a créé la théorie des perspectives ?

Les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky, dans un article publié en 1979 dans la revue Econometrica. Kahneman a reçu le prix Nobel d’économie en 2002.

Qu’est-ce que l’aversion à la perte ?

Le fait qu’une perte nous affecte plus qu’un gain de même montant, environ deux fois plus selon les estimations de Tversky et Kahneman.

Quelle différence avec la théorie de l’utilité espérée ?

L’utilité espérée décrit le choix d’un individu parfaitement rationnel ; la théorie des perspectives décrit les choix réels, avec leurs biais : point de référence, aversion à la perte, probabilités déformées, sensibilité à la présentation.

Pourquoi les traders gardent-ils leurs positions perdantes ?

Parce qu’en zone de pertes, nous préférons tenter de revenir au point de départ plutôt que d’accepter une perte certaine. C’est l’effet de disposition, l’une des applications les plus étudiées de la théorie.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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5 commentaires

La discussion se poursuit sur le forum andlil.com.
A
Alex Paris24 novembre 2016
Simple, clair et à la fois complexe. La marque des grands pédagogues. Merci .
R
Richix24 novembre 2016
Merci Benoist pour la transmission de connaissance.
B
Bill25 novembre 2016
Merci Benoist,article et vidéo très intéressante, cela me rappel une étude de certains psychologues ... Ces derniers ont étudié la réaction des intervenants face aux probabilités. Un pari hypothétique leur a été présenté concernant les chances de gagner ou de perdre. Si ces personnes pouvaient accroître leurs gains au risque de perdre ce qu'ils avaient déjà gagné, la majorité des personnes interrogées ne voulaient pas parier, même si les probabilités leur étaient favorable! À l'inverse, lorsqu'il leur a été présenté qu'ils étaient perdants mais qu'ils avaient une chance infime de regagner cette somme, la majorité des personnes souhaitaient jouer, alors que les probabilités ne leur sont pas favorable! Malheureusement, cette méthode n'est pas indiquée pour être positive en spéculation. Cette étude démontre une condition psychologique appelée : l'aversion aux pertes. En effet, cela démontre que nous sommes programmés à couper nos bénéfices trop rapidement et à laisser courir nos pertes, cela va à l'encontre de deux grandes règles de spéculation. En règle générale, nos instincts primaires ( si précieux dans la vie de tout les jours) ne nous prédisposent pas à la spéculation. Même si nous en sommes conscient, il est difficile d'aller à l'encontre de nos instincts et pourtant indispensable pour que la route soit longue dans le trading :-)
S
Stochastic24 décembre 2016
le choix orienté ! c'est cadrer la réponse! Tout est une question de présentation, d'emballage pour influencer votre choix. d'ou sortir du cadre pour gagner en objectivité sans influence ... l'aversion au risque ! histoire de rendre la probabilité forte de gain face à une perte ...
C
Christelle PUYRAUD7 juillet 2019
merci Benoist pour cette vidéo très intéressante !
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