Michel de Montaigne : biographie, idées et héritage
Magistrat bordelais retiré dans sa tour, Michel de Montaigne a inventé l’essai et fait du doute sceptique un art de vivre en pleines guerres de Religion.

Qui était Michel de Montaigne ?
Michel de Montaigne (1533-1592) est un philosophe et écrivain français, l’auteur des Essais, le livre où un homme se prend lui-même pour sujet afin de comprendre la condition humaine, et l’inventeur du genre littéraire qui porte ce nom. Magistrat à Bordeaux, puis maire de la ville, négociateur entre catholiques et protestants pendant les guerres de Religion, il a fait du doute une méthode de vie plutôt qu’un système.
Sa devise, gravée sur une médaille, tient en trois mots interrogatifs, et sa sagesse en une conviction : l’homme est un sujet vain, divers et changeant, et celui qui le reconnaît en soi juge les autres avec plus de prudence. Lu par Descartes, combattu par Pascal, admiré par Voltaire et Nietzsche, il n’a jamais cessé d’être lu.
Michel de Montaigne en résumé
Né dans une famille de négociants bordelais récemment anoblie, Montaigne apprend le latin comme langue maternelle, étudie au collège de Guyenne, puis siège environ quatorze ans comme conseiller à Périgueux et au parlement de Bordeaux. Son amitié avec Étienne de La Boétie, mort en 1563, le marque à jamais. Retiré en 1571 dans sa tour, il écrit les Essais, publiés en 1580, augmentés en 1588 et sans cesse annotés jusqu’à sa mort. Maire de Bordeaux de 1581 à 1585, il cherche, dans un pays déchiré, la paix civile et la mesure.
- Naissance : 28 février 1533, au château de Montaigne, à Saint-Michel-de-Montaigne, en Périgord
- Mort : 13 septembre 1592, au château de Montaigne
- Nationalité : française
- Courant ou école : humanisme de la Renaissance, scepticisme
- Œuvres principales : Essais (1580, 1588, édition posthume de 1595), Journal de voyage (1580-1581, publié en 1774)
- Idée la plus connue : « Que sais-je ? », le doute qui interroge au lieu d’affirmer
Un magistrat bordelais retiré dans sa tour
Michel Eyquem naît le 28 février 1533 au château de Montaigne, en Périgord. Son arrière-grand-père, Ramon Eyquem, marchand bordelais, a acquis la seigneurie en 1477 ; son père, Pierre Eyquem, qui a combattu dans les guerres d’Italie, est le premier de la famille à vivre noblement et deviendra maire de Bordeaux en 1554. Sa mère, Antoinette de Louppes de Villeneuve, appartient à une famille de marchands d’origine aragonaise, issue de juifs convertis. Pierre Eyquem donne à son fils une éducation conçue selon les idées humanistes : un précepteur allemand ne lui parle qu’en latin, et toute la maisonnée s’y plie, si bien qu’à plus de six ans l’enfant ne comprend pas encore le français. Il étudie ensuite au collège de Guyenne, à Bordeaux, l’un des meilleurs collèges humanistes de France, dont il critiquera pourtant la discipline. On ignore où il a fait son droit.
Vers 1556, il est conseiller à la cour des aides de Périgueux ; après sa suppression en 1557, il siège au parlement de Bordeaux. C’est là qu’il rencontre Étienne de La Boétie, de trois ans son aîné, auteur du Discours de la servitude volontaire. Leur amitié ne dure que quatre ans : La Boétie meurt en 1563. Montaigne épouse en 1565 Françoise de La Chassaigne, issue d’une famille de parlementaires bordelais ; sur leurs six filles, une seule survit. À la demande de son père, il traduit la Théologie naturelle du théologien catalan Raymond Sebond, publiée en 1569, un an après la mort de Pierre Eyquem. En 1570, il résigne sa charge en faveur de Florimond de Raemond et se retire sur ses terres ; une inscription latine datée de son anniversaire, le dernier jour de février 1571, annonce qu’il se retire, las de la servitude de la cour et des charges publiques, dans le sein des Muses.
Cette retraite n’est pas une fuite. Fait chevalier de l’ordre de Saint-Michel par Charles IX, puis gentilhomme ordinaire de sa chambre, il est aussi, plus tard, gentilhomme de la chambre d’Henri de Navarre, le chef protestant. Les guerres de Religion, ouvertes en 1562, déchirent la Guyenne ; Montaigne sert de négociateur entre les partis. Il commence les Essais vers 1572, dans la « librairie » de sa tour, où il fait peindre sur les poutres des sentences grecques et latines. Les deux premiers livres paraissent à Bordeaux en 1580. Il part aussitôt pour un voyage de dix-sept mois en Suisse, en Allemagne et en Italie, à la fois pour soigner sa maladie de la pierre, les calculs rénaux dont son père avait souffert, et par curiosité des mœurs étrangères.
En 1581, aux bains de Lucques, il apprend son élection comme maire de Bordeaux ; une lettre du roi Henri III lui enjoint d’accepter. Réélu en 1583, il s’efforce de tenir la ville entre la Ligue catholique et les protestants. Son mandat s’achève en juillet 1585 alors que la peste ravage Bordeaux : il ne rentre pas dans la ville pour l’installation de son successeur, avouant craindre la contagion, ce qu’on lui a souvent reproché depuis. En 1588, à Paris, où il fait imprimer une nouvelle édition augmentée d’un troisième livre, il est brièvement embastillé par les ligueurs, et il rencontre Marie de Gournay, sa « fille d’alliance », qui éditera les Essais après sa mort. Il passe ses dernières années à couvrir de notes les marges de son exemplaire, l’« exemplaire de Bordeaux », et meurt dans son château le 13 septembre 1592.
Les idées clés
Se peindre soi-même. Dans l’avis « Au lecteur » de 1580, Montaigne annonce qu’il est lui-même la matière de son livre. Le projet est neuf : non une autobiographie qui raconte, mais un examen de soi qui pense. Il observe ses humeurs, sa mémoire, sa maladie, ses contradictions, parce que chaque homme, écrit-il au livre III, porte en lui la forme entière de la condition humaine. Le mot « essai » dit la méthode : mettre son jugement à l’épreuve sur n’importe quel sujet, des cannibales aux pouces, et voir ce qu’il donne.
Le doute sceptique. Vers 1576, la lecture de Sextus Empiricus, philosophe grec qui exposait le scepticisme de Pyrrhon, le marque profondément. Il fait alors frapper une médaille portant une balance aux plateaux égaux, le mot grec des sceptiques qui signifie « je suspends mon jugement » et une devise qu’il commente dans l’« Apologie de Raymond Sebond » : « Que sçay-je ? », selon l’orthographe de l’exemplaire de Bordeaux, soit « Que sais-je ? » en orthographe modernisée. La forme interrogative est choisie à dessein : dire je doute serait encore affirmer quelque chose, et la pensée, écrit-il, est « plus seurement conceuë par interrogation ».
La force de la coutume. Ce que nous croyons naturel n’est souvent qu’habitude. Montaigne accumule les exemples de mœurs contraires d’un peuple à l’autre pour montrer que nos jugements moraux dépendent du lieu où nous sommes nés. Il en tire une leçon de tolérance plus qu’un relativisme complet : la cruauté, qu’il tient pour l’extrême de tous les vices, reste un mal partout.
Philosopher, c’est apprendre à vivre. Dans les premiers essais, Montaigne reprend la formule de Cicéron, héritée du Phédon de Platon et chère aux stoïciens, selon laquelle philosopher, c’est apprendre à mourir. À la fin, il s’en éloigne : il ne faut pas troubler la vie par le souci de la mort, que la nature nous apprend le moment venu. Les Essais s’achèvent sur un éloge de la vie ordinaire, de l’art de jouir loyalement de son être, et sur ce rappel que, sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son derrière.
Une œuvre en contexte : « Des cannibales »
Le chapitre 31 du premier livre des Essais, publié en 1580, part d’une source précise : un homme qui a vécu dix ou douze ans au Brésil, là où Villegagnon avait fondé la « France antarctique », et que Montaigne a longtemps gardé auprès de lui. Il en tire une description des Indiens du Brésil, leurs maisons, leur danse, leur guerre, leurs festins de prisonniers. Puis vient le renversement qui fait la célébrité du texte : rien de barbare chez ce peuple, écrit Montaigne, « sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Manger un ennemi mort est moins barbare que de torturer un homme vivant, comme on l’a vu faire en France entre voisins et concitoyens, sous prétexte de piété et de religion.
Le chapitre se termine par une rencontre : trois de ces Indiens amenés à Rouen, au moment où le jeune Charles IX y séjournait, probablement en 1562. Interrogés sur ce qui les avait le plus étonnés, ils s’étonnent que des hommes armés obéissent à un enfant, et que des hommes gorgés de biens laissent mendier à leur porte leurs moitiés, comme ils appellent leurs semblables, sans les prendre à la gorge. Montaigne conclut d’une pirouette : tout cela n’est pas si mal, mais quoi, ils ne portent pas de hauts-de-chausses. La pointe vise le lecteur qui jugerait un peuple à son costume. Ce texte, que Shakespeare a sans doute lu dans la traduction anglaise de John Florio (1603) et dont on retrouve l’écho dans La Tempête, a nourri des siècles de débat sur le « bon sauvage » et l’ethnologie.
Les critiques et les débats
Pascal contre Montaigne. Blaise Pascal, grand lecteur de Montaigne, juge sot dans ses Pensées le projet même de se peindre, et ne lui pardonne pas d’aborder la mort et le salut en païen plus qu’en chrétien. Il retient pourtant sa critique de la raison, qu’il retourne en argument pour la foi : la raison laissée à elle-même ne conduit à aucune certitude. Voltaire, dans ses Remarques sur les Pensées de Pascal, répond que le projet est au contraire charmant, puisque en se peignant Montaigne a peint la nature humaine.
Un sceptique croyant ou incroyant ? Montaigne a pratiqué le catholicisme jusqu’à sa mort, et ses Essais ont été lus sans grande sévérité à Rome en 1581. Les interprètes divergent pourtant : Sainte-Beuve ou Marcel Conche y voient un incrédule prudent, Pierre Villey un catholique sincère, d’autres un fidéiste, pour qui la foi seule sauve ce que la raison ne peut fonder. Les Essais sont mis à l’Index en 1676 ou 1677 selon les sources.
Le doute, et après ? Descartes reprend le doute de Montaigne, mais pour le dépasser : il veut en sortir par une certitude indubitable. Les lecteurs de Montaigne lui objectent depuis que le doute généralisé ne permet ni de savoir ni d’agir ; ses défenseurs répondent que son scepticisme est d’abord une hygiène du jugement, qui n’empêche ni l’action publique ni les convictions morales.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Montaigne a donné à la littérature un genre, l’essai, et à la philosophie un ton : penser à la première personne, avec ses doutes et ses contradictions. Shakespeare, Pascal, Descartes, Voltaire, Emerson, Nietzsche, Lévi-Strauss l’ont lu de près. Sa défense de la tolérance en pleine guerre civile, sa critique de la cruauté et son regard sur les peuples du Nouveau Monde restent des références dans les débats sur la diversité des cultures.
Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer
« Que sais-je ? » est une question que tout preneur de risque devrait poser avant chaque décision. Montaigne ne recommande pas de ne rien faire : maire de Bordeaux en pleine guerre civile, il a agi sans certitude. Il recommande de savoir ce qu’on ignore, et de ne pas confondre une opinion répandue avec une vérité. Le marché fournit chaque jour l’exemple d’hommes ondoyants et divers, qui changent d’avis selon l’humeur collective : se savoir soi-même aussi changeant, c’est déjà se protéger contre ses propres excès, ceux que décrit la théorie des perspectives.
Sa pratique d’écrivain offre aussi une méthode : relire ses jugements passés, les annoter, voir où l’on s’est trompé. Un journal de trading tenu honnêtement est un exercice très montaignien, et la remarque sur la coutume s’applique aux modes financières : ce qui paraît évident dans une bulle n’est souvent qu’habitude partagée, comme le rappelle l’histoire des bulles et des krachs.
Questions fréquentes
Que veut dire « Que sais-je ? » chez Montaigne ?
C’est la devise sceptique que Montaigne fait graver sur une médaille vers 1576 et qu’il commente dans l’« Apologie de Raymond Sebond ». La forme interrogative exprime le doute sans l’affirmer, pour garder le jugement en suspens tant que les raisons s’équilibrent.
Qui a dit « parce que c’était lui, parce que c’était moi » ?
Montaigne, à propos de son amitié avec Étienne de La Boétie, dans le chapitre « De l’amitié » (livre I, 28). La phrase, « Par ce que c’estoit luy ; par ce que c’estoit moy » dans l’orthographe de l’exemplaire de Bordeaux, a été ajoutée à la main en marge de son exemplaire de 1588 et publiée en 1595.
Par où commencer les Essais de Montaigne ?
Par quelques chapitres célèbres : « De l’amitié », « Des cannibales », « De l’institution des enfants » au livre I, puis « De l’expérience », le dernier chapitre du livre III. Une édition en français modernisé facilite la première lecture.
Montaigne était-il catholique ?
Oui, il a pratiqué le catholicisme toute sa vie et refusé la Réforme, tout en fréquentant des protestants comme Henri de Navarre. La profondeur de sa foi est en revanche discutée par les spécialistes.
Pour aller plus loin
- Sénèque, que Montaigne lisait sans cesse et cite à toutes les pages
- Socrate, le modèle de sagesse que Montaigne place au-dessus de tous
- David Hume, qui prolonge au XVIIIe siècle le scepticisme de Montaigne
- Le mercantilisme, et l’idée que Montaigne résumait en un titre : « Le profit de l’un est dommage de l’autre »
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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