DeutschEnglishEspañolFrançaisItalianoPortuguês
Rejoindre le forum

Hannah Arendt : biographie, idées et héritage

Hannah Arendt (1906-1975), philosophe réfugiée aux États-Unis, analyse le totalitarisme et forge, au procès Eichmann, l’idée de banalité du mal.

Hannah Arendt : biographie, idées et héritage

Qui était Hannah Arendt ?

Hannah Arendt (1906-1975) est une philosophe et théoricienne politique allemande, puis américaine, connue pour son analyse du totalitarisme dans Les Origines du totalitarisme (1951) et pour l’expression « banalité du mal », qu’elle a forgée à propos du procès d’Adolf Eichmann. Élève de Heidegger et de Jaspers, réfugiée juive devenue apatride, elle a pensé la politique comme l’espace où des êtres libres et différents agissent ensemble.

Elle refusait le titre de philosophe et se disait plutôt théoricienne politique. Son œuvre, écrite en allemand puis en anglais, ne forme pas un système : elle part toujours d’événements, l’antisémitisme, les camps, les révolutions, le procès de Jérusalem, et cherche à les comprendre sans les ramener à des catégories toutes faites.

Hannah Arendt en résumé

Née près de Hanovre et élevée à Königsberg dans une famille juive assimilée, Hannah Arendt étudie la philosophie avec Martin Heidegger et Karl Jaspers. Arrêtée par la Gestapo en 1933, elle s’exile à Paris, est internée au camp de Gurs en 1940 et gagne New York en 1941. Ses grands livres analysent ce qui rend possible la domination totale, puis ce qui fait la dignité de la vie politique : l’action, la parole, la pluralité. Son reportage sur le procès Eichmann, en 1963, provoque l’une des plus vives polémiques intellectuelles du siècle.

  • Naissance : 14 octobre 1906, à Linden, aujourd’hui un quartier de Hanovre (Allemagne)
  • Mort : 4 décembre 1975, à New York
  • Nationalité : allemande, apatride de 1937 à 1951, puis américaine
  • Courant : philosophie politique, héritière de la phénoménologie
  • Œuvres principales : Les Origines du totalitarisme (1951), Condition de l’homme moderne (1958), Eichmann à Jérusalem (1963)
  • Idée la plus connue : la « banalité du mal »

De Königsberg à Manhattan, une vie d’exil

Johanna Arendt naît le 14 octobre 1906 à Linden, près de Hanovre, fille unique de Paul Arendt, ingénieur, et de Martha Cohn. La famille, juive et laïque, proche des sociaux-démocrates, revient bientôt à Königsberg, la ville de Kant. Son père meurt en 1913. L’enfant lit Goethe, apprend le grec et découvre la philosophie très tôt. En 1924, elle entre à l’université de Marburg, où enseigne le jeune Martin Heidegger, de dix-sept ans son aîné, marié et père de famille ; ils entretiennent une liaison secrète, révélée seulement après leur mort par la biographe Elisabeth Young-Bruehl, en 1982. Elle étudie ensuite à Heidelberg avec Karl Jaspers, qui dirige sa thèse sur le concept d’amour chez saint Augustin, publiée en 1929. Jaspers restera son ami et son interlocuteur toute sa vie.

Mariée en 1929 au philosophe Günther Stern (qui écrira sous le nom de Günther Anders), elle travaille à Berlin sur Rahel Varnhagen, salonnière juive de l’époque romantique, et sur la question de l’assimilation. L’arrivée de Hitler au pouvoir la pousse à l’action. À la demande d’organisations sionistes, elle rassemble à la Bibliothèque d’État de Prusse des documents sur l’antisémitisme ; dénoncée, elle est arrêtée avec sa mère en 1933 et passe huit jours en prison. Libérée, elle fuit par la Tchécoslovaquie et Genève jusqu’à Paris. Elle y travaille pour des associations d’aide aux jeunes juifs émigrant en Palestine, fréquente Walter Benjamin et Raymond Aron. Déchue de sa nationalité allemande en 1937, elle épouse en 1940 Heinrich Blücher, ancien militant communiste devenu autodidacte en philosophie.

En mai 1940, à l’approche de l’armée allemande, le gouvernement français interne les ressortissants allemands, réfugiés juifs compris ; Arendt est envoyée au camp de Gurs, dans les Basses-Pyrénées. Elle s’en échappe dans le désordre qui suit l’armistice, rejoint Montauban, puis obtient, grâce au réseau de l’Américain Varian Fry, les visas qui lui permettent de gagner Lisbonne et, en mai 1941, New York. Elle y écrit pour la presse juive de langue allemande, dirige à partir de 1944 les recherches d’une commission chargée de retrouver les biens culturels juifs pillés en Europe, puis travaille comme éditrice chez Schocken Books.

Les Origines du totalitarisme paraît en 1951 et la rend célèbre ; elle devient citoyenne américaine en décembre de la même année. Elle enseigne à Berkeley, à Chicago, à Princeton, où elle est la première femme nommée professeure à part entière, puis à la New School de New York à partir de 1967, tout en refusant longtemps les postes permanents. Après la guerre, elle renoue avec Heidegger, en 1950, et tend à minimiser son engagement nazi de 1933, notamment dans l’hommage qu’elle lui rend pour ses quatre-vingts ans, en 1969 ; la publication de leur correspondance, en 1998, permet d’en juger sur pièces. Veuve en 1970, elle travaille à La Vie de l’esprit quand une crise cardiaque l’emporte le 4 décembre 1975, chez elle, à New York ; la page de titre de la troisième partie, « Juger », est restée dans sa machine à écrire.

Les idées clés

Le totalitarisme, un régime sans précédent. Pour Arendt, le nazisme et le stalinisme ne sont pas des tyrannies plus cruelles que les autres, mais une forme nouvelle de gouvernement. Une tyrannie classique écrase ses opposants ; le totalitarisme vise toute la population, au nom d’une idéologie qui prétend connaître la loi de la Nature ou de l’Histoire. Les camps en sont l’institution centrale : ils servent à vérifier que tout est possible et à rendre les êtres humains superflus, interchangeables, privés de toute spontanéité.

Travail, œuvre, action. Dans Condition de l’homme moderne, Arendt distingue trois activités. Le travail répond aux besoins du corps et se consomme aussitôt, comme le pain. L’œuvre fabrique des objets durables, comme une table ou une maison, qui forment un monde commun. L’action, enfin, est ce que les êtres humains font entre eux, par la parole et l’initiative, sans médiation des choses : fonder une association, prendre la parole dans une assemblée. Elle seule révèle qui est quelqu’un, et elle seule est proprement politique. La modernité, selon Arendt, a fait du travail et de la consommation la mesure de toute chose et rétréci l’espace public.

La natalité. Contre la philosophie de son maître Heidegger, centrée sur la mort, Arendt insiste sur la naissance. Chaque être humain qui vient au monde est un commencement, capable d’introduire du nouveau. Les humains, écrit-elle en substance, doivent mourir, mais ils ne sont pas nés pour mourir : ils sont nés pour commencer. La liberté politique est la forme adulte de ce commencement.

Le pouvoir n’est pas la violence. Dans Du mensonge à la violence (1972), Arendt soutient que le pouvoir naît de personnes qui agissent ensemble et se dissout quand elles se séparent ; la violence, elle, n’a besoin que d’instruments. La violence peut détruire le pouvoir, elle ne peut jamais le créer. Un régime qui ne tient plus que par la force a déjà perdu son pouvoir.

Penser et juger. Après le procès Eichmann, Arendt se demande si l’habitude de penser, c’est-à-dire d’examiner ce qui arrive en dialoguant avec soi-même, peut empêcher de faire le mal. Elle reprend au Socrate du Gorgias l’idée qu’il vaut mieux être en désaccord avec la foule qu’avec soi-même, et à Kant celle d’une « mentalité élargie », qui juge en se plaçant du point de vue des autres.

Une œuvre en contexte : Eichmann à Jérusalem (1963)

En 1960, des agents israéliens enlèvent en Argentine Adolf Eichmann, l’officier SS qui avait organisé la déportation des Juifs d’Europe vers les camps. Son procès s’ouvre à Jérusalem le 11 avril 1961. Arendt propose au New Yorker de le couvrir ; elle assiste à une partie des audiences. Eichmann est condamné à mort et pendu dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1962. Ses articles paraissent en cinq livraisons en février et mars 1963, puis en livre sous le titre Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal.

Là où beaucoup attendaient un monstre, Arendt décrit un fonctionnaire ambitieux, prisonnier des clichés et du jargon administratif, incapable de se représenter la situation du point de vue de ses victimes. Le mal qu’il a commis est immense, mais ses mobiles sont médiocres : l’avancement, l’obéissance, le désir d’appartenir. C’est ce contraste qu’elle nomme la banalité du mal. Elle ne l’innocente pas pour autant : elle le juge pleinement responsable et approuve sa condamnation à mort. Le livre provoque une tempête, pour trois raisons : la thèse sur Eichmann, la critique de la conduite du procès par l’État d’Israël et quelques pages sur le rôle des conseils juifs (Judenräte) que les nazis avaient imposés dans les ghettos. Son ami Gershom Scholem rompt avec elle et lui reproche un manque d’amour pour le peuple juif ; elle lui répond qu’elle n’aime aucun peuple en tant que tel, mais seulement ses amis.

Les critiques et les débats

Eichmann était-il banal ? L’historien David Cesarani et la philosophe Bettina Stangneth, dans Eichmann avant Jérusalem (2011), ont soutenu, notamment à partir des entretiens qu’Eichmann avait accordés en Argentine au journaliste nazi néerlandais Willem Sassen, qu’il était un antisémite convaincu, fier de son rôle. Arendt ne disposait que d’une partie de ces documents, et Cesarani note qu’elle n’a assisté qu’à une partie des audiences. Ses défenseurs répondent que la banalité désignait la pauvreté de pensée de l’homme, non l’absence d’idéologie, et que la formule ne prétendait pas à une théorie générale du mal.

Nazisme et stalinisme sur le même plan. Les Origines du totalitarisme a été critiqué par de nombreux historiens pour avoir rapproché deux régimes aux origines, aux buts et aux pratiques différents, et pour s’appuyer sur une documentation soviétique encore lacunaire en 1951. D’autres y voient au contraire l’intuition décisive du livre.

La question sociale. Dans Essai sur la révolution (1963), Arendt oppose la Révolution américaine, qui a fondé des institutions de liberté, à la Révolution française, absorbée selon elle par la question de la misère. Des lecteurs de gauche lui ont reproché de mépriser la pauvreté comme objet politique ; des lecteurs libéraux ont salué au contraire sa défense de la liberté publique contre l’administration des besoins.

Little Rock. En 1959, dans « Réflexions sur Little Rock », Arendt critique la déségrégation des écoles imposée par l’État fédéral dans l’Arkansas, au nom du droit des parents et du refus d’envoyer des enfants en première ligne des combats politiques. L’essai, publié dans la revue Dissent, a suscité de vives accusations, jusqu’à celle de racisme ; l’écrivain Ralph Ellison lui a objecté, en 1965, qu’elle ne comprenait pas l’idéal de sacrifice des parents noirs du Sud. Ses défenseurs soulignent qu’elle voulait d’abord protéger les enfants.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

La « banalité du mal » est entrée dans le langage courant, souvent au prix d’un contresens : elle ne signifie pas que le mal est banal ou excusable, mais que des crimes immenses peuvent être commis par des gens ordinaires qui ont cessé de penser ce qu’ils font. Ses analyses du mensonge en politique, de la condition des réfugiés et apatrides, privés selon elle du droit même d’avoir des droits, et de la fragilité de l’espace public sont régulièrement convoquées dans les débats sur la démocratie. Le film Hannah Arendt de Margarethe von Trotta (2012) a fait connaître sa figure bien au-delà des universités.

Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer

Arendt n’a rien écrit sur la Bourse, mais sa réflexion sur Eichmann touche une question que connaissent toutes les salles de marché : comment des personnes ordinaires et compétentes participent-elles à des désastres ? Les scandales financiers ne sont pas toujours l’œuvre de génies du mal ; ils naissent aussi de gens qui suivent la procédure, emploient un jargon qui anesthésie le jugement (« optimisation », « produits structurés », « exposition ») et ne se demandent plus ce que leurs actes produisent pour les autres. Les épisodes de psychologie des foules ou les montages de type Ponzi mobilisent souvent cette absence de pensée plus que la méchanceté.

La leçon pratique tient en une habitude : s’arrêter pour se demander, en mots simples, ce que l’on est en train de faire et qui en supportera les conséquences. Arendt rappelait aussi que le pouvoir naît de l’accord de ceux qui agissent ensemble ; une confiance qui ne tient plus que par la contrainte ou par l’opacité est déjà en train de se défaire, sur les marchés comme ailleurs.

Questions fréquentes

Que veut dire la « banalité du mal » ?

L’expression, tirée du sous-titre d’Eichmann à Jérusalem (1963), désigne le contraste entre l’énormité des crimes d’Eichmann et la médiocrité de l’homme, mû par l’ambition et l’obéissance plus que par la haine. Elle ne signifie pas que le mal est ordinaire ou pardonnable.

Quelle était la relation entre Hannah Arendt et Heidegger ?

Étudiante à Marburg, Arendt a eu avec Martin Heidegger, son professeur, une liaison secrète au milieu des années 1920. Le nazisme, auquel Heidegger avait adhéré en 1933, les a séparés ; elle a renoué avec lui en 1950. Leur correspondance a été publiée en 1998.

Qu’est-ce que le totalitarisme selon Arendt ?

C’est un régime nouveau, distinct de la tyrannie, qui cherche à dominer totalement les individus au moyen d’une idéologie et de la terreur. Ses exemples sont l’Allemagne nazie et l’URSS de Staline ; les camps de concentration en sont l’institution centrale.

Quel livre de Hannah Arendt lire en premier ?

Eichmann à Jérusalem est le plus accessible, parce qu’il raconte un procès. La Crise de la culture (1961) réunit des essais courts sur l’autorité, la liberté et l’éducation. Les Origines du totalitarisme et Condition de l’homme moderne demandent plus de temps.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

Découvrir mon parcours
À lire ensuite
Trader, ça s’apprend
2 étapes pour progresser
1ProRealTime —
La formation complète Gratuit

Le trading commence par les bons outils.

  • La formation complète à la plateforme
  • Mes Graphiques & Espaces de travail : accès exclusif à mes indicateurs, modèles et réglages personnalisés
  • Configuration guidée, pas à pas
2Mon École de Trading —
Quand vous serez prêt Pour aller plus loin

Formations, séminaires, webinaire et coaching privé. Je vous accompagne personnellement.

Découvrir l’École
Excellentsur Trustpilot · 590+ avis

0 commentaires

La discussion se poursuit sur le forum andlil.com.
Laisser un commentaire

Votre nom et votre commentaire seront publiés après relecture ; votre adresse e-mail ne le sera jamais. Votre adresse IP est conservée un an, comme la loi l’exige. Pour en savoir plus ou exercer vos droits : charte de confidentialité. Le formulaire est protégé contre les robots par Cloudflare Turnstile.

Restez au contact des marchés et du monde.

Recevez mes analyses par e-mail, et rejoignez la discussion avec la communauté du forum.