Francis Bacon : biographie, idées et héritage
Francis Bacon (1561-1626), philosophe et chancelier anglais, a fondé la méthode expérimentale et dénoncé les quatre idoles qui égarent l’esprit humain.

Qui était Francis Bacon ?
Francis Bacon (1561-1626) est un philosophe et homme d’État anglais, chancelier d’Angleterre sous Jacques Ier, qui a fait de l’expérience méthodique et de l’induction le fondement de la science moderne. Dans le Novum Organum (1620), il dénonce les « idoles » qui faussent l’esprit humain et propose une méthode pour arracher ses secrets à la nature, afin d’en tirer des inventions utiles à l’humanité.
Sa vie tient du roman : fils d’un grand dignitaire d’Élisabeth Ire, avocat brillant, courtisan obstiné, il atteint le sommet de l’État avant d’être condamné pour corruption en 1621. Il consacre ses cinq dernières années à la philosophie. Les fondateurs de la Royal Society, en 1660, le tiendront pour leur inspirateur.
Francis Bacon en résumé
Né à Londres en 1561, formé à Cambridge et au droit, député dès 1581, Francis Bacon gravit lentement les échelons sous Élisabeth Ire, puis rapidement sous Jacques Ier : procureur général en 1613, garde des Sceaux en 1617, lord chancelier en 1618. Il publie des Essais (1597, augmentés en 1612 et 1625), Du progrès et de la promotion des savoirs (1605) et le Novum Organum (1620), partie d’un vaste projet de « Grande Restauration » des sciences. Son idée directrice : la science doit partir de l’observation, avancer par degrés et servir à améliorer la condition humaine.
- Naissance : 22 janvier 1561, York House, Londres
- Mort : 9 avril 1626, Highgate, près de Londres
- Nationalité : anglaise
- Courant : empirisme ; philosophie de la Renaissance tardive
- Œuvres principales : Essais (1597-1625), Novum Organum (1620), La Nouvelle Atlantide (posthume, 1626)
- Idée la plus connue : les quatre idoles de l’esprit et l’induction expérimentale ; « savoir, c’est pouvoir »
Du sommet de l’État à la Tour de Londres
Francis Bacon naît le 22 janvier 1561 à York House, dans le Strand, à Londres. Il est le fils cadet de Sir Nicholas Bacon, garde du grand sceau d’Élisabeth Ire, et de sa seconde épouse, Anne Cooke. À douze ans, en 1573, il entre avec son frère Anthony à Trinity College, à Cambridge, où il suit un enseignement encore largement aristotélicien qu’il jugera stérile. En 1576, il accompagne l’ambassadeur Amias Paulet en France et y reste deux ans et demi. La mort soudaine de son père, en 1579, le rappelle à Londres sans fortune : cadet d’un second lit, il doit faire carrière.
Il choisit le droit, à Gray’s Inn, et la politique : élu député en 1581, il siège aux Communes dans la plupart des parlements suivants, avant d’entrer à la Chambre des lords comme chancelier. Dans une lettre de 1591 à Lord Burghley, son oncle par alliance, il annonce avoir pris tout le savoir pour domaine. Sous Élisabeth, sa carrière piétine. Proche du comte d’Essex, favori de la reine, il participe pourtant à l’accusation lors du procès d’Essex après sa tentative de rébellion de 1601, épisode qui lui sera longtemps reproché. En 1597, il publie la première édition de ses Essais, dix textes brefs sur la vie publique et privée, inspirés par Montaigne mais plus secs et plus politiques.
L’avènement de Jacques Ier, en 1603, change tout. Bacon est fait chevalier, publie en 1605 Du progrès et de la promotion des savoirs, plaidoyer pour la connaissance dédié au roi, puis devient solliciteur général en 1607, procureur général en 1613, garde des Sceaux en 1617 et lord chancelier en 1618, avec le titre de baron Verulam, puis de vicomte de Saint-Alban en janvier 1621. En octobre 1620, il publie l’Instauratio magna, dont la pièce centrale est le Novum Organum.
La chute est brutale. Au printemps 1621, le Parlement, en lutte contre le favori du roi, le marquis (futur duc) de Buckingham, l’accuse d’avoir reçu des présents de plaideurs, sur vingt-trois chefs de corruption. Bacon reconnaît les faits, tout en affirmant que ces cadeaux, d’usage courant à l’époque, n’ont jamais influencé ses jugements. Il est condamné à une amende de 40 000 livres, que le roi lui remet, à une brève détention à la Tour de Londres et à l’interdiction de toute charge publique. Retiré, il écrit une Histoire du règne d’Henri VII (1622), une version latine augmentée de son livre de 1605 (1623) et des histoires naturelles. Il meurt le 9 avril 1626 à Highgate, d’une pneumonie. Selon John Aubrey, qui tenait le récit de Thomas Hobbes, son ancien secrétaire, il aurait pris froid en farcissant un poulet de neige pour voir si le froid conservait la chair : une anecdote tardive, peut-être embellie, mais qui a fait de Bacon un martyr de la méthode expérimentale.
Les idées clés
Les quatre idoles. Avant de connaître, il faut savoir comment l’esprit se trompe. Bacon appelle idoles les illusions qui l’assiègent. Les idoles de la tribu tiennent à la nature humaine : nos sens et notre esprit déforment les choses comme un miroir inégal, et nous retenons les cas qui confirment ce que nous croyons en négligeant les autres. Les idoles de la caverne, image empruntée à Platon, viennent de l’éducation et du tempérament de chacun. Les idoles de la place publique, ou du marché, naissent du langage : des mots vagues ou désignant des choses qui n’existent pas égarent les raisonnements. Les idoles du théâtre sont les systèmes philosophiques reçus, qui mettent en scène des mondes imaginaires comme des pièces de théâtre.
Une induction par élimination. La logique d’Aristote, le syllogisme, part de principes très généraux posés trop vite. L’induction ordinaire, qui énumère quelques cas favorables, est puérile : un seul contre-exemple la ruine. Bacon propose de dresser trois tables : une table de présence, qui recense les cas où le phénomène étudié se produit, une table d’absence, qui recense les cas voisins où il manque, une table des degrés, où il varie. Son exemple est la chaleur : les rayons du soleil chauffent, ceux de la lune non, donc la lumière n’est pas la cause de la chaleur. En excluant ainsi ce qui ne suit pas le phénomène, on s’élève peu à peu vers ses causes. Bacon conclut, au terme de l’analyse, que la chaleur est une espèce de mouvement, intuition que la physique du XIXe siècle confirmera.
Ni fourmi ni araignée, mais abeille. Les empiriques, dit Bacon, ressemblent à la fourmi, qui amasse et consomme ; les dogmatiques à l’araignée, qui tisse sa toile à partir de sa propre substance. Le vrai savant fait comme l’abeille : il recueille la matière dans les fleurs, puis la transforme par son propre travail. L’expérience sans raison est aveugle, la raison sans expérience tourne à vide.
Savoir, c’est pouvoir. La formule ipsa scientia potestas est, « le savoir lui-même est pouvoir », se trouve dans ses Meditationes sacrae de 1597. Pour Bacon, la connaissance vraie des causes permet de produire des effets, et le but du savoir n’est pas la dispute savante, mais, selon ses mots dans le livre de 1605, la gloire du Créateur et le soulagement de la condition humaine. Il cite volontiers l’imprimerie, la poudre à canon et la boussole comme exemples d’inventions qui ont transformé le monde.
Une œuvre en contexte : le Novum Organum (1620)
Le titre est un défi. L’Organon, l’« instrument », est le nom donné depuis l’Antiquité aux traités de logique d’Aristote, base de l’enseignement des universités. Bacon propose un nouvel instrument. Le livre paraît en octobre 1620, en latin, dans un volume intitulé Instauratio magna, la « Grande Restauration ». Le frontispice montre un navire franchissant les colonnes d’Hercule, limites du monde connu pour les Anciens, avec une devise tirée du prophète Daniel : beaucoup passeront, et la science sera augmentée. Bacon est alors lord chancelier ; quelques mois plus tard, il sera déchu.
Le Novum Organum est écrit en aphorismes, phrases brèves et numérotées, forme qui présente un savoir inachevé et invite à le prolonger plutôt qu’à l’admirer. Le premier livre détruit : il fait l’inventaire des idoles et des erreurs des philosophies antérieures. Le second construit : il expose la méthode des tables sur l’exemple de la chaleur. L’ensemble ne devait être que la deuxième des six parties de la Grande Restauration, qui devait se conclure par une science active capable de transformer la nature. Bacon n’en a achevé qu’une fraction.
Bacon en envoie des exemplaires jusqu’à Vienne, où le diplomate Henry Wotton promet d’en remettre un à l’astronome Kepler. Le livre est d’abord discuté par les savants plus qu’adopté ; mais dans l’Angleterre des années 1640 et 1650, puis à la Royal Society fondée en 1660, il devient le manifeste d’une science collective, expérimentale et utile.
Les critiques et les débats
Un méthodologue sans science ? Bacon n’a fait aucune grande découverte, a sous-estimé le rôle des mathématiques et est resté réservé envers l’héliocentrisme de Copernic. Les épistémologues du XIXe et du XXe siècle lui ont reproché une image naïve de la science, où les lois sortiraient d’elles-mêmes des tables d’observations. Karl Popper, en particulier, soutient que la science avance par hypothèses audacieuses soumises à la réfutation, non par accumulation de faits. Ses défenseurs répondent que l’induction par élimination, qui cherche à écarter les explications fausses, est plus proche de cette idée qu’on ne le dit.
La domination de la nature. Bacon parle d’étendre l’empire de l’homme sur la nature. Au XXe siècle, Adorno et Horkheimer, philosophes de l’école de Francfort, ont fait de lui le symbole d’une raison réduite à la maîtrise technique, responsable de l’exploitation de la nature et des hommes. D’autres lecteurs rappellent qu’il écrivait aussi qu’on ne commande à la nature qu’en lui obéissant, et que sa fin déclarée était le soulagement de la condition humaine.
L’homme et l’œuvre. Le rôle de Bacon dans le procès d’Essex et sa condamnation de 1621 ont nourri un jugement sévère, résumé par le poète Alexander Pope, qui, dans son Essai sur l’homme (1733-1734), le dit le plus sage, le plus brillant et le plus vil des hommes. Les historiens nuancent : la pratique des présents était générale, et Bacon a pu servir de victime expiatoire dans une campagne visant Buckingham. Quant à la thèse selon laquelle Bacon aurait écrit les pièces de Shakespeare, apparue au XIXe siècle, aucun historien sérieux ne la retient.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Bacon a donné à la science moderne son programme social plus que sa méthode : la recherche organisée, collective, financée, tournée vers les applications. La Maison de Salomon, institut de savants imaginé dans La Nouvelle Atlantide (1626), préfigure les académies et les laboratoires. Les Lumières, de Voltaire à d’Alembert, l’ont célébré, et l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert s’inspire de sa classification des savoirs en mémoire, raison et imagination. Ses idoles restent une des premières analyses systématiques de ce que la psychologie appelle aujourd’hui les biais cognitifs.
Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer
La doctrine des idoles se lit comme un inventaire des erreurs de jugement face aux marchés. L’idole de la tribu, retenir les cas qui confirment son opinion, est ce que la finance comportementale appelle le biais de confirmation. L’idole de la caverne rappelle que chacun regarde le marché depuis son expérience : celui qui a commencé dans une longue hausse ne voit pas le monde comme celui qui a connu un krach. L’idole de la place publique vaut pour les mots du métier, « support », « tendance », « valeur refuge », qui donnent l’illusion de comprendre. L’idole du théâtre, enfin, est la fidélité à un système qu’on ne met plus à l’épreuve.
La table d’absence est peut-être la leçon la plus utile. Il ne suffit pas de recenser les situations où un signal a précédé une hausse ; il faut chercher celles où le même signal est apparu sans rien annoncer. Les travaux de Daniel Kahneman et d’Amos Tversky ont donné une base expérimentale à ce que Bacon décrivait en moraliste.
Questions fréquentes
Quelles sont les quatre idoles de Bacon ?
Les idoles de la tribu (erreurs propres à la nature humaine), de la caverne (erreurs propres à chaque individu), de la place publique (erreurs nées du langage) et du théâtre (erreurs héritées des systèmes philosophiques). Bacon les expose dans le premier livre du Novum Organum (1620).
Bacon a-t-il vraiment dit « savoir, c’est pouvoir » ?
Presque : la formule latine ipsa scientia potestas est, « le savoir lui-même est pouvoir », figure dans ses Meditationes sacrae de 1597. La forme courte « savoir, c’est pouvoir » est une simplification postérieure.
Pourquoi Francis Bacon a-t-il été condamné ?
En 1621, le Parlement l’a accusé d’avoir accepté des présents de plaideurs alors qu’il était lord chancelier. Il a reconnu les faits, a été condamné à une amende, que le roi lui a remise, et à une brève détention, et a perdu toutes ses charges.
Faut-il confondre le philosophe et le peintre Francis Bacon ?
Non. Le peintre Francis Bacon (1909-1992), né à Dublin, est un artiste du XXe siècle sans rapport avec la philosophie ; seul le nom, et une parenté lointaine souvent évoquée mais mal établie, les rapproche.
Pour aller plus loin
- René Descartes, l’autre fondateur de la méthode moderne, par la déduction plutôt que par l’induction
- Nicolas Machiavel, que Bacon louait de décrire les hommes tels qu’ils sont
- Emmanuel Kant, qui place une phrase de Bacon en exergue de la Critique de la raison pure
- Karl Popper, qui a réfuté l’idée d’une science bâtie par induction
- La théorie des perspectives, ou les idoles de l’esprit mesurées en laboratoire
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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