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Guillaume d’Ockham : biographie, idées et héritage

Franciscain anglais du XIVe siècle, Guillaume d’Ockham a donné son nom au célèbre rasoir, défendu le nominalisme et rompu avec le pape d’Avignon.

Guillaume d’Ockham : biographie, idées et héritage

Qui était Guillaume d’Ockham ?

Guillaume d’Ockham (vers 1287-1347) est un philosophe et théologien franciscain anglais, le principal représentant du nominalisme médiéval et le nom attaché au « rasoir d’Ockham », le principe selon lequel on ne doit pas poser plus d’entités qu’il n’est nécessaire pour expliquer. Logicien de premier rang, il a aussi pris part aux grandes querelles politiques du XIVe siècle.

Sa vie tient en trois lieux : l’Angleterre des études et des grands traités, Avignon où il est convoqué pour répondre d’accusations doctrinales, Munich enfin, où il écrit en exil contre le pape Jean XXII. En métaphysique comme en politique, il refuse d’accorder une réalité ou une autorité qui ne se justifie pas.

Guillaume d’Ockham en résumé

Frère mineur formé à Londres et à Oxford, Guillaume d’Ockham soutient que seuls existent des êtres singuliers : les universaux, comme « homme » ou « chat », sont des concepts et des mots qui signifient plusieurs individus, non des réalités communes logées dans les choses. Convoqué à Avignon en 1324, il rompt en 1328 avec le pape Jean XXII sur la pauvreté franciscaine, s’enfuit, est excommunié et passe ses dernières années à Munich, sous la protection de l’empereur, à écrire sur le pouvoir de l’Église et des princes.

  • Naissance : vers 1287 (fin 1287 ou début 1288 selon les estimations actuelles), à Ockham, dans le Surrey, en Angleterre
  • Mort : nuit du 9 au 10 avril 1347, à Munich, en Bavière
  • Origine : anglaise
  • Courant ou école : scolastique tardive, nominalisme (ou « terminisme »)
  • Œuvres principales : Commentaire des Sentences (1317-1318), Somme de logique (vers 1323-1325), Dialogue (vers 1334-1346, inachevé)
  • Idée la plus connue : le rasoir d’Ockham, principe d’économie qui interdit de multiplier les entités sans nécessité

Du village d’Ockham à l’exil de Munich

Les dates de sa jeunesse sont reconstruites à partir d’événements postérieurs. Guillaume naît probablement fin 1287 ou début 1288 dans le village d’Ockham, dans le Surrey, au sud-ouest de Londres ; d’anciens historiens proposaient 1285. Encore enfant, il est confié à l’ordre franciscain et envoyé au couvent des frères mineurs de Londres, les Greyfriars. Il commence la théologie vers 1310 et, à Oxford, commente à partir de 1317 environ les Sentences de Pierre Lombard, le manuel de théologie de l’époque, passage obligé de tout futur maître. Il ne devient pourtant jamais maître régent : de là son surnom de Venerabilis Inceptor, le « vénérable débutant », l’inceptor étant un candidat jugé apte à commencer comme maître sans l’avoir encore fait.

Revenu à Londres vers 1321, il y écrit l’essentiel de son œuvre philosophique, dont la Somme de logique, dans un couvent où vivent aussi deux de ses critiques les plus vifs, Walter Chatton et Adam Wodeham. En 1323, il doit défendre ses thèses devant le chapitre de sa province, réuni à Bristol. À peu près au même moment, il est dénoncé pour hérésie à la cour pontificale d’Avignon ; John Lutterell, ancien chancelier d’Oxford, prépare pour Jean XXII une liste de passages suspects de son commentaire des Sentences. Convoqué en mai 1324, Ockham ne reverra jamais l’Angleterre. À Avignon, il vit assez librement au couvent franciscain pour achever ses Quodlibets ; la commission de théologiens rend des avis sévères, mais la procédure n’aboutit jamais à une condamnation.

Tout bascule avec l’arrivée, en 1327, de Michel de Césène, ministre général des franciscains, en conflit avec le pape sur la pauvreté du Christ. Les franciscains soutenaient que le Christ et les apôtres n’avaient rien possédé, ni seuls ni en commun ; par une série de bulles à partir de 1322, Jean XXII rejette leur distinction entre l’usage d’un bien et sa propriété, puis déclare hérétique cette thèse de la pauvreté absolue. Chargé par Michel d’étudier ces textes, Ockham conclut que le pape n’est pas seulement dans l’erreur mais hérétique, et qu’il a donc perdu sa charge.

Dans la nuit du 26 mai 1328, Ockham, Michel de Césène et quelques frères quittent secrètement Avignon et rejoignent à Pise l’empereur Louis IV de Bavière, lui-même en conflit avec le pape, qui lui reprochait d’avoir pris le titre impérial sans son approbation. Le 6 juin 1328, ils sont excommuniés pour avoir quitté Avignon sans permission, non pour leurs doctrines. Vers 1329, Ockham suit l’empereur à Munich, où il demeure jusqu’à sa mort et n’écrit plus que des ouvrages politiques. La tradition lui prête une phrase adressée à l’empereur, « défends-moi par l’épée, je te défendrai par la parole », que rien d’attesté ne permet de lui attribuer. Il meurt dans la nuit du 9 au 10 avril 1347, vers soixante ans.

Les idées clés

Il n’existe que des individus. C’est la « querelle des universaux » : quand on dit que Socrate et Platon sont des hommes, existe-t-il, dans les choses, une nature humaine commune ? Ockham juge les théories réalistes de son temps non seulement inutiles mais incohérentes : une même chose ne peut être à la fois une et présente en plusieurs individus. Il n’y a que des chats singuliers, semblables entre eux par ce qu’ils sont ; « chat » est universel au sens où il se dit de plusieurs, mais ce concept est lui-même une réalité singulière, un acte de l’esprit. Cette position, que les historiens appellent nominalisme, ne fait pas des ressemblances une invention humaine : les choses se ressemblent réellement, sans qu’il faille loger entre elles une entité commune.

Le rasoir. Le principe d’économie porte son nom parce qu’il l’a employé avec constance, non parce qu’il l’a inventé : il circulait chez Aristote et chez les scolastiques. La formule latine la plus connue, Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem (les entités ne doivent pas être multipliées au-delà du nécessaire), ne figure dans aucun de ses écrits conservés ; elle est formulée en 1639 par le franciscain irlandais John Punch, et l’expression « rasoir d’Ockham » date elle aussi du XVIIe siècle. Ockham écrit qu’il ne faut jamais poser une pluralité sans nécessité, et il fixe les conditions : rien ne doit être affirmé sans raison, sauf ce qui est évident par soi, connu par l’expérience ou garanti par l’Écriture. Son exemple : pour que « Socrate est semblable à Platon » soit vrai, il suffit que tous deux soient blancs ; nul besoin d’une troisième chose appelée « similitude ». Il réduit ainsi les dix catégories d’Aristote à deux sortes d’êtres, les substances et les qualités, hors quelques exceptions que la théologie lui impose : la longueur d’une table n’est pas une chose ajoutée à la table.

Une logique du langage mental. Ockham distingue trois niveaux de langage, écrit, parlé et mental, chacun dépendant du suivant. Le langage mental, fait de concepts qui se combinent en propositions, est le plus fondamental ; il est le premier à développer cette idée en détail. Sa théorie de la « supposition », c’est-à-dire de ce à quoi renvoie un terme dans une phrase, montre que « chien » ne désigne pas la même chose dans « tout chien est un mammifère » et dans « chien a cinq lettres ».

Foi, raison et intention. Pour Ockham, la théologie n’est pas une science démonstrative : la raison naturelle ne peut prouver ni l’immortalité de l’âme, ni l’unité et l’infinité de Dieu, que la foi seule fait connaître. Dieu est absolument libre, et le monde qu’il a créé est contingent. Sa morale est une morale de l’intention : deux personnes vont à l’église, l’une pour prier, l’autre pour bavarder ; le geste est le même, la valeur morale non. Un païen peut, selon lui, être vertueux sans connaître la révélation.

Une œuvre en contexte : l’Œuvre des quatre-vingt-dix jours

En novembre 1329, Jean XXII publie contre Michel de Césène la bulle Quia vir reprobus. Le pape y soutient, en s’appuyant sur le droit romain, que l’usage d’un bien ne peut être séparé de sa propriété : celui qui mange un pain ou use un habit le détruit, et nul ne peut rendre ce qu’il a consommé. La pauvreté absolue des franciscains serait donc impossible. Réfugié à Munich, Ockham répond entre 1332 et 1334 par l’Opus nonaginta dierum, réfutation méthodique de la bulle, phrase après phrase, au nom des franciscains.

Le texte dépasse la polémique. Ockham y distingue des droits naturels, indépendants de toute législation, et les droits établis par la loi positive, ceux qu’on peut faire valoir devant un tribunal. Les frères renoncent aux seconds, non au premier : le droit naturel d’user de ce qui est nécessaire pour vivre ne peut être abandonné. Contre le pape, qui fait remonter la propriété au jardin d’Éden, Ockham soutient qu’Adam et Ève usaient des biens sans en être maîtres exclusifs. La propriété est une institution humaine, née après la chute pour contenir la violence et l’avidité, que Dieu permet mais que les hommes établissent. L’histoire de l’idée de droits individuels, et celle de la théorie des droits de propriété, passent par ce débat de moines sur le pain qu’on mange.

Les critiques et les débats

L’anti-rasoir de Walter Chatton. Son confrère londonien lui oppose un principe inverse : si deux choses ne suffisent pas à rendre vraie une proposition, il faut en poser une troisième, et ainsi de suite. L’objection porte : une explication trop économe peut être fausse. Leibniz puis Kant formuleront à leur tour des contre-principes contre une réduction trop hâtive de la diversité des êtres.

Censures et querelle de la foi. Si Avignon ne le condamne jamais, la faculté des arts de Paris proscrit l’enseignement de sa doctrine en 1339 ; un second statut, en 1340, vise des thèses nominalistes sans qu’on sache avec certitude s’il le vise lui-même. Les thomistes lui reprochent d’avoir séparé la foi et la raison que Thomas d’Aquin s’était efforcé d’accorder ; d’autres lecteurs y voient un respect scrupuleux des limites de la démonstration.

Ockham, père des droits subjectifs ? Le juriste français Michel Villey a fait d’Ockham et du nominalisme l’origine du droit subjectif moderne, qu’il tenait pour une déformation de la conception classique du droit. L’historien Brian Tierney a contesté cette généalogie : l’idée de droits appartenant aux individus se trouve déjà chez les canonistes médiévaux et ne dépend pas du nominalisme.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Le rasoir d’Ockham est devenu une règle de méthode commune aux sciences. Le nominalisme a nourri des auteurs aussi différents que Hobbes, Locke ou les philosophes analytiques du XXe siècle, et sa logique compte parmi les sommets de la pensée médiévale. Ses écrits politiques, qui défendent la liberté des individus, la faillibilité des institutions et l’indépendance du pouvoir temporel face au pape, ont influencé le mouvement conciliaire. Les spécialistes mettent pourtant en garde contre l’image d’un moderne égaré au XIVe siècle : c’est un théologien, qui fait de l’Écriture l’une des trois sources légitimes de connaissance. Le grand public le connaît aussi par Umberto Eco, qui s’en est inspiré pour Guillaume de Baskerville, le franciscain enquêteur du Nom de la rose (1980).

Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer

Le rasoir trouve sur les marchés une application très concrète. Une stratégie testée sur le passé avec quinze paramètres finit presque toujours par « expliquer » l’historique, parce qu’elle s’ajuste au bruit autant qu’au signal : c’est le surajustement. Chaque variable ajoutée doit payer sa place, comme chaque entité chez Ockham, par une raison ou par l’expérience répétée. Quand un mouvement s’explique par une échéance d’options, inutile d’y ajouter un complot.

L’anti-rasoir de Chatton complète la leçon : une explication simple n’est pas vraie parce qu’elle est simple, et si elle ne rend pas compte des faits, il faut ajouter ce qui manque. Tenir les deux règles ensemble est une discipline contre notre goût, décrit par l’économie comportementale, pour les histoires trop bien construites. Quant au nominalisme, il rappelle que « le marché » n’existe pas au-dessus des ordres individuels qui le composent, ce qu’Hayek a dit à sa manière.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le rasoir d’Ockham ?

Le rasoir d’Ockham est un principe d’économie : entre deux explications qui rendent compte des mêmes faits, on préfère celle qui suppose le moins d’entités, et l’on ne pose rien sans raison, expérience ou autorité qui le justifie. C’est une règle de méthode, non une preuve de vérité.

Ockham a-t-il écrit « il ne faut pas multiplier les entités sans nécessité » ?

Pas sous cette forme. La formule Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem est absente de ses écrits conservés ; on la doit à John Punch en 1639. Ockham écrit en revanche qu’il ne faut jamais poser une pluralité sans nécessité, ce qui revient au même principe.

Qu’est-ce que le nominalisme d’Ockham ?

C’est la thèse selon laquelle seuls existent des êtres singuliers. Les universaux, comme « homme » ou « animal », sont des concepts et des mots qui signifient plusieurs individus semblables, non des réalités communes présentes dans les choses.

Pourquoi Guillaume d’Ockham a-t-il été excommunié ?

Il a été excommunié le 6 juin 1328 pour avoir quitté Avignon sans autorisation avec Michel de Césène, après avoir jugé hérétique le pape Jean XXII sur la pauvreté du Christ. Ses thèses n’ont jamais été formellement condamnées par la papauté.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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