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John Locke : biographie, idées et héritage

John Locke (1632-1704) fait naître toutes nos idées de l’expérience et fonde le pouvoir sur le consentement et la protection des droits naturels.

John Locke : biographie, idées et héritage

Qui était John Locke ?

John Locke (1632-1704) est un philosophe anglais, l’un des fondateurs de l’empirisme moderne et le théoricien d’un gouvernement limité, fondé sur le consentement des gouvernés et chargé de protéger la vie, la liberté et les biens de chacun. Médecin de formation, secrétaire d’un grand seigneur whig, exilé politique puis administrateur du commerce colonial, il a vécu au cœur des affaires autant que de l’étude.

Trois livres parus en 1689, à quelques mois d’intervalle, ont fait sa réputation : l’Essai sur l’entendement humain, qui fait naître toutes nos idées de l’expérience, les Deux Traités du gouvernement, qui justifient la résistance au pouvoir arbitraire, et la Lettre sur la tolérance, qui sépare le soin des âmes de celui de la cité.

John Locke en résumé

Né en 1632 dans une famille puritaine du Somerset, John Locke étudie à Westminster puis à Oxford, où il se tourne vers la médecine et la science expérimentale. En 1666, il rencontre Lord Ashley, futur comte de Shaftesbury, dont il devient le médecin et le secrétaire. Compromis par la chute de son protecteur, il s’exile en Hollande de 1683 à 1689. Rentré après la Glorieuse Révolution, il publie ses grandes œuvres, siège au Board of Trade et meurt en 1704. Sa pensée tient en deux refus : pas d’idées innées dans l’esprit, pas de pouvoir absolu dans l’État.

  • Naissance : 29 août 1632, Wrington (Somerset, Angleterre)
  • Mort : 28 octobre 1704, Oates, paroisse de High Laver (Essex)
  • Nationalité : anglaise
  • Courant : empirisme, contrat social, libéralisme classique
  • Œuvres principales : Essai sur l’entendement humain (1689, daté 1690), Deux Traités du gouvernement (1689, daté 1690), Lettre sur la tolérance (1689)
  • Idée la plus connue : l’esprit naît comme une « table rase », et le pouvoir n’est légitime que s’il protège les droits naturels de ceux qui y consentent.

Un médecin d’Oxford dans la tempête anglaise

Locke naît le 29 août 1632 à Wrington, près de Bristol. Son père, homme de loi de campagne, est capitaine de cavalerie dans l’armée du Parlement pendant la guerre civile, sous Alexander Popham, devenu député. Grâce à ce protecteur, le garçon entre en 1647 à la Westminster School, puis, à l’automne 1652, à Christ Church, le grand collège d’Oxford. La scolastique qu’on y enseigne l’ennuie autant qu’elle avait ennuyé Hobbes. Maître ès arts en 1658, il enseigne le grec et la rhétorique, mais, plutôt que d’entrer dans les ordres, choisit la médecine. Il fréquente Robert Boyle et le cercle d’où naîtra la Royal Society, qui l’élit en 1668.

En 1666, chargé de livrer des eaux médicinales à Lord Ashley, chancelier de l’Échiquier venu se soigner à Oxford, il séduit ce grand seigneur, qui l’emmène à Londres l’année suivante. En 1668, Locke organise l’opération d’un abcès du foie qui sauve son patron. Il devient son secrétaire, notamment auprès des propriétaires de la colonie de Caroline et du Conseil du commerce et des plantations. Ashley, fait comte de Shaftesbury en 1672, prend la tête de l’opposition whig au futur Jacques II, catholique. Après un long séjour en France (1675-1679), Locke rédige l’essentiel des Deux Traités pendant la crise de l’Exclusion, dès 1679-1680 selon l’historien Peter Laslett, un peu plus tard selon d’autres.

Shaftesbury s’enfuit en Hollande et y meurt en janvier 1683. Après la découverte du complot de Rye House, en juin, Locke part à son tour : en septembre 1683, il est en Hollande. Londres réclame son extradition et Oxford lui retire sa place en 1684. L’exil est sa période la plus féconde : il achève l’Essai et rédige en latin, pendant l’hiver 1685-1686, sa lettre sur la tolérance adressée au théologien Philippe van Limborch, au moment où Louis XIV révoque l’édit de Nantes.

En février 1689, après la chute de Jacques II, il rentre dans la suite de la princesse Marie. Tout paraît alors : l’Essai, sous son nom, les Deux Traités et la Lettre, anonymes. À partir de 1691, il vit à Oates, dans l’Essex, chez Sir Francis Masham et son épouse Damaris, fille du philosophe Ralph Cudworth et philosophe elle-même. Il y publie Quelques pensées sur l’éducation (1693) et Le Christianisme raisonnable (1695), siège au Board of Trade de 1696 à 1700 malgré un asthme sévère, et meurt à Oates le 28 octobre 1704.

Les idées clés

Pas d’idées innées. Contre les disciples de Descartes, Locke nie que l’esprit naisse muni de principes : si c’était le cas, les enfants et tous les peuples les connaîtraient. Toutes nos idées viennent de la sensation, qui nous informe des choses, et de la réflexion, qui observe les opérations de notre esprit. Locke écrit « white paper », papier blanc ; son traducteur Pierre Coste reprend l’image scolastique : « Supposons donc qu’au commencement l’âme est ce qu’on appelle une table rase, vide de tous caractères, sans aucune idée, quelle qu’elle soit » (trad. Coste, orthographe modernisée).

Mesurer les limites de l’esprit. L’Essai naît d’une discussion entre amis qui tournaient en rond : il fallait d’abord examiner ce que notre entendement peut connaître. Locke distingue les qualités premières des corps (étendue, figure, mouvement), qui sont dans les choses, et les qualités secondes (couleur, saveur, chaleur), qui sont des pouvoirs de produire en nous des sensations. La connaissance certaine est rare ; l’essentiel de nos jugements relève du probable.

La personne, c’est la conscience. Dans un chapitre ajouté en 1694, Locke définit l’identité personnelle par la conscience qui relie nos actes présents à nos souvenirs. Si l’âme d’un prince passait, avec ses souvenirs, dans le corps d’un savetier, ce serait la même personne, responsable des actes du prince, mais pour les autres le même homme, le savetier. Cette distinction nourrit encore les débats sur l’identité.

Droits naturels, propriété et consentement. Dans l’état de nature, les hommes sont libres et égaux, soumis à une loi naturelle qui interdit de nuire à la vie, à la santé, à la liberté et aux biens d’autrui. Chacun possède sa personne, donc le travail de ses mains : en mêlant son travail à ce que la nature offre en commun, il en fait sa propriété, pourvu qu’il en reste assez, et d’aussi bon, pour les autres et que rien ne se gâte. Cette théorie des droits de propriété fonde la politique : on institue un législateur pour protéger ces droits par des lois fixes et connues. Ce pouvoir est un dépôt ; s’il devient arbitraire, il se met en guerre avec le peuple, qui peut lui résister.

Tolérer pour pacifier. La Lettre sur la tolérance soutient que le magistrat ne peut savoir quelle religion est vraie, que la force produit l’hypocrisie et non la foi, et que l’uniformité imposée cause plus de désordres que la diversité. L’Église devient une société volontaire. La tolérance a pourtant des bornes : Locke en exclut les athées, dont il juge les serments sans garantie, et les Églises qui font prêter allégeance à un prince étranger, ce que la plupart des historiens lisent comme visant les catholiques.

Une œuvre en contexte : les Deux Traités du gouvernement

Les Deux Traités du gouvernement paraissent anonymement en décembre 1689, datés de 1690. La préface les présente comme une justification de l’avènement de Guillaume III, mais le texte est antérieur : Laslett, dans son édition de 1960, l’a daté de la crise de l’Exclusion ; Richard Ashcraft l’a rattaché aux conspirations whigs de 1681-1683. Le manuscrit était dangereux : Algernon Sidney, qui défendait des idées voisines, fut décapité en décembre 1683. Le Premier Traité réfute le Patriarcha de Robert Filmer, qui faisait descendre le pouvoir des rois de l’autorité donnée par Dieu à Adam ; le Second construit la théorie : état de nature, propriété, contrat, primauté du législatif, droit de résistance.

L’accueil anglais fut modeste ; l’historien John Kenyon note que le livre est rarement cité dans les débats des années 1690. La traduction française de David Mazel (1691), amputée du Premier Traité, le fait lire sur le continent. C’est en Amérique qu’il trouve son vrai public : imprimé à Boston en 1773, il inspire la Déclaration d’indépendance de 1776, qui reprend sa formule du « long train of abuses », la longue suite d’abus qui autorise un peuple à changer de gouvernement.

Les critiques et les débats

Leibniz contre la table rase. En 1704, Leibniz achève les Nouveaux Essais sur l’entendement humain, un dialogue qui suit l’Essai chapitre par chapitre et ne paraîtra qu’en 1765. Il reprend l’adage selon lequel rien n’est dans l’intellect qui n’ait d’abord été dans les sens, en ajoutant : sauf l’intellect lui-même. Les vérités nécessaires des mathématiques ne peuvent, selon lui, venir de l’expérience, qui ne livre que des cas particuliers.

Un contrat que personne n’a signé. Qui a consenti au gouvernement ? Locke invoque un consentement tacite : il suffit de posséder un bien, voire de circuler sur les routes d’un pays. David Hume, dans « Du contrat primitif » (1748), répond que personne n’a conscience d’avoir promis quoi que ce soit : l’obéissance repose sur l’habitude et l’utilité.

Propriété et accumulation. En 1962, C. B. Macpherson lit Locke comme le théoricien d’un « individualisme possessif » : la monnaie, qui ne se gâte pas, lève les limites naturelles de l’appropriation. Alan Ryan et James Tully répondent que la propriété, chez Locke, englobe la vie et la liberté de tous, et que le Premier Traité impose un devoir de charité envers ceux qui n’ont rien.

L’esclavage et les colonies. Le défenseur de la liberté naturelle fut actionnaire de la Royal African Company, qui pratiquait la traite, et secrétaire des propriétaires de la Caroline, dont les Constitutions fondamentales de 1669 donnaient à tout homme libre un pouvoir absolu sur ses esclaves. Sa part dans ce texte est discutée : l’historienne Holly Brewer pense qu’il a surtout revu un document existant, James Farr souligne qu’il ne s’est jamais expliqué sur cette contradiction.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Voltaire, dans la treizième de ses Lettres philosophiques (1734), a résumé l’effet de l’Essai : « Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l’âme, un sage est venu, qui en a fait modestement l’histoire. » La psychologie de l’association des idées, la pédagogie attentive aux premières impressions de l’enfant et la philosophie de l’identité personnelle descendent de lui. En politique, le vocabulaire des droits naturels, du gouvernement limité, de la séparation des Églises et de l’État et de la primauté de la loi, que Montesquieu prolongera par la séparation des pouvoirs, reste le socle commun des démocraties libérales. On le lit aussi pour ses tensions, entre la liberté qu’il proclame et l’esclavage qu’il a administré, que l’on discute d’ailleurs avec ses propres concepts.

Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer

Le quatrième livre de l’Essai pose une règle de gestion du risque : proportionner son assentiment aux preuves. Presque tout ce que nous croyons est probable, non certain, et la confiance doit monter ou descendre avec la qualité des observations. Locke appelle « enthousiasme » la conviction qui se passe de preuves parce qu’elle se sent inspirée. La certitude d’un marché « évident » qui ne se confronte plus aux faits en est la version moderne ; dimensionner une position selon ce que l’on sait, non selon ce que l’on espère, est une discipline lockéenne.

Sa carrière ajoute une leçon plus ambiguë. En 1695, la monnaie d’argent est rognée ; le secrétaire au Trésor William Lowndes propose de relever d’un quart la valeur nominale des pièces, ce qui revient à alléger l’unité. Locke s’y oppose dans ses Further Considerations Concerning Raising the Value of Money (1695) : une pièce vaut son métal, et changer son nom ne crée aucune richesse. Le Parlement le suit et la grande refonte de 1696 se fait à l’ancien étalon, mais les historiens la jugent souvent coûteuse en pleine guerre, et l’argent continua de quitter le pays. Un principe juste peut se heurter durement aux circonstances.

Questions fréquentes

Que signifie « table rase » chez Locke ?

L’expression désigne l’esprit à la naissance, vide de toute idée. Locke écrit « papier blanc » ; son traducteur Pierre Coste écrit « table rase », qui rend la formule latine tabula rasa. Toutes nos idées viennent ensuite de la sensation et de la réflexion.

Pourquoi Locke est-il considéré comme le père du libéralisme ?

Parce que ses Deux Traités du gouvernement (1689) fondent le pouvoir sur le consentement, le limitent à la protection de la vie, de la liberté et des biens, le soumettent à des lois connues et reconnaissent un droit de résistance. Le mot « libéralisme », lui, est postérieur.

Quelle est la différence entre Locke et Hobbes ?

Pour Hobbes, l’état de nature est une guerre de tous contre tous que seul un souverain absolu peut arrêter. Pour Locke, il est déjà régi par une loi naturelle, et le gouvernement, institué pour protéger des droits qui lui préexistent, perd sa légitimité s’il les viole.

Locke défendait-il la tolérance pour tous ?

Non. Sa Lettre sur la tolérance exclut les athées et les Églises soumises à un souverain étranger, clause que la plupart des historiens lisent comme visant les catholiques.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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