Nicolas Machiavel : biographie, idées et héritage
Secrétaire de la république de Florence, torturé puis exilé, Nicolas Machiavel a écrit Le Prince et pensé le pouvoir tel qu’il s’exerce vraiment.

Qui était Nicolas Machiavel ?
Nicolas Machiavel (1469-1527) est un penseur politique, diplomate et écrivain florentin, l’auteur du Prince, qui a fait du pouvoir tel qu’il s’exerce, et non tel qu’il devrait s’exercer, l’objet de la réflexion politique. Haut fonctionnaire de la république de Florence pendant quatorze ans, puis écarté par le retour des Médicis, il a écrit dans la disgrâce Le Prince et les Discours sur la première décade de Tite-Live, qui font de lui l’un des fondateurs de la pensée politique moderne.
Son nom est devenu un adjectif, « machiavélique », synonyme de ruse et de cynisme. Le paradoxe est qu’il fut aussi le plus ardent défenseur des républiques de son temps, un homme qui avait organisé une milice de citoyens et qui préférait, de loin, un peuple libre à un prince.
Nicolas Machiavel en résumé
Né à Florence dans une famille ancienne mais modeste, Machiavel entre en 1498 à la chancellerie de la république et accomplit des missions diplomatiques auprès du roi de France, du pape, de l’empereur et de César Borgia. Le retour des Médicis en 1512 le chasse de ses fonctions ; soupçonné de complot, il est emprisonné et torturé en 1513. Retiré à la campagne, il écrit Le Prince, puis les Discours, L’Art de la guerre et des comédies, dont La Mandragore. Sa thèse centrale : la politique a ses règles propres, que la morale privée ne suffit pas à dire.
- Naissance : 3 mai 1469, à Florence
- Mort : 21 juin 1527, à Florence
- Nationalité : florentine (république de Florence)
- Courant ou école : humanisme de la Renaissance, réalisme politique, républicanisme
- Œuvres principales : Le Prince (1513, publié en 1532), Discours sur la première décade de Tite-Live (vers 1514-1519, publiés en 1531), L’Art de la guerre (1521)
- Idée la plus connue : la politique se juge à ses effets ; le prince doit savoir « ne pas être bon » quand la conservation de l’État l’exige
Le secrétaire florentin tombé en disgrâce
Niccolò di Bernardo dei Machiavelli naît le 3 mai 1469 à Florence. Son père, Bernardo, docteur en droit, appartient à une vieille famille florentine souvent gênée financièrement, qui possède des terres à Sant’Andrea in Percussina, au sud de la ville. L’enfant apprend le latin auprès d’un maître réputé, Paolo da Ronciglione, et reçoit une solide formation humaniste. On sait peu de chose de lui jusqu’en 1498. Florence a entre-temps chassé les Médicis en 1494 et vécu quatre ans sous l’influence du prédicateur Savonarole, exécuté en 1498.
Cette même année, le 19 juin 1498, Machiavel est nommé à la tête de la seconde chancellerie, puis secrétaire des Dix de Liberté et de Paix, la magistrature chargée de la guerre et de la diplomatie. Pendant quatorze ans, il voyage : à la cour de France, auprès du pape Jules II, de l’empereur Maximilien, et surtout de César Borgia, le fils du pape Alexandre VI, dont il observe de près la conquête de la Romagne. Il assiste le 31 décembre 1502 au guet-apens de Senigallia, où Borgia fait étrangler les capitaines qui l’avaient trahi. Convaincu que les mercenaires ruinent Florence, il obtient en 1505-1506 la création d’une milice recrutée parmi les sujets de la république, qui reprend Pise en 1509. Il a épousé Marietta Corsini en 1501.
En août 1512, les troupes espagnoles alliées du pape mettent à sac Prato ; la milice florentine se débande, la république tombe et les Médicis rentrent. Machiavel est destitué en novembre. Au début de 1513, son nom figure sur une liste de conjurés ; arrêté, il subit l’estrapade, supplice de la corde, sans rien avouer, et n’est libéré en mars qu’à la faveur de l’amnistie accordée lors de l’élection du pape Léon X, un Médicis. Retiré dans sa propriété de Sant’Andrea, il écrit le 10 décembre 1513 à son ami Francesco Vettori une lettre célèbre : le jour, il s’encanaille à l’auberge ; le soir, il revêt ses habits de cour pour converser avec les Anciens, et il a tiré de ces entretiens un opuscule, De principatibus.
Il fréquente ensuite les jardins Rucellai, les Orti Oricellari, où de jeunes aristocrates républicains discutent politique ; il en tire les Discours et L’Art de la guerre, publié en 1521. Sa comédie La Mandragore, écrite vers 1518, connaît un vif succès. En 1520, le cardinal Jules de Médicis, futur Clément VII, lui commande une histoire de Florence, les Histoires florentines, qu’il lui remet en 1525. Le sac de Rome par les troupes impériales, en mai 1527, provoque un nouveau renversement des Médicis à Florence. Machiavel, qui avait fini par les servir, meurt quelques semaines plus tard, le 21 juin 1527 ; il est inhumé à Santa Croce.
Les idées clés
La vérité effective des choses. Au chapitre XV du Prince, Machiavel annonce qu’il s’écarte de ceux qui ont imaginé des républiques et des principautés jamais vues : il veut s’en tenir à la verità effettuale, la vérité effective des choses. La distance entre la manière dont on vit et celle dont on devrait vivre est telle que celui qui veut être bon en tout se perd au milieu de tant d’hommes qui ne le sont pas. Le prince doit donc apprendre à ne pas être toujours bon, et à en user selon la nécessité. Ce n’est pas un éloge du mal : c’est l’affirmation que l’action politique se juge à ses conséquences, ce que beaucoup de lecteurs rapprochent de l’éthique de la responsabilité de Max Weber.
Être craint plutôt qu’aimé. Le chapitre XVII pose la question classique des manuels pour princes, et la réponse est nuancée : l’idéal serait d’être l’un et l’autre, mais, dans la traduction de Périès, « si l’une doit manquer, il est plus sûr d’être craint que d’être aimé ». Les hommes rompent l’amour quand leur intérêt le commande, la crainte du châtiment les tient davantage. Machiavel ajoute aussitôt une limite que l’on oublie : le prince doit éviter d’être haï, ce qui suppose de ne toucher ni aux biens ni aux femmes de ses sujets. Quant à la cruauté, il avait expliqué au chapitre VIII qu’elle n’est bien employée que si elle est commise d’un seul coup, par nécessité, sans qu’on y persiste.
Le lion et le renard. Puisqu’il y a deux manières de combattre, par les lois et par la force, le prince doit savoir user de l’une et de l’autre. Au chapitre XVIII, Machiavel recommande d’être à la fois renard, pour reconnaître les pièges, et lion, pour effrayer les loups. Un prince prudent, ajoute-t-il, ne tient pas une promesse qui se retourne contre lui quand ses raisons ont disparu. La phrase « la fin justifie les moyens » ne figure pas dans son œuvre ; il écrit plutôt que, dans les actions des princes, que nul tribunal ne juge, on regarde le résultat.
Virtù et fortune. La virtù de Machiavel n’est pas la vertu morale : c’est l’énergie, l’intelligence et la souplesse qui permettent de maintenir l’État et d’accomplir de grandes choses. Elle s’oppose à la fortune, le hasard des événements. Au chapitre XXV, il estime que la fortune est maîtresse de la moitié de nos actions et nous laisse à peu près l’autre moitié. Il la compare à un fleuve en crue qui ravage tout ; on ne l’arrête pas, mais on peut construire d’avance digues et chaussées, car elle montre sa puissance là où aucune résistance n’a été préparée.
La liberté naît du conflit. Les Discours livrent sans doute plus directement ses convictions. Machiavel y soutient que les tumultes entre la plèbe et le sénat, loin d’avoir affaibli Rome, ont produit ses bonnes lois et sa liberté. Un régime libre ne supprime pas le désaccord entre les grands, qui veulent dominer, et le peuple, qui veut ne pas être dominé : il l’organise par des institutions. Cette idée fait de lui l’un des pères du républicanisme moderne.
Une œuvre en contexte : Le Prince
Le Prince est écrit à la fin de 1513, peut-être au début de 1514, par un homme qui veut retrouver un emploi. Il est d’abord destiné à Julien de Médicis ; à la mort de celui-ci en 1516, la dédicace passe à son neveu Laurent, qui n’y prêta, semble-t-il, guère attention. Il circule en manuscrit et ne paraît qu’en 1532, cinq ans après la mort de son auteur. En vingt-six chapitres brefs, il classe les principautés, examine comment on les acquiert et on les perd, traite des armées, puis des qualités du prince, et finit sur une exhortation à libérer l’Italie des « barbares ».
L’originalité du texte tient à son matériau : des exemples récents, souvent vus de près, comme Borgia, mis en regard des Anciens. La réception est vite violente. En 1559, le pape Paul IV met à l’Index Le Prince, les Discours et les Histoires florentines. En 1576, après la Saint-Barthélemy, le huguenot Innocent Gentillet publie à Genève un pamphlet contre Machiavel. En 1740, Voltaire fait paraître l’Anti-Machiavel du futur Frédéric II de Prusse, qui, devenu roi, pratiquera une politique fort peu anti-machiavélienne. Benoist Rousseau, qui a préfacé une édition du Prince, en propose une lecture sous l’angle de la stratégie politique.
Les critiques et les débats
Un maître du mal ? Pour le philosophe Leo Strauss, dans Thoughts on Machiavelli (1958), Machiavel est un maître du mal, qui enseigne délibérément aux princes à préférer la cruauté et la tromperie aux vertus. Benedetto Croce voyait plutôt en lui un réaliste qui sépare la politique de la morale sans célébrer le vice ; Quentin Skinner souligne qu’il demande au prince de faire le bien quand il le peut et le mal seulement quand il le doit.
Une satire des tyrans ? Jean-Jacques Rousseau écrit dans Du contrat social (1762) qu’en feignant de donner des leçons aux rois, Machiavel en a donné de grandes aux peuples, et que « le Prince de Machiavel est le livre des républicains ». Dans son Traité politique, publié en 1677, Spinoza jugeait déjà que Machiavel avait toujours été pour la liberté. Beaucoup de spécialistes jugent pourtant la lecture satirique difficile à tenir.
Un ou deux Machiavel ? Comment le même auteur peut-il conseiller les princes et préférer les républiques ? Les uns y voient une contradiction, d’autres une hiérarchie : la principauté assure la sécurité, la république seule la liberté. Sa religion fait aussi débat : il reproche au christianisme de son temps d’affaiblir le goût de la vie civique, mais certains historiens retrouvent dans son œuvre une piété plus conventionnelle qu’on ne le dit.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Machiavel a fondé une manière de penser la politique à partir des rapports de force, des intérêts et des institutions, et non des intentions. Bodin, Hobbes ou les fondateurs américains lui doivent, à des degrés divers, quelque chose ; les théoriciens du républicanisme, comme John Pocock, Quentin Skinner ou Philip Pettit, ont fait de ses Discours la source d’une conception de la liberté comme absence de domination. Le réalisme en relations internationales le compte parmi ses ancêtres.
Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer
La leçon la plus solide est celle de la fortune et des digues. Machiavel ne prétend pas prévoir la crue ; il demande de construire avant qu’elle arrive. Pour celui qui prend des risques sur les marchés, la transposition est directe : on ne contrôle pas l’événement, on contrôle la taille de sa position, ses pertes maximales et son plan de sortie, et ces protections se décident par temps calme, pas au milieu de l’orage. La moitié laissée à notre pouvoir est celle de la préparation.
La « vérité effective » apprend aussi à juger une stratégie à ses résultats observés plutôt qu’à la beauté de son récit, et à regarder les acteurs du marché tels qu’ils agissent, mus par l’intérêt et la peur, plutôt que tels qu’ils se décrivent. Machiavel notait que la foule juge sur les apparences et sur l’issue, remarque que Gustave Le Bon développera à propos des foules. Ses analyses d’alliances et de trahisons annoncent enfin la théorie des jeux : savoir ce que l’autre a intérêt à faire vaut mieux que croire ce qu’il promet.
Questions fréquentes
Machiavel a-t-il écrit « la fin justifie les moyens » ?
Non. La formule ne figure pas dans ses écrits. Au chapitre XVIII du Prince, il observe que, dans les actions des princes, que nul tribunal ne juge, on regarde le résultat, ce qui est une constatation sur l’opinion plus qu’une maxime morale.
Que dit Le Prince de Machiavel ?
Le Prince (1513) explique comment conquérir et conserver un État. Il soutient qu’un prince doit savoir ne pas être bon quand la nécessité l’exige, qu’il vaut mieux être craint qu’aimé sans jamais être haï, et qu’une préparation lucide permet de résister en partie à la fortune.
Machiavel était-il machiavélique ?
Pas au sens courant du mot. Fonctionnaire d’une république, il a organisé une milice de citoyens, a été torturé par le régime des Médicis et a défendu dans les Discours la supériorité des régimes libres. Le « machiavélisme » est surtout une construction de ses adversaires du XVIe siècle.
Quel livre de Machiavel lire en premier ?
Le Prince, court et vif, reste la meilleure porte d’entrée. Les Discours sur la première décade de Tite-Live, plus longs, montrent le Machiavel républicain et corrigent l’image laissée par le premier.
Pour aller plus loin
- Platon et sa cité idéale, l’imaginaire politique que Machiavel congédie
- Sénèque et son De la clémence, le miroir des princes que Le Prince renverse
- Montesquieu, qui cherche à brider le pouvoir que Machiavel décrit sans fard
- Hannah Arendt, pour distinguer le pouvoir de la violence
- La kleptocratie, quand le prince gouverne pour s’enrichir
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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