Staline : biographie, collectivisation, famines et Grande Terreur
Séminariste géorgien devenu maître absolu de l’URSS, Staline industrialisa son pays en prélevant sur les paysans un tribut payé par la famine, et gouverna par la terreur, du Goulag aux procès de Moscou.

Qui était Staline ?
Staline (1878-1953), né Iossif Djougachvili en Géorgie, est un dirigeant communiste qui succéda à Lénine et exerça en Union soviétique, de la fin des années 1920 à sa mort, un pouvoir personnel sans limite. Secrétaire général du parti à partir de 1922, il lança en 1928-1929 la collectivisation de l’agriculture et les plans quinquennaux, puis dirigea l’URSS pendant la Seconde Guerre mondiale.
Son régime a transformé un pays rural en puissance industrielle et militaire. Il l’a fait en prélevant sur les campagnes de quoi payer les usines, au prix de famines (de 5,5 à 6,5 millions de morts selon l’estimation des historiens Robert Davies et Stephen Wheatcroft, davantage selon d’autres), d’exécutions de masse et d’un système de camps par lequel sont passés quelque 18 millions de détenus.
Staline en résumé
Fils d’un cordonnier de Gori, séminariste devenu révolutionnaire professionnel, Staline organise des braquages pour le parti, connaît la prison et la Sibérie, puis entre au gouvernement en 1917. Secrétaire général en 1922, il élimine ses rivaux après la mort de Lénine. Il collectivise, industrialise, purge, s’allie à Hitler en 1939, est attaqué par lui en 1941 et sort de la guerre maître de l’Europe de l’Est. Il meurt dans sa datcha en mars 1953.
- Époque : Le XXe siècle
- Naissance : 18 décembre 1878 (6 décembre selon le calendrier julien), Gori, Géorgie (Empire russe) ; la date officielle soviétique était le 21 décembre 1879
- Mort : 5 mars 1953, datcha de Kountsevo, près de Moscou
- Pays : Russie, puis Union soviétique
- Fonctions : commissaire du peuple aux Nationalités (1917-1923), secrétaire général du Parti communiste (1922-1953), président du Conseil des commissaires du peuple puis du Conseil des ministres (1941-1953), commandant suprême des forces armées (1941-1945)
- Œuvre principale : les premiers plans quinquennaux (à partir de 1928) et la collectivisation de l’agriculture (1929-1933)
- À retenir : il désigna lui-même comme un « tribut » le prélèvement sur la paysannerie qui devait financer l’industrie, et le préleva jusqu’à la famine
La vie de Staline : le séminariste devenu maître d’un empire de la peur
Iossif Djougachvili naît le 18 décembre 1878 à Gori, en Géorgie, d’un cordonnier violent et d’une mère qui le destine à la prêtrise. Entré au séminaire de Tiflis en 1894, il le quitte en 1899 pour le marxisme clandestin. Sous le surnom de Koba, il organise grèves et manifestations dans le Caucase et se range en 1903 du côté des bolcheviks de Lénine. Arrêté à plusieurs reprises, déporté en Sibérie dont il s’évade, il adopte vers 1912-1913 le pseudonyme de Staline, l’homme d’acier.
Le 26 juin 1907, sur la place Erivan de Tiflis, une bande de militants bolcheviks attaque à la bombe et au revolver un convoi de fonds de la banque d’État : les autorités annoncent trois morts, mais les archives de la police politique en comptent une quarantaine selon Simon Sebag Montefiore, et le butin, que la banque elle-même ne sut chiffrer exactement, est estimé à quelque 341 000 roubles. Le chef de l’opération est Simon Ter-Petrossian, dit Kamo ; le rôle d’organisateur de Staline, admis par la plupart des historiens, reste débattu dans ses détails. Une grande partie de l’argent, en billets de 500 roubles dont la police connaissait les numéros, ne put jamais être changée.
Coopté au comité central en 1912, exilé à Touroukhansk de 1913 à 1917, Staline rentre à Petrograd après la révolution de février. Commissaire du peuple aux Nationalités dans le gouvernement de Lénine, il devient en avril 1922 secrétaire général du parti, poste qui lui donne la haute main sur les nominations. Dans les notes dictées en janvier 1923, Lénine demande qu’on l’en écarte ; le texte reste secret. Après 1924, allié tour à tour à Zinoviev et Kamenev contre Trotski, puis à Boukharine contre eux, il les écarte tous. Trotski est expulsé d’URSS en 1929.
À partir de 1929, c’est le « grand tournant » : collectivisation forcée, déportation des paysans dits koulaks, plans quinquennaux. L’assassinat de Sergueï Kirov, le 1er décembre 1934, ouvre la voie aux procès de Moscou de 1936-1938 et à la Grande Terreur de 1937-1938. Le 23 août 1939, il signe avec l’Allemagne nazie un pacte de non-agression dont le protocole secret partage l’Europe orientale ; l’Armée rouge envahit la Pologne orientale le 17 septembre. Au printemps 1940, le NKVD exécute à Katyn et ailleurs quelque 22 000 officiers et membres des élites polonaises.
L’attaque allemande du 22 juin 1941 le surprend malgré les avertissements. Stalingrad, Koursk puis Berlin font de lui l’un des trois vainqueurs ; les conférences de Téhéran, de Yalta, racontée dans la fiche de Franklin D. Roosevelt, et de Potsdam lui laissent l’Europe de l’Est. En 1943-1944, il fait déporter vers l’Asie centrale des peuples entiers accusés de collaboration, Tchétchènes, Ingouches, Tatars de Crimée et d’autres, plus d’un million de personnes. Après la guerre viennent une nouvelle famine en 1946-1947, la guerre froide et, en 1952-1953, le « complot des blouses blanches », dirigé contre des médecins en majorité juifs. Le 1er mars 1953, ses gardes le trouvent à terre dans sa datcha de Kountsevo ; il meurt le 5 mars.
Qu’a accompli Staline, et que reste-t-il de son œuvre ?
Staline a fait de l’URSS une puissance industrielle. Magnitogorsk, le métro de Moscou, les combinats de l’Oural et de Sibérie, l’industrie d’armement qui produisit les chars de la victoire datent de ses plans. Il a construit un État-parti centralisé, une économie planifiée sans marché, un appareil de contrainte et un système de camps, le Goulag, qui lui ont survécu sous des formes atténuées jusqu’à la fin de l’Union soviétique en 1991.
Il a aussi laissé l’Europe coupée en deux pour quarante-cinq ans, une Pologne déplacée vers l’ouest et des frontières qui sont, pour l’essentiel, encore celles de l’Europe orientale. La « déstalinisation » commença dès le 25 février 1956, quand Nikita Khrouchtchev dénonça le culte de la personnalité dans un rapport secret ; son corps fut retiré du mausolée de Lénine en 1961.
Comment Staline a-t-il financé son pouvoir ?
Comment payer des usines quand on a répudié ses dettes et que personne ne vous prête ? La réponse de Staline tient en un mot qu’il prononça lui-même. Devant le comité central, le 9 juillet 1928, il explique que la paysannerie paie l’industrialisation deux fois, en achetant trop cher les produits manufacturés et en vendant trop bon marché ses grains, et qu’il s’agit là de « quelque chose comme un tribut », un surimpôt provisoire indispensable au développement de l’industrie. Boukharine, qui voulait ménager les campagnes, sera écarté de la direction en 1929.
La collectivisation fut l’outil de ce tribut. Regroupés dans des kolkhozes, les paysans devaient livrer à l’État des quotas de grains à prix imposés. Le régime exportait ces grains pour acheter à l’étranger machines et usines clés en main, souvent conçues par des firmes américaines et allemandes. Même au plus fort de la famine, les exportations continuèrent : réduites, elles atteignirent encore 1,8 million de tonnes de grains en 1932-1933, contre 4,8 millions l’année précédente, selon Robert Davies et Stephen Wheatcroft. Environ 1,8 million de paysans dits koulaks furent déportés et leurs biens confisqués.
Les autres ressources furent du même ordre. Le Goulag fournit une main-d’œuvre presque gratuite pour le canal de la mer Blanche, les mines d’or de la Kolyma ou les chantiers du Grand Nord. Les magasins Torgsin, ouverts de 1931 à 1936, échangeaient de la nourriture contre l’or, l’argent et les devises que les Soviétiques gardaient chez eux : de 1932 à 1935, la population y apporta près de cent tonnes d’or pur, bijoux de famille et pièces tsaristes cédés contre de la farine, et leurs recettes couvrirent environ un cinquième des importations industrielles de la première moitié des années 1930, selon l’historienne Elena Osokina. Le régime vendit aussi des tableaux de l’Ermitage ; le financier américain Andrew Mellon, alors secrétaire au Trésor, en acheta 21 en 1930-1931. Les salariés, enfin, devaient souscrire chaque année des emprunts d’État équivalant à deux à quatre semaines de salaire, retenus sur la paie, et les impôts sur les marchandises, au premier rang desquels l’impôt sur le chiffre d’affaires perçu sur les biens de consommation, fournissaient les deux tiers aux trois quarts des recettes du budget, selon l’économiste Franklyn Holzman.
La guerre d’Espagne apporta un appoint inattendu : en octobre 1936, la République espagnole envoya à Moscou 510 tonnes d’or, près des trois quarts des réserves de la Banque d’Espagne ; vendu par les Soviétiques, cet or servit à payer ses achats, dont les armes soviétiques. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’URSS reçut des États-Unis 11,3 milliards de dollars de matériel au titre du prêt-bail, raconté dans la fiche de Winston Churchill. Après la victoire, elle démonta des usines entières dans sa zone d’occupation allemande au titre des réparations. En décembre 1947, une réforme monétaire échangea les billets à raison de dix anciens roubles pour un nouveau, effaçant d’un coup l’épargne liquide de la population ; la même réforme réduisit des deux tiers la valeur des emprunts d’État déjà souscrits.
Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Staline ?
La propagande soviétique a fabriqué un Staline génial en tout, linguiste, stratège, « père des peuples ». Elle a aussi falsifié les photographies, effaçant un à un les dirigeants exécutés. La légende inverse en fait un fou ou un simple bandit, ce qui n’explique ni la cohérence de sa politique ni sa longévité.
Plusieurs mots célèbres sont douteux. La phrase selon laquelle la mort d’un homme serait une tragédie et celle d’un million une statistique n’a pas de source sûre et ressemble à un mot d’humoriste allemand des années 1920. La formule moqueuse sur l’or espagnol, que les Espagnols ne reverraient pas plus que leurs oreilles, ne repose que sur le témoignage d’un transfuge du NKVD, Alexandre Orlov. À l’inverse, le mot « tribut » de 1928 et le « vertige du succès », article de la Pravda du 2 mars 1930 où il rejetait sur les cadres locaux les excès de la collectivisation, sont authentiques.
Enfin, la légende d’un Staline vaincu par surprise en juin 1941 parce qu’il aurait tout ignoré est fausse : il avait reçu de nombreux avertissements, qu’il refusa de croire.
Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?
L’Anglais Robert Conquest (La Grande Terreur, 1968, traduit en 1970) a décrit très tôt l’ampleur de la répression ; il fut longtemps accusé d’exagérer, puis largement confirmé par les archives ouvertes après 1991. Celles-ci ont permis de compter : 681 692 exécutions en 1937-1938 et 799 455 de 1921 à 1953 selon les statistiques du NKVD et de ses successeurs publiées en 1993 par J. Arch Getty, Gábor Rittersporn et Viktor Zemskov ; de 1,5 à 1,7 million de morts dans les camps du Goulag, par lesquels passèrent environ 18 millions de détenus. Ces chiffres sont des minimums administratifs.
Pour la famine de 1931-1933, Robert Davies et Stephen Wheatcroft (The Years of Hunger, 2004) estiment le nombre de morts de 5,5 à 6,5 millions pour l’ensemble de l’URSS ; d’autres historiens vont au-delà. En Ukraine, les démographes l’évaluent de 2,6 millions de décès en excès, pour l’essentiel en 1933 (Jacques Vallin, France Meslé et leurs collègues, 2002) à 3,9 millions (Omelian Rudnytskyi et ses collègues, 2015). Au Kazakhstan, plus de 1,5 million de personnes périrent, le quart de la population, les éleveurs nomades kazakhs au premier rang (Sarah Cameron, The Hungry Steppe, 2018). Le débat porte sur l’intention : famine aggravée à dessein contre la nation ukrainienne à partir de l’automne 1932, que beaucoup qualifient de génocide, pour Conquest, Andrea Graziosi ou Anne Applebaum (Famine rouge, 2017, traduit en 2019) ; politique criminelle sans volonté d’extermination ethnique pour Davies et Wheatcroft. Oleg Khlevniouk (Staline, 2015, traduit en 2017) et Nicolas Werth ont montré, contre l’idée d’un tyran mal informé, que Staline lisait et annotait lui-même les listes d’exécution.
Que peut apprendre de Staline celui qui décide ?
Staline n’offre aucune leçon de réussite. Il montre comment un poste administratif devient un pouvoir absolu, ce que coûte une politique que personne ne peut plus contredire, et à quels moments elle aurait pu être arrêtée.
- Le contrôle des nominations est un pouvoir avant d’être une fonction : le secrétariat général, jugé subalterne en 1922, lui permit de remplir le parti de ses obligés.
- L’avertissement ignoré est le premier coût : le testament de Lénine, qui demandait son éviction, fut tenu secret par les dirigeants qui croyaient pouvoir l’utiliser contre leurs propres rivaux.
- Une économie qui finance l’investissement en affamant les producteurs ne fait pas un calcul, elle choisit ses victimes : de 5,5 à 6,5 millions de morts de faim en 1931-1933 selon Davies et Wheatcroft, Ukrainiens et Kazakhs au premier rang.
- Quand l’information remonte par la peur, les chiffres mentent : statistiques de récolte gonflées, cadres qui annoncent des quotas tenus, et une famine niée jusqu’au bout.
- Les adversaires qui pouvaient l’arrêter se sont divisés tour à tour, Trotski, Zinoviev, Kamenev, Boukharine ; tous furent exécutés ou assassinés. Les démocraties, elles, fermèrent souvent les yeux sur la famine de 1932-1933.
Quels livres lire sur Staline ?
- Oleg Khlevniouk, Staline, Belin, 2017 (rééd. Gallimard, 2018) : la biographie fondée sur les archives.
- Simon Sebag Montefiore, Staline. La cour du tsar rouge, Éditions des Syrtes, 2005 (rééd. Perrin, 2010) : le cercle du pouvoir au quotidien.
- Simon Sebag Montefiore, Le Jeune Staline, Calmann-Lévy, 2008 : Koba, le séminariste et le braqueur de Tiflis.
- Nicolas Werth, La Terreur et le Désarroi. Staline et son système, Perrin, 2007 : la violence d’État par un spécialiste français.
- Robert Conquest, La Grande Terreur, Stock, 1970 (éd. augmentée, Robert Laffont, 1995) : le livre pionnier.
- Anne Applebaum, Famine rouge. La guerre de Staline en Ukraine, Grasset, 2019 : la famine de 1932-1933.
Questions fréquentes sur Staline
Combien de morts Staline a-t-il causés ?
Les archives donnent des minimums : 799 455 exécutions recensées de 1921 à 1953, dont 681 692 en 1937-1938, de 1,5 à 1,7 million de morts au Goulag et des centaines de milliers dans les déportations. S’y ajoutent les famines de 1931-1933, de 5,5 à 6,5 millions de morts selon Robert Davies et Stephen Wheatcroft, et celle de 1946-1947.
Qu’est-ce que l’Holodomor ?
C’est le nom donné en Ukraine à la famine de 1932-1933, qui y fit de 2,6 à 3,9 millions de morts selon les études démographiques. Elle résulta des réquisitions de grains, du blocage des paysans affamés dans leurs villages et du refus de toute aide ; son caractère de génocide est reconnu par l’Ukraine et plusieurs États, et discuté par une partie des historiens.
Comment Staline a-t-il financé l’industrialisation ?
Surtout en prélevant sur les campagnes, par des livraisons obligatoires de grains à bas prix, en partie exportés pour acheter des machines. S’y ajoutèrent le travail forcé du Goulag, l’or collecté par les magasins Torgsin, les ventes d’œuvres d’art, les emprunts imposés aux salariés et l’impôt sur les biens de consommation.
Comment Staline est-il mort ?
Il fut victime d’une hémorragie cérébrale dans la nuit du 28 février au 1er mars 1953, dans sa datcha de Kountsevo, et resta de longues heures sans soins, ses gardes n’osant pas entrer. Il mourut le 5 mars 1953.
Pour aller plus loin
- La planification centralisée, pour le fonctionnement de l’économie dirigée qu’il imposa
- Hannah Arendt, théoricienne du totalitarisme, pour l’analyse comparée des régimes stalinien et nazi
Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.
Découvrir mon parcours









La formation complète Gratuit
Le trading commence par les bons outils.
- La formation complète à la plateforme
- Mes Graphiques & Espaces de travail : accès exclusif à mes indicateurs, modèles et réglages personnalisés
- Configuration guidée, pas à pas
Quand vous serez prêt Pour aller plus loin
Formations, séminaires, webinaire et coaching privé. Je vous accompagne personnellement.
Découvrir l’École