Érasme : biographie, idées et héritage
Humaniste néerlandais, Érasme a écrit l’Éloge de la Folie, édité le Nouveau Testament grec et défendu contre Luther le libre arbitre et la concorde.

Qui était Érasme ?
Érasme (vers 1466 ou 1469-1536) est un humaniste, philologue et théologien néerlandais, l’auteur de l’Éloge de la Folie et l’éditeur du premier Nouveau Testament grec mis en vente, figure centrale de la Renaissance du Nord et du dialogue entre culture antique et christianisme. Prince de la République des Lettres, correspondant de papes, de rois et de savants dans toute l’Europe, il a voulu réformer l’Église par le retour aux sources et par l’éducation, sans rompre son unité.
Pris entre Luther et ses adversaires catholiques, il a refusé de choisir un camp autrement que par la modération, ce qui lui a valu d’être accusé par les uns d’avoir préparé la Réforme et par les autres de l’avoir trahie. Il n’a pas laissé de système philosophique, mais une manière de penser : la critique des textes, le goût du doute raisonnable et la défiance envers les certitudes qui mènent à la guerre.
Érasme en résumé
Enfant illégitime d’un prêtre, tôt orphelin, Érasme entre chez les chanoines réguliers de Saint-Augustin avant de s’en éloigner pour étudier à Paris. Ses séjours en Angleterre auprès de Thomas More et de John Colet orientent ses travaux vers l’Écriture et les Pères de l’Église. Ses Adages, son Éloge de la Folie et son Nouveau Testament de 1516 font de lui l’un des auteurs les plus lus de son temps. Opposé à Luther sur le libre arbitre en 1524, il meurt à Bâle en 1536, fidèle à l’Église romaine mais suspect à ses théologiens.
- Naissance : dans la nuit du 27 au 28 octobre 1466, 1467 ou 1469 (l’année est discutée), à Rotterdam selon la tradition, peut-être à Gouda
- Mort : nuit du 11 au 12 juillet 1536, à Bâle
- Origine : néerlandaise (Pays-Bas bourguignons)
- Courant ou école : humanisme de la Renaissance, humanisme chrétien
- Œuvres principales : Éloge de la Folie (écrit en 1509, publié en 1511), Novum Instrumentum, le Nouveau Testament grec et latin (1516), Essai sur le libre arbitre (1524)
- Idée la plus connue : la philosophia Christi, un christianisme de l’Évangile vécu plutôt que des cérémonies et des querelles d’école
De l’enfant illégitime au prince des humanistes
Sur ses origines, Érasme lui-même a brouillé les pistes : le récit romancé qu’il en donne dans une lettre de 1516 est démenti par d’autres sources. Il est le second fils de Gérard, un prêtre qui avait été copiste en Italie, et de Margaretha Rogerius, fille d’un médecin ou barbier-chirurgien de Zevenbergen. Son année de naissance oscille entre 1466 et 1469, et son lieu entre Rotterdam et Gouda ; c’est lui qui choisira de se dire Roterodamus et d’ajouter à son prénom de baptême, Erasmus, son doublet latin, Desiderius. Jusqu’en 1484, il étudie à l’école du chapitre Saint-Lébuin de Deventer, l’une des meilleures écoles latines des Pays-Bas. Sa mère meurt de la peste en 1483, son père peu après ; ses tuteurs le poussent vers le cloître.
Vers 1488, il prononce ses vœux chez les chanoines réguliers de Saint-Augustin de Stein, en Hollande, et il est ordonné prêtre le 25 avril 1492. La vie monastique ne lui convient pas. En 1493, il devient secrétaire de l’évêque de Cambrai, Henri de Bergues, qui l’envoie en 1495 étudier la théologie à Paris, au très austère collège de Montaigu. La scolastique le rebute ; il vit de leçons particulières. En 1499, l’un de ses élèves, William Blount, lord Mountjoy, l’emmène en Angleterre. Il s’y lie pour la vie avec Thomas More et rencontre John Colet, qui le tourne vers l’étude de la Bible. Il se met au grec, publie à Paris en 1500 un premier recueil d’Adages, puis en 1503 l’Enchiridion militis christiani, le « manuel du soldat chrétien ».
De 1506 à 1509, il est en Italie. Il obtient à Turin, en 1506, un doctorat en théologie, travaille à Venise chez l’imprimeur Alde Manuce à une édition très enrichie des Adages (1508) et découvre la Rome du pape guerrier Jules II. Rappelé en Angleterre en 1509 par ses protecteurs, au moment où Henri VIII monte sur le trône, il écrit chez Thomas More l’Éloge de la Folie. Les années suivantes sont celles de la gloire : son Nouveau Testament paraît à Bâle chez Johann Froben en 1516, la même année que l’Institution du prince chrétien, écrite pour le jeune Charles, futur Charles Quint, dont il est conseiller. Installé à Louvain en 1517, il soutient la création du Collège des trois langues, où l’on enseigne le latin, le grec et l’hébreu.
La Réforme ruine son projet de concorde. Les théologiens de Louvain l’accusent d’avoir préparé Luther ; il part pour Bâle en 1521, publie en 1524 son Essai sur le libre arbitre contre Luther, et quitte la ville en 1529 quand elle passe à la Réforme, pour la ville catholique de Fribourg-en-Brisgau. L’exécution de Thomas More, le 6 juillet 1535, l’accable. Revenu à Bâle pour surveiller l’impression de son dernier grand ouvrage, l’Ecclésiaste, un traité sur la prédication, il y meurt dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536. Il est inhumé dans la cathédrale, devenue protestante.
Les idées clés
Retourner aux sources. Le mot d’ordre humaniste ad fontes, « aux sources », prend chez Érasme un sens précis : lire les textes dans leur langue d’origine, comparer les manuscrits, corriger les fautes des copistes et des traducteurs. Il applique à la Bible les méthodes que l’on appliquait à Cicéron. En comparant le grec à la Vulgate latine, il conteste par exemple, en Matthieu 3, 2, la traduction poenitentiam agite (faites pénitence) du grec metanoeite, qui désigne plutôt un changement d’esprit, un repentir : une nuance qui touche au sacrement de pénitence et dont Luther se servira. La philologie, c’est-à-dire la science de l’établissement des textes, devient une arme de réforme.
La philosophie du Christ. Contre une religion faite de pèlerinages, de reliques, de jeûnes comptés et de disputes scolastiques héritées de Thomas d’Aquin et de ses successeurs, Érasme défend la philosophia Christi : l’Évangile, et d’abord le Sermon sur la montagne, compris comme une règle de vie intérieure et morale accessible à tous. Il souhaite que l’Évangile soit traduit dans toutes les langues, que le laboureur et le tisserand en chantent des passages au travail. Il trouve chez les sages antiques, Socrate ou les stoïciens, des pressentiments de cette sagesse, ce qui lui vaut le reproche de mêler païens et chrétiens.
La paix comme exigence chrétienne. L’adage Dulce bellum inexpertis (la guerre est douce à ceux qui ne l’ont pas éprouvée) devient dans l’édition de 1515 un véritable traité contre la guerre, et la Complainte de la paix (1517) fait parler la Paix chassée de partout. Érasme ne croit guère à la « guerre juste » : il juge absurde que des chrétiens s’entretuent pour des noms de peuples et des querelles de princes.
L’éducation forme l’homme. Pour Érasme, on ne naît pas homme, on le devient par l’éducation : une formule qu’il développe dans son traité sur l’éducation des enfants (1529). Ses manuels de style, de lettres et de conversation latine, comme les Colloques (1518), et sa Civilité puérile (1530), ont servi pendant des générations dans les écoles d’Europe.
Une œuvre en contexte : l’Éloge de la Folie
À l’été 1509, Érasme revient d’Italie en Angleterre. Il commence à composer son éloge de la Folie en franchissant les Alpes et l’achève chez Thomas More, à Londres, où une maladie le retient au lit ; il affirmera l’avoir écrit en une semaine. Le titre latin, Moriae encomium, est un jeu de mots : moria signifie « folie » en grec et sonne comme le nom de son hôte. Imprimé à Paris en 1511, le livre est un immense succès, réédité et augmenté du vivant de l’auteur.
C’est la Folie elle-même qui parle, à la manière du satiriste grec Lucien, que More et Érasme venaient de traduire. Fille de Plutus, le dieu de la richesse, elle démontre que tout le monde lui doit son bonheur : les amoureux, les guerriers, les savants, les marchands. Puis le ton se durcit : défilent les théologiens qui se disputent sur des subtilités, les moines ignorants, les marchands d’indulgences, les papes qui font la guerre. À la fin, retournement : la vraie folie est celle de la croix, l’abandon du chrétien à Dieu, que le monde tient pour déraison. Le livre fait rire et inquiète ; Érasme assure plus tard que les seuls à s’en être offusqués sont certains théologiens. Il sera mis à l’Index en 1559, avec l’ensemble de ses œuvres.
Les critiques et les débats
L’œuf et l’oiseau. Un mot devenu proverbial de son vivant résume l’accusation des théologiens catholiques : Érasme aurait pondu l’œuf que Luther a fait éclore. Érasme répondait que Luther avait fait éclore un tout autre oiseau. Il partageait avec le réformateur la critique des abus, non la rupture : il n’a jamais remis en cause l’autorité de l’Église, et ses ouvrages seront pourtant mis à l’Index par Paul IV en 1559.
Le libre arbitre et le droit au doute. En 1524, dans son Essai sur le libre arbitre, Érasme rassemble les passages de l’Écriture pour et contre la liberté humaine, avoue un penchant pour la suspension du jugement à la manière des sceptiques, et s’en remet pour conclure à la décision de l’Église, qui affirme le libre arbitre. Luther répond en 1525 par le Serf arbitre : l’homme ne peut rien pour son salut, et le Saint-Esprit, écrit-il, n’est pas sceptique. Le débat oppose deux tempéraments autant que deux théologies, l’assertion et la nuance.
Un savant pressé ? Son Nouveau Testament de 1516 repose sur un petit nombre de manuscrits grecs tardifs, réunis en hâte. Pour les derniers versets de l’Apocalypse, absents de son manuscrit, il retraduit en grec le latin de la Vulgate. Ce texte, corrigé dans les éditions suivantes, deviendra la base du Textus receptus, sur lequel reposent la plupart des traductions protestantes du Nouveau Testament jusqu’au XIXe siècle, de Luther à la Bible du roi Jacques. Les philologues modernes reconnaissent l’audace de l’entreprise autant que ses faiblesses.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Érasme a donné à l’Europe un idéal : une communauté de lettrés au-dessus des frontières, liés par une langue commune et par le goût de la discussion. Le programme européen d’échanges universitaires porte son nom, sous la forme d’un acronyme construit après coup. Stefan Zweig a fait de lui, dans Érasme, grandeur et décadence d’une idée, le héros malheureux de la tolérance face au fanatisme. Les historiens rappellent aussi l’essentiel : en appliquant la critique philologique aux textes sacrés, il a ouvert une voie que suivront les érudits des siècles suivants. Les Lumières l’ont tenu pour un précurseur du rationalisme, et l’Éloge de la Folie n’a jamais cessé d’être réédité et traduit.
Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer
Le lien avec les marchés est indirect, mais deux leçons tiennent. La première est celle de l’adage Dulce bellum inexpertis : le risque paraît doux à qui ne l’a jamais subi. Le levier, la position trop grosse, le marché qui ne pourrait que monter séduisent surtout ceux qui n’ont pas traversé un vrai krach ; l’histoire des grands krachs boursiers sert à acquérir cette expérience sans la payer de son capital.
La seconde tient à son goût pour le doute contre les assertions. Érasme examine les arguments pour et contre avant de conclure, et il distingue ce que l’on sait de ce que l’on suppose. Sur un marché, la certitude est souvent le symptôme d’une opinion collective plus que d’une information, ce que décrit la psychologie des foules. Garder en tête le scénario contraire, et savoir à quel prix on reconnaîtra s’être trompé, est une forme très érasmienne de modestie.
Questions fréquentes
Que raconte l’Éloge de la Folie d’Érasme ?
Dans l’Éloge de la Folie (1511), la Folie prononce son propre éloge et montre que toutes les conditions humaines lui doivent leur bonheur, avant de railler théologiens, moines et papes. Le texte s’achève sur la « folie de la croix », l’abandon du chrétien à Dieu.
Pourquoi Érasme s’est-il opposé à Luther ?
Érasme partageait la critique des abus de l’Église mais refusait le schisme. En 1524, il défend contre Luther le libre arbitre humain dans son Essai sur le libre arbitre ; Luther lui répond en 1525 par le Serf arbitre.
Érasme était-il protestant ?
Non. Érasme est resté prêtre catholique toute sa vie et n’a jamais rompu avec Rome. Il a quitté Bâle en 1529 quand la ville est passée à la Réforme, même si ses idées ont inspiré nombre de réformateurs.
Pourquoi le programme Erasmus porte-t-il son nom ?
Parce qu’Érasme a vécu et travaillé dans toute l’Europe, à Paris, en Angleterre, en Italie, à Louvain et à Bâle, et qu’il incarne la communauté savante sans frontières. Le nom est aussi un acronyme anglais formé après coup.
Pour aller plus loin
- Augustin d’Hippone, dont Érasme donna une grande édition des œuvres
- Sénèque, autre auteur antique qu’Érasme édita et défendit
- Voltaire, héritier de l’ironie érasmienne au service de la tolérance
- Épicure, qu’Érasme réhabilita dans son colloque L’Épicurien
- L’économie de guerre, à mettre en regard du « la guerre est douce à qui ne l’a pas faite »
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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