De l’agent de change au trader : histoire des métiers de la Bourse de Paris
Agent de change : officier ministériel au monopole napoléonien, la corbeille, le MATIF et la loi du 22 janvier 1988 qui crée les sociétés de bourse.

Un agent de change était, jusqu’en 1988, l’intermédiaire obligé de toute négociation de valeurs mobilières à la Bourse de Paris. C’était une personne physique, officier ministériel, titulaire d’une charge et nommée par arrêté du ministre des Finances : en 1987, le rapport du Sénat sur la réforme des bourses parlait d’un « monopole napoléonien ». La loi n° 88-70 du 22 janvier 1988 sur les bourses de valeurs a supprimé ce statut et confié la négociation à des sociétés de bourse, dans lesquelles les banques pouvaient entrer.
Cette fiche raconte ce passage, de la corbeille du Palais Brongniart aux salles de marché, à partir des textes de l’époque : le projet de loi de juin 1987 et le rapport de la commission des Finances du Sénat d’octobre 1987, complétés par les notices de la Bibliothèque nationale de France et de La finance pour tous. On y voit comment est né, en quelques années, le paysage des métiers que décrit le reste de ce guide.
Qu’est-ce qu’un agent de change ?
Un professionnel qui cumulait trois traits rares. Il était officier ministériel, comme un notaire : l’État le nommait, et toute création ou suppression de charge demandait une décision publique, selon le rapport sénatorial de 1987. Il était une personne physique : la loi réservait à des individus, et non à des sociétés, le droit d’effectuer des transactions sur les valeurs mobilières. Et il disposait d’un monopole : les négociations de valeurs admises à la cote passaient obligatoirement par lui.
Les agents de change formaient une compagnie, avec à sa tête une chambre syndicale élue qui lui servait d’exécutif, selon la notice de la BnF. L’accès au métier passait par les pairs : La finance pour tous rapporte que « chaque nouvel arrivant devait être coopté et accepté par ses pairs selon un système de vote par boules blanches et noires ». Le métier était aussi presque exclusivement masculin : la même source indique que seules deux femmes ont été admises, Sylvie Girardet en 1985 et Roselyne Pierre en 1987.
En contrepartie de ce privilège, le champ d’action de l’agent de change était étroit. Le rapport du Sénat le note : ses moyens financiers étaient limités, et le marché français souffrait de « l’absence de charges d’agents de change fortement capitalisés ». C’est ce point qui a fini par condamner le statut.
D’où vient le monopole des agents de change ?
De loin. La finance pour tous rappelle qu’un arrêt royal de 1639 remplace le nom de « courratier » par celui d’agent de change pour ceux qui assurent la négociation. En 1724, après la faillite du système de Law, un texte royal institue la Bourse de Paris et la réglemente, selon la même source ; elle s’installe d’abord à l’Hôtel de Nevers, selon la frise historique de la Cité de l’économie (Citéco).
Le monopole moderne date de l’Empire, d’où l’expression du rapport sénatorial. C’est aussi Napoléon qui voulut regrouper les activités boursières en un seul lieu : la première pierre du Palais Brongniart est posée en 1808, le bâtiment est inauguré en 1826, et la Bourse y restera jusqu’en 1998, selon l’exploitant actuel du palais. Le XIXe siècle y voit coter les chemins de fer et les grandes entreprises industrielles.
Le monopole n’a jamais été tout le marché. À côté du « parquet », réservé aux agents de change, une « coulisse » de courtiers non officiels négociait d’autres titres, ou les mêmes autrement ; La finance pour tous note que les personnes non admises sur le parquet « négociaient les valeurs en coulisse ». Les économistes et historiens Pierre-Cyrille Hautcœur et Angelo Riva ont étudié cette organisation à plusieurs pôles du marché parisien au XIXe siècle ; leurs travaux sont une bonne porte d’entrée pour qui veut aller plus loin (voir les sources).
La corbeille et la criée : comment se négociait-on ?
Au Palais Brongniart, les agents de change se réunissaient autour de la « corbeille », la balustrade circulaire qui a donné son nom au lieu et, par extension, à la Bourse elle-même. La Citéco résume : le palais était « célèbre pour sa “corbeille” autour de laquelle se rassemblaient les “agents de change” ». La cotation se faisait à la criée, méthode orale et gestuelle, que La finance pour tous date jusqu’en 1987 pour la corbeille parisienne.
L’informatique arrive avant la réforme du statut. Selon le rapport du Sénat d’octobre 1987, la Compagnie des agents de change décide d’adapter à Paris le système C.A.T.S. utilisé à Toronto, appelé en France C.A.C., pour Cotation assistée en continu. Le système « a commencé en juin 1986 », avec l’objectif d’atteindre 100 valeurs fin 1987 et de couvrir l’ensemble des valeurs du marché à règlement mensuel fin 1988. Le rapport ajoute une remarque qu’il faut garder en tête : un marché continu peut fonctionner à la criée ; l’informatique a été choisie parce qu’elle allège les coûts, délocalise le marché et améliore l’information des opérateurs.
1986 : le MATIF et les nouveaux métiers des dérivés
La même année naît le marché à terme des instruments financiers. Le rapport sénatorial explique que, faute d’un tel marché, les opérateurs français allaient se couvrir contre les variations des taux sur les places étrangères, Londres en tête : « il a été décidé la création du MATIF en février 1986 ». Le succès est rapide ; en 1987, le rapport place Paris « au troisième rang mondial du marché des contrats de taux d’intérêt à long terme derrière Chicago et Tokyo ».
Le MATIF fait entrer à Paris des métiers qui n’avaient pas de place sous le régime des charges : le négociateur de contrats à terme sur taux, l’arbitragiste entre le comptant et le terme, le spécialiste des options. Ce sont des métiers de « traders » au sens où l’entend ce guide : des salariés qui prennent des positions sur des produits dérivés pour le compte d’une banque ou de ses clients (voir le métier de trader).
La loi du 22 janvier 1988 : la fin du monopole
Le projet de loi « sur les bourses de valeurs » est déposé au Sénat le 26 juin 1987, au nom du Premier ministre Jacques Chirac, par Édouard Balladur, ministre de l’Économie. Son exposé des motifs pose le diagnostic : face à « la concurrence renforcée des places financières étrangères, et notamment de celle de Londres », et à l’horizon d’un marché européen des capitaux en 1992, les opérateurs français doivent se doter de moyens financiers, techniques et humains suffisants. Londres venait de vivre son propre Big Bang, le 27 octobre 1986.
La réforme tient en trois idées, que le rapport de Roger Chinaud au Sénat résume :
- Remplacer les agents de change par des sociétés de bourse. Le monopole de la négociation passe à des sociétés spécialisées, dont des tiers, et d’abord les banques, peuvent devenir actionnaires.
- Créer un Conseil des bourses de valeurs. Composé en majorité de représentants des sociétés de bourse, il fixe les règles du marché, agrée les sociétés de bourse et exerce le pouvoir disciplinaire ; une institution financière spécialisée gère le marché au quotidien.
- Retirer à l’État le pouvoir de nommer. L’admission de nouveaux membres revient à la place elle-même, sur le modèle du « club de professionnels » anglo-saxon.
Le passage est progressif. Selon le rapport, les charges existantes, 61 au total dont 45 à Paris et 16 en province, deviennent de plein droit des sociétés de bourse ; le projet prévoit qu’aucune société nouvelle ne soit agréée avant le 31 décembre 1991, et que l’accès soit ouvert à tout nouveau membre à partir du 1er janvier 1992. Entre ces deux dates, les banques peuvent entrer au capital des charges, selon un calendrier annoncé par le ministre mais non inscrit dans la loi : 30 % au 1er janvier 1988, 49 % au 1er janvier 1989, 100 % au début de 1990.
La loi est promulguée le 22 janvier 1988. La notice de la BnF consacrée à la Chambre syndicale des agents de change porte cette date comme fin d’existence, et précise qu’elle « a été remplacée par la Société des bourses françaises, créée par la L. du 22 janvier 1988 sur les Bourses de valeurs ».
Que sont devenus les agents de change et la Bourse de Paris ?
Les charges sont devenues des sociétés de bourse, et les banques ont pu entrer à leur capital : c’était l’objet même de la réforme, qui voulait des intermédiaires mieux capitalisés.
La Société des bourses françaises, qui succède à la Compagnie des agents de change, prend ensuite progressivement le contrôle des sociétés qui géraient le MONEP (le marché des options), le MATIF et le Nouveau Marché, devient Paris Bourse, puis fusionne en septembre 2000 avec les Bourses d’Amsterdam et de Bruxelles pour former Euronext, selon La finance pour tous. Le contrôle du marché, lui, a suivi son propre chemin, de la Commission des opérations de bourse à l’AMF.
Ce que ces réformes ont changé au métier
En dix ans, de la création du MATIF en 1986 à la fin de la Bourse au Palais Brongniart en 1998, le métier de la Bourse a changé de nature.
- De la charge au salariat : l’agent de change était titulaire d’une charge et engageait son nom ; le trader est salarié d’une banque et engage le bilan de son employeur, dans des limites que d’autres fixent et surveillent.
- De la corbeille à l’écran : la négociation quitte un lieu unique pour des salles de marché équipées de terminaux. Le métier physique de la criée disparaît ; le métier d’analyse et de décision, lui, reste.
- Du comptant aux dérivés : le MATIF et le MONEP créent des métiers que le marché des actions au comptant ne connaissait pas : contrats à terme, options, arbitrage.
- Du monopole à la concurrence : l’accès au marché ne dépend plus d’une nomination mais d’un agrément, et de nouveaux acteurs peuvent entrer sur la place de Paris.
Ce que l’histoire n’a pas changé tient en une phrase : quelqu’un, au bout de la chaîne, décide d’acheter ou de vendre et en porte la responsabilité. Les fiches de ce guide décrivent qui le fait aujourd’hui, de la salle de marché au trader indépendant.
Questions fréquentes sur l’agent de change et l’histoire de la Bourse de Paris
Qu’est-ce qu’un agent de change ?
Un officier ministériel, personne physique nommée par le ministre des Finances, qui détenait jusqu’en 1988 le monopole de la négociation des valeurs mobilières à la Bourse. Les agents de change formaient une compagnie dirigée par une chambre syndicale élue, et l’admission d’un nouveau membre passait par la cooptation de ses pairs.
Quand les agents de change ont-ils disparu ?
Avec la loi n° 88-70 du 22 janvier 1988 sur les bourses de valeurs. Les charges sont devenues des sociétés de bourse, ouvertes au capital des banques, et la Société des bourses françaises a remplacé la Compagnie des agents de change. Le projet de loi prévoyait l’ouverture de l’accès au marché à de nouveaux membres à partir du 1er janvier 1992.
Combien y avait-il d’agents de change en 1987 ?
Le rapport du Sénat d’octobre 1987 compte 61 charges d’agent de change, dont 45 à Paris et 16 dans les bourses de province. Chacune devait devenir de plein droit une société de bourse à la promulgation de la loi.
Qu’est-ce que la corbeille de la Bourse de Paris ?
La balustrade circulaire du Palais Brongniart autour de laquelle se réunissaient les agents de change pour coter les valeurs à la criée. Le mot a fini par désigner la Bourse elle-même. La cotation électronique, lancée en juin 1986 avec le système CAC, a remplacé la criée à la fin des années 1980.
Pourquoi a-t-on réformé la Bourse de Paris en 1988 ?
Pour faire face à la concurrence de Londres, qui venait de libéraliser sa Bourse en octobre 1986, et préparer le marché européen des capitaux prévu pour 1992. Le projet de loi de 1987 voulait des intermédiaires mieux capitalisés : seules les banques pouvaient apporter ces moyens, et le statut d’officier ministériel les en empêchait.
Sources de référence utilisées
8
- Loi n° 88-70 du 22 janvier 1988 sur les bourses de valeurs, Légifrance.
- Sénat, projet de loi n° 332 (1986-1987) sur les bourses de valeurs, annexe au procès-verbal de la séance du 26 juin 1987 : exposé des motifs et articles.
- Sénat, rapport n° 44 (1987-1988) de M. Roger Chinaud, au nom de la commission des Finances, sur le projet de loi sur les bourses de valeurs, 14 octobre 1987 : MATIF, Cotation assistée en continu, nombre de charges, calendrier.
- Bibliothèque nationale de France, notice d’autorité « Chambre syndicale des agents de change (France) ».
- La finance pour tous (IEFP), « Historique de la Bourse », mise à jour le 7 janvier 2025.
- Cité de l’économie (Citéco), « 1724, création de la bourse de Paris », frise « 10 000 ans d’économie ».
- Palais Brongniart, « Histoire », consulté le 6 novembre 2026.
- Pierre-Cyrille Hautcœur (dir.), Le marché financier français au XIXe siècle, Publications de la Sorbonne, 2007 ; et Pierre-Cyrille Hautcœur et Angelo Riva, « The Paris Financial Market in the 19th Century : an efficient multi-polar organisation ? », document de travail, Paris School of Economics, 2007.
Pour aller plus loin
- Les grands krachs boursiers de l’histoire, de 1637 à 2020, dont le krach d’octobre 1987, quelques mois avant la loi.
- Les métiers de la finance de marché, les métiers nés de ces réformes, tels qu’ils existent aujourd’hui.
- Bourses et régulateurs, ceux qui organisent et surveillent le marché après la fin des agents de change.
Fiche à jour au 6 novembre 2026, faits vérifiés à cette date sur les sources citées.
Benoist Rousseau est trader depuis 1994 et membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), où il détient deux sièges de membre individuel. Fondateur d'Andlil.com en 2010 et auteur de Devenez Trader Pro (2016), il a formé des centaines de traders désireux de maîtriser l'exécution rapide pour apprendre le scalping. Dans la rubrique Vie du trader, il raconte le quotidien du métier : ce qu'il exige en discipline, ce qu'il offre et ce qu'il coûte.
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