Automatisation, algorithmes, IA : l’avenir des métiers de marché
Avenir métier trader : la criée tombée à 1 % des volumes du CME en 2015, les métiers qui ont grandi, l’IA vue par l’ESMA et l’AMF, la place de l’humain.

Le métier de trader a un avenir, mais pas celui des films. L’automatisation a déjà fait son plus gros travail : en février 2015, quand CME Group a annoncé la fermeture de la plupart de ses corbeilles de futures, la criée ne représentait plus qu’un pour cent de ses volumes de futures. Les postes qui consistaient à transmettre et exécuter des ordres ont fondu ; ceux qui conçoivent, surveillent et contrôlent les systèmes ont grandi. L’intelligence artificielle prolonge ce mouvement, dans un cadre où les régulateurs européens rappellent que la responsabilité des décisions reste humaine.
Cette fiche s’adresse à l’étudiant qui se demande s’il choisit un métier condamné, et au trader qui se demande s’il pourra encore battre les machines. Elle s’appuie sur des faits datés, pas sur des prévisions : personne ne sait à quoi ressemblera une salle de marché en 2040, et ceux qui l’affirment vendent souvent quelque chose.
Ce que l’électronique a déjà remplacé
La première victime est la criée. À Chicago, la plateforme électronique Globex, lancée le 25 juin 1992 pour prolonger la séance après la fermeture des corbeilles, traitait 15 % des volumes du CME en 2000, passait devant la criée en 2004 et en assurait 84 % en 2011, selon les chiffres de CME Group repris dans la fiche Globex. Le 4 février 2015, CME Group annonçait la fermeture de la plupart de ses corbeilles de futures à Chicago et à New York pour juillet 2015, la criée étant tombée à un pour cent de ses volumes de futures. En mai 2021, le groupe renonçait à rouvrir les corbeilles fermées pendant la pandémie, à l’exception de celle des options sur eurodollar. L’histoire de ce basculement est racontée dans la fiche la criée de Chicago.
À Paris, le mouvement a été plus précoce. La Compagnie des agents de change a lancé en juin 1986 le système de cotation assistée en continu, adapté d’un système de Toronto, selon le rapport du Sénat sur la réforme des bourses de 1987 ; le Palais Brongniart a cessé d’abriter la Bourse en 1998 (voir de l’agent de change au trader).
La seconde victime est une partie de l’exécution. Quand les ordres passent par des algorithmes qui découpent, routent et minutent eux-mêmes, le travail de l’opérateur qui exécutait à la main se réduit, et celui du vendeur qui transmettait les ordres de ses clients change de nature. Le métier d’execution trader illustre ce changement : moins de téléphone, plus de choix d’algorithmes et de mesure du coût d’exécution.
Les métiers qui ont grandi
Chaque vague d’automatisation a déplacé des emplois vers l’amont et l’aval des machines.
- Les quants et les développeurs : ceux qui conçoivent les modèles de prix et les stratégies automatisées. Dauphine décrit le métier d’analyste quantitatif comme celui qui conçoit des stratégies de trading automatisées, teste et valide des modèles (voir le quant et le trading algorithmique).
- Les données : les salles de marché consomment des flux de prix, de nouvelles et de données alternatives qu’il faut acheter, nettoyer, stocker et interpréter.
- Les risques et la conformité : l’Onisep le note dans sa fiche sur le trader : depuis la crise financière de 2008, « les contrôles se multiplient pour éviter les dérapages individuels ». Un système qui passe des milliers d’ordres par seconde doit être surveillé par des gens qui le comprennent (voir le risk manager et la conformité).
Le résultat est un front office plus petit et plus technique, entouré de fonctions plus nombreuses. Pour un étudiant, la conclusion pratique est simple : la programmation et les statistiques ne sont plus une spécialité, elles sont devenues le socle, quel que soit le métier visé.
L’intelligence artificielle dans les salles de marché : usages, limites et règles
L’intelligence artificielle n’arrive pas dans un vide : elle s’ajoute à des algorithmes déjà encadrés. Depuis la directive européenne MiFID II (2014/65/UE), une entreprise d’investissement qui recourt au trading algorithmique doit, selon son article 17, disposer de systèmes et de contrôles des risques efficaces, soumettre ses systèmes à des seuils et limites de négociation appropriés, empêcher l’envoi d’ordres erronés, et déclarer cette activité à son régulateur.
Sur l’intelligence artificielle elle-même, deux textes récents donnent le ton :
- L’ESMA, l’autorité européenne des marchés, a publié le 30 mai 2024 une déclaration sur l’usage de l’IA dans les services d’investissement aux particuliers. Elle y rappelle que les décisions des entreprises restent de la responsabilité de leurs organes de direction, que les règles de MiFID II s’appliquent aux outils d’IA comme au reste, et elle range en tête des risques le manque de responsabilité et de supervision, c’est-à-dire la confiance excessive dans l’outil.
- L’AMF, dans le communiqué du 30 juin 2026 qui présente sa cartographie 2026 des marchés et des risques, écrit que le développement rapide de l’intelligence artificielle, s’il offre « d’importantes opportunités en matière d’efficacité, d’innovation et de gestion des risques », « accroît également certaines vulnérabilités cyber et opérationnelles ». Elle renvoie au règlement européen DORA sur la résilience opérationnelle numérique.
Autrement dit, les régulateurs ne demandent pas aux salles de marché de renoncer à l’IA ; ils leur demandent de savoir qui répond quand elle se trompe. C’est une bonne nouvelle pour les métiers humains : quelqu’un doit comprendre le modèle, fixer ses limites, le couper quand il dérape, et signer.
Le trader humain face aux algorithmes
La question revient sur le forum, posée par des étudiants inquiets d’avoir choisi un métier en voie de disparition. Voici deux de mes réponses, en 2019 et en 2020.
Ce que j’en disais sur le forum
« Il y aura toujours de la place pour un bon trader. »
Benoist Rousseau sur le forum, le 24 décembre 2019, à un étudiant en finance inquiet d’entendre que les algorithmes allaient gérer les marchés
« [I]l y aura toujours des traders discrétionnaires qui [profiteront] des [algorithmes]. C’[est] tellement [plus] simple depuis qu’ils existent… »
Benoist Rousseau sur le forum, le 2 mai 2020, à un futur trader qui craignait que les robots et le trading à haute fréquence ne laissent plus de place aux humains
Je suis trader actif depuis 1994, et je trade aujourd’hui le contrat à terme sur le Nasdaq du CME, un marché où l’essentiel des ordres passe par Globex. Le trader discrétionnaire n’y lutte pas contre les algorithmes sur leur terrain, la vitesse ; il s’en sert, à condition de comprendre ce qu’ils font.
En 2017, j’ai donné un cours de scalping aux élèves ingénieurs de l’École Centrale de Marseille. Je l’ai raconté sur le blog en une phrase qui résume assez bien la situation : « L’idée était intéressante de montrer comment je scalpais à des étudiants ingénieurs qui développeront peut-être plus tard des algorithmes que je devrai combattre ou utiliser leur force sur les marchés financiers comme suiveur » (billet du 19 avril 2017). Combattre ou suivre : ce sont les deux attitudes possibles face à une machine.
Ce qui reste humain, pour l’instant, tient en peu de choses : décider de ne pas trader quand le contexte n’est pas lisible, couper une position quand l’hypothèse est fausse, accepter une perte sans chercher à se refaire. Ce sont des décisions de discipline, pas de calcul, et ce sont justement celles où les débutants échouent le plus.
Comment se préparer aux métiers de demain ?
- Apprendre à programmer : pas forcément pour devenir développeur, mais pour lire un algorithme, tester une idée, comprendre un modèle. C’est devenu la langue commune des salles de marché.
- Comprendre les statistiques : un résultat de modèle ou de stratégie se juge sur des échantillons, des erreurs et des biais ; celui qui ne sait pas lire une distribution se fait raconter des histoires, par un collègue ou par une machine.
- Garder la culture du marché : l’histoire des krachs, le fonctionnement d’une chambre de compensation, la mécanique d’un contrat. Les modèles ont été entraînés sur le passé ; les crises sont, par définition, ce qui ne ressemble pas au passé (voir les grands krachs boursiers).
- Viser les métiers de contrôle autant que ceux de décision : les règles européennes exigent qu’un humain réponde des systèmes. Ces postes ne disparaîtront pas avec l’automatisation, ils en dépendent.
Questions fréquentes sur l’avenir des métiers de marché
Le métier de trader va-t-il disparaître ?
Il a déjà beaucoup changé et il continuera, mais rien n’indique qu’il disparaisse. La criée a presque disparu (à Chicago, elle ne pesait plus qu’un pour cent des volumes de futures du CME en 2015), mais les postes se sont déplacés vers la conception, la surveillance et le contrôle des systèmes. Les règles européennes imposent en outre qu’une personne réponde des décisions prises par des algorithmes ou par l’IA.
L’intelligence artificielle va-t-elle remplacer les traders ?
Elle remplace des tâches, pas la responsabilité. L’ESMA a rappelé le 30 mai 2024 que les décisions restent de la responsabilité des organes de direction et que les règles de MiFID II s’appliquent aux outils d’IA. L’AMF, en juin 2026, y voit des opportunités d’efficacité et de gestion des risques, mais aussi de nouvelles vulnérabilités cyber et opérationnelles.
Un particulier peut-il encore gagner face aux algorithmes ?
Il ne gagnera pas sur leur terrain, la vitesse. Il peut travailler sur d’autres horizons de temps et se servir de leur liquidité, à condition d’avoir une méthode et de la discipline. Les études des régulateurs montrent cependant que la majorité des particuliers qui tradent des produits à effet de levier perdent de l’argent : les algorithmes ne sont pas leur seul adversaire.
Quels métiers de la finance de marché ont de l’avenir ?
Ceux qui entourent les machines : quants, développeurs, spécialistes des données, risk managers, conformité. Ce n’est pas une prévision mais le prolongement de ce que l’on observe depuis l’arrivée de l’électronique : les postes d’exécution ont fondu, ceux de conception et de contrôle ont grandi.
Quelles règles encadrent le trading algorithmique en Europe ?
La directive MiFID II, article 17, impose aux entreprises qui pratiquent le trading algorithmique des systèmes de contrôle des risques, des seuils et limites de négociation, des plans de continuité, des tests, et une notification à leur régulateur. Le règlement DORA ajoute des exigences de résilience numérique pour l’ensemble du secteur financier.
Sources de référence utilisées
8
- CME Group, « CME Group to Close Most Open Outcry Futures Trading in Chicago and New York by July », communiqué du 4 février 2015, reproduit par Mondo Visione.
- CME Group, « CME Group to Permanently Close Most Open Outcry Trading Pits ; Eurodollar Options Pit will Remain Open », communiqué du 4 mai 2021, reproduit par Mondo Visione.
- Directive 2014/65/UE du 15 mai 2014 (MiFID II), article 17 « Trading algorithmique », EUR-Lex.
- ESMA, « Public Statement on the use of Artificial Intelligence (AI) in the provision of retail investment services », ESMA35-335435667-5924, 30 mai 2024.
- AMF, « Cartographie 2026 des marchés et des risques », et communiqué « L’AMF publie sa cartographie 2026 des marchés et des risques », 30 juin 2026.
- Onisep, « Trader (opérateur / opératrice de marché) », fiche mise à jour le 23 octobre 2026.
- Université Paris Dauphine-PSL, « Analyste quantitatif », page consultée le 6 novembre 2026.
- Sénat, rapport n° 44 (1987-1988) de M. Roger Chinaud sur le projet de loi sur les bourses de valeurs, 14 octobre 1987.
Pour aller plus loin
- Le teneur de marché, l’un des premiers métiers transformés par les algorithmes.
- Salaires de la finance de marché, ce que rapportent les métiers qui ont grandi avec l’automatisation.
- Quelles études pour travailler en finance de marché ?, les formations qui mènent aux métiers quantitatifs.
Sur le forum
- Trader, encore un métier ?, un étudiant en finance inquiet des algorithmes demande si le métier de trader a encore un avenir ; les membres parlent de psychologie, de discrétion et de complémentarité avec les machines.
- Avenir du métier de trader, un futur trader s’inquiète des robots et du trading à haute fréquence, et demande s’il est encore raisonnable d’en faire une carrière.
Fiche à jour au 6 novembre 2026, faits et textes vérifiés à cette date. Elle décrit des évolutions observées et ne constitue ni une prévision ni un conseil d’investissement.
Benoist Rousseau est trader depuis 1994 et membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), où il détient deux sièges de membre individuel. Fondateur d'Andlil.com en 2010 et auteur de Devenez Trader Pro (2016), il a formé des centaines de traders désireux de maîtriser l'exécution rapide pour apprendre le scalping. Dans la rubrique Vie du trader, il raconte le quotidien du métier : ce qu'il exige en discipline, ce qu'il offre et ce qu'il coûte.
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