La criée de Chicago : le pit, le floor trader et la fin des corbeilles
Criée bourse : le pit, les gestes, locals et floor brokers, de Melamed à Globex, puis la fermeture des pits du CME en juillet 2015 et en mai 2021.

La criée, en anglais open outcry, est définie par le régulateur américain des marchés à terme, la CFTC, comme une méthode d’enchère publique, courante sur la plupart des bourses de matières premières américaines au XXe siècle, où les opérateurs réunis sur un parquet proposent à l’achat et à la vente, pour leur compte ou pour celui de clients. À Chicago, elle se tenait dans des pits, des fosses à gradins propres à chaque contrat. Le 4 février 2015, CME Group a annoncé la fermeture de la plupart de ses pits de futures pour juillet de la même année ; en mai 2021, il a renoncé à rouvrir ceux que la pandémie avait fermés.
Cette fiche raconte ce monde, ses codes et ses métiers, et ce qu’il en reste. Elle complète, de l’autre côté de l’Atlantique, la fiche de l’agent de change au trader, qui décrit la fin de la corbeille parisienne.
Qu’est-ce qu’un pit ?
Le glossaire de la CFTC définit le pit comme « un espace spécialement aménagé sur le parquet de certaines bourses où se négocie un contrat à terme ou une option » ; sur d’autres places, on parle de « ring ». À Chicago, chaque grand contrat avait son pit : le blé ou le soja au Chicago Board of Trade (voir le CBOT), le bétail, les devises ou le S&P 500 au Chicago Mercantile Exchange (voir le CME).
Le pit n’était pas un simple lieu. L’anthropologue Caitlin Zaloom, qui y a travaillé comme coursière au Chicago Board of Trade avant d’en tirer un livre, Out of the Pits (University of Chicago Press, 2006), en a décrit l’organisation. Le sociologue Donald MacKenzie la résume dans sa recension de la London Review of Books (2007) : les pits sont des amphithéâtres à gradins, et la place que l’on y occupait reflétait son statut économique et social, le rang du haut étant réservé aux courtiers qui apportaient les gros ordres de clients et aux traders expérimentés, assez capitalisés pour leur servir de contrepartie.
Les codes du pit : gestes et cris
Dans le bruit d’un pit, la voix ne suffisait pas. Les opérateurs se parlaient par signes, selon un code que décrit un article du courtier StoneX (2024, mis à jour en 2025) et que résume MacKenzie :
- Acheter ou vendre : paumes tournées vers soi pour acheter, vers l’extérieur pour vendre.
- Le prix : la main tendue devant soi n’indique que le dernier chiffre du prix, puisque tout le monde connaît les premiers ; de un à cinq, les doigts sont dressés, de six à neuf, la main est tenue à l’horizontale. Zéro, c’est le poing fermé.
- La quantité : le signe touché au menton pour un à neuf contrats, au front pour les dizaines.
Ce langage avait une fonction précise : conclure une transaction en une fraction de seconde, de l’autre bout du pit, sans erreur sur le sens.
Locals, floor brokers, floor traders : qui faisait quoi ?
Le droit américain distingue les métiers du parquet, et le glossaire de la CFTC en donne les définitions :
- Le floor broker : une personne disposant de droits de négociation à la bourse qui, dans un pit ou un autre lieu prévu à cet effet, exécute pour le compte d’autrui des ordres d’achat ou de vente de contrats à terme. C’est l’exécutant des ordres des clients.
- Le floor trader : une personne disposant de droits de négociation qui exécute ses propres transactions en étant physiquement présente dans le pit.
- Le local : un individu disposant de droits de négociation qui trade pour son propre compte, traditionnellement sur le parquet, et dont l’activité apporte de la liquidité au marché.
Le local est la figure la plus proche de ce que ce guide appelle le trader indépendant : il n’a pas de client et risque son propre argent. MacKenzie note que, face aux courtiers chargés des ordres des clients, les traders du pit faisaient office de teneurs de marché. La CFTC a d’ailleurs ajouté à son glossaire l’« e-local » : une personne disposant de droits de négociation sur une bourse dotée d’une plateforme électronique, qui trade électroniquement pour son propre compte plutôt que dans un pit, souvent depuis une salle de trading partagée.
De Leo Melamed à Globex : comment l’écran a gagné
Le paradoxe de Chicago est que l’homme qui a le plus fait pour la criée a aussi lancé ce qui allait la remplacer. Leo Melamed, élu président du Chicago Mercantile Exchange en 1969, fonde l’International Monetary Market, qui ouvre le 16 mai 1972 la cotation de sept contrats à terme sur devises : les premiers futures financiers à s’imposer, négociés à la criée. Quinze ans plus tard, il porte le projet Globex, un système électronique conçu avec Reuters, que les membres du Merc approuvent le 6 octobre 1987.
Globex est lancé le 25 juin 1992, d’abord pour prolonger la séance après la fermeture des pits. Il ne traite encore que 15 % des volumes du CME en 2000, passe devant la criée en 2004 et en assure 84 % en 2011, selon les chiffres de CME Group repris dans la fiche Globex.
2015 : la fermeture des pits de futures
Le 4 février 2015, CME Group annonce que, la criée étant tombée à un pour cent du volume total de ses futures, il fermera la plupart de ses pits de futures à Chicago et à New York d’ici au 2 juillet 2015. Le communiqué précise le calendrier :
- les pits de futures sur indices boursiers ferment après l’échéance de juin 2015, le 19 juin, à l’exception de celui des futures sur le S&P 500, maintenu parce qu’il sert de sous-jacent aux options négociées à la criée ;
- tous les autres pits de futures ferment le 2 juillet ;
- les pits d’options restent ouverts, sauf ceux des options sur le Dow Jones (contrat à 10 dollars) et le Nasdaq-100, qui ferment eux aussi le 19 juin ; à Chicago, tous les pits d’options sont regroupés sur un seul étage d’ici septembre ;
- le groupe promet de tout faire pour proposer des espaces aux opérateurs du parquet qui veulent continuer à trader électroniquement.
Cette dernière ligne dit l’essentiel : on ne fermait pas un métier, on lui retirait son lieu.
2021 : la fin de presque tous les pits
En mars 2020, la pandémie ferme les parquets. Le 4 mai 2021, CME Group annonce qu’il ne rouvrira pas les pits fermés à cette occasion, à l’exception de celui des options sur eurodollar, rouvert en août 2020. Le groupe annonce aussi la radiation, après l’échéance du 17 septembre 2021, de ses contrats S&P 500 grand format négociés au parquet ; les positions ouvertes sont converties en contrats E-mini S&P 500, négociés sur Globex, au rapport d’un pour cinq.
Le contrat S&P 500 grand format, l’un des symboles du parquet, a donc fini sa vie converti dans son petit frère électronique. C’est un résumé assez juste de l’histoire : le produit survit, le lieu disparaît.
Ce qui reste de la culture du floor dans le métier de trader
Le parquet a disparu, mais plusieurs de ses façons de faire restent au cœur du métier :
- Le trader pour son propre compte : le local est devenu l’e-local, puis le trader indépendant qui accède aux contrats à terme par un courtier. La logique est la même : pas de client, son propre argent, et la liquidité que l’on apporte au marché.
- La lecture du flux : dans le pit, on voyait qui achetait, combien et avec quelle nervosité. Sur l’écran, ce flux se lit dans le carnet d’ordres et les volumes ; l’information a changé de forme, pas de nature.
- La vitesse de décision et la discipline : une perte acceptée vite, une position coupée sans discussion. Le pit sanctionnait l’hésitation en public ; l’écran la sanctionne en privé, ce qui n’est pas plus indulgent.
Je suis membre individuel du CME (division IOM) et du CBOT (division IDEM) depuis mai 2024, avec droits de vote. Je le suis devenu après la fermeture des pits de futures, et je trade le contrat à terme sur le Nasdaq du CME, dont les ordres passent par Globex. La fiche membre d’une Bourse explique ce que recouvre ce statut aujourd’hui.
Questions fréquentes sur la criée et les pits de Chicago
Qu’est-ce que la criée en Bourse ?
Une méthode d’enchère publique où les opérateurs, réunis sur un parquet, proposent à voix haute et par gestes des prix d’achat et de vente, pour leur compte ou pour celui de clients. La CFTC la décrit comme la méthode courante de la plupart des bourses de matières premières américaines au XXe siècle. Elle a été remplacée presque partout par la négociation électronique.
Quand les pits de Chicago ont-ils fermé ?
CME Group a fermé la plupart de ses pits de futures entre le 19 juin et le 2 juillet 2015, quand la criée ne pesait plus qu’un pour cent de ses volumes de futures. Les pits fermés en mars 2020 à cause de la pandémie n’ont pas rouvert, sauf celui des options sur eurodollar, selon l’annonce du 4 mai 2021.
Qu’est-ce qu’un local au CME ?
Selon la CFTC, un individu disposant de droits de négociation à la bourse qui trade pour son propre compte, traditionnellement sur le parquet, et dont l’activité apporte de la liquidité. Son équivalent électronique s’appelle l’e-local. C’est l’ancêtre direct du trader indépendant d’aujourd’hui.
Que signifiaient les gestes des traders dans les pits ?
Paumes vers soi pour acheter, vers l’extérieur pour vendre ; les doigts donnaient le dernier chiffre du prix, le poing fermé valant zéro ; le signe touché au menton indiquait une quantité de un à neuf contrats, au front les dizaines. Ce code permettait de conclure vite et sans erreur dans le vacarme du parquet.
Qu’est-ce que Globex ?
La plateforme électronique de CME Group, lancée le 25 juin 1992 avec une technologie de Reuters pour prolonger la séance après la fermeture des pits. Elle a dépassé la criée en volume en 2004 et traite aujourd’hui l’essentiel des futures et options du groupe, presque 24 heures sur 24.
Sources de référence utilisées
7
- CFTC, « CFTC Glossary » : définitions d’open outcry, pit, floor broker, floor trader, local et e-local, consulté le 6 novembre 2026.
- CME Group, « CME Group to Close Most Open Outcry Futures Trading in Chicago and New York by July », communiqué du 4 février 2015, reproduit par Mondo Visione.
- CME Group, « CME Group to Permanently Close Most Open Outcry Trading Pits ; Eurodollar Options Pit will Remain Open », communiqué du 4 mai 2021, reproduit par Mondo Visione.
- Caitlin Zaloom, Out of the Pits : Traders and Technology from Chicago to London, University of Chicago Press, 2006.
- Donald MacKenzie, « Zero is a clenched fist », recension du livre de Caitlin Zaloom, London Review of Books, vol. 29, n° 21, 2007.
- StoneX, « Trading Floor Hand Signals : The Sign Language of Futures Trading », 8 mars 2024, mis à jour le 15 janvier 2025.
- Leo Melamed, « Evolution of the International Monetary Market », Cato Journal, vol. 8, n° 2, 1988, et les sources de la fiche Leo Melamed.
Pour aller plus loin
- Le quotidien du trader indépendant, la journée d’un héritier du local, devant ses écrans.
- Le guide des grands traders, les figures du parquet et des marchés, de Melamed à aujourd’hui.
- La salle de marché, là où se sont installés, derrière des écrans, les métiers qui se tenaient autrefois au parquet.
Fiche à jour au 6 novembre 2026, faits vérifiés à cette date sur les sources citées.
Benoist Rousseau est trader depuis 1994 et membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), où il détient deux sièges de membre individuel. Fondateur d'Andlil.com en 2010 et auteur de Devenez Trader Pro (2016), il a formé des centaines de traders désireux de maîtriser l'exécution rapide pour apprendre le scalping. Dans la rubrique Vie du trader, il raconte le quotidien du métier : ce qu'il exige en discipline, ce qu'il offre et ce qu'il coûte.
Découvrir mon parcours



La formation complète Gratuit
Le trading commence par les bons outils.
- La formation complète à la plateforme
- Mes Graphiques & Espaces de travail : accès exclusif à mes indicateurs, modèles et réglages personnalisés
- Configuration guidée, pas à pas
Quand vous serez prêt Pour aller plus loin
Formations, séminaires, webinaire et coaching privé. Je vous accompagne personnellement.
Découvrir l’École