Épictète : biographie, idées et héritage de l’esclave stoïcien
Né esclave, devenu maître du stoïcisme à Nicopolis, Épictète enseignait une seule chose : distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas.

Qui était Épictète ?
Épictète (v. 50-v. 135) est un philosophe stoïcien grec, né esclave en Phrygie, dont l’enseignement tient en une distinction : il y a ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, et notre liberté consiste à ne placer notre bonheur que dans la première catégorie. Il n’a rien écrit ; son élève Arrien a noté ses leçons dans les Entretiens et en a tiré le Manuel.
Son nom même dit sa condition : epiktêtos signifie en grec « acquis ». Le nom que lui avaient donné ses parents est inconnu. Cet ancien esclave boiteux, qui vécut pauvre et sans famille presque toute sa vie, a été lu par un empereur, Marc Aurèle, puis par Pascal, Diderot, des soldats et des psychologues. Il est le plus direct des stoïciens : il pose des questions simples et refuse qu’on y réponde avec des mots.
Épictète en résumé
Épictète naît esclave à Hiérapolis, en Asie Mineure, et passe sa jeunesse à Rome au service d’Épaphrodite, affranchi et secrétaire de Néron. Son maître lui permet de suivre les leçons du stoïcien Musonius Rufus. Affranchi après la mort de Néron, il enseigne à Rome jusqu’à ce que l’empereur Domitien chasse les philosophes d’Italie, vers 89-94. Il fonde alors une école à Nicopolis, en Épire, sur la côte occidentale de la Grèce, où il enseigne jusqu’à sa mort. Sa philosophie est d’abord une pratique : discipliner ses jugements, ses désirs et ses actions pour rester libre quoi qu’il arrive.
- Naissance : vers 50 apr. J.-C., à Hiérapolis, en Phrygie (actuelle Pamukkale, en Turquie)
- Mort : vers 135 selon la plupart des spécialistes (vers 125-130 selon d’autres), à Nicopolis d’Épire, en Grèce
- Origine : grecque (Phrygie, sous domination romaine)
- Courant ou école : stoïcisme
- Œuvres principales : aucun écrit de sa main ; ses Entretiens (vers 108, quatre livres conservés sur huit) et le Manuel ont été rédigés par son élève Arrien
- Idée la plus connue : distinguer ce qui dépend de nous (nos jugements, nos désirs, nos actes) de ce qui n’en dépend pas
De l’esclavage à l’école de Nicopolis
Épictète naît à Hiérapolis vers 50 ; on déduit cette date du fait qu’il se dit vieux vers 108. Il est esclave, sans doute fils d’esclaves, et arrive à Rome à une date inconnue, dans la maison d’Épaphrodite, affranchi devenu l’un des secrétaires de Néron. Sa condition est ambiguë : esclave, donc sans droits, mais proche du cœur du pouvoir impérial. La cour, ses flatteries et ses peurs reviennent sans cesse dans ses leçons.
Épaphrodite l’autorise à suivre l’enseignement de Musonius Rufus, l’un des grands stoïciens de l’époque, qui enseignait à Rome par intermittence. Épictète est boiteux. Selon le philosophe Celse, cité par l’auteur chrétien Origène, son maître lui aurait tordu la jambe et Épictète l’aurait prévenu sans émotion qu’il allait la casser, puis, la jambe brisée, lui aurait fait remarquer qu’il l’avait bien dit. Simplicius, au VIe siècle, le dit au contraire infirme depuis l’enfance. L’anecdote de Celse est invérifiable ; elle a surtout servi à fixer l’image du stoïque impassible.
Affranchi après 68, Épictète enseigne à Rome. Mais les empereurs se méfient des philosophes, qui forment volontiers l’opposition morale au régime ; vers 89, 93 ou 94 selon les historiens, Domitien les expulse. Épictète s’installe à Nicopolis, ville fondée par Auguste en souvenir de sa victoire d’Actium et étape fréquentée par les voyageurs entre l’Italie et la Grèce. Son école attire élèves et visiteurs de marque, et il y donne en exemple Socrate et Diogène, auquel il consacre un entretien sur le vrai cynique (Entretiens, III, 22). Parmi eux, vers 108, le jeune Arrien de Nicomédie, futur historien d’Alexandre, qui prend ses leçons en note.
Épictète vit dans la plus grande simplicité. Lucien de Samosate raconte qu’après sa mort un admirateur acheta sa lampe à huile trois mille drachmes, comme si elle pouvait transmettre la sagesse. Il ne se marie pas mais, âgé, il adopte un enfant qu’un ami allait abandonner et l’élève avec l’aide d’une femme. L’empereur Hadrien l’aurait estimé ; la source qui en fait un familier de l’empereur, l’Histoire Auguste, est peu fiable, et le dialogue latin entre Hadrien et Épictète qui circula au Moyen Âge est apocryphe. Il meurt à Nicopolis vers 135, peut-être un peu plus tôt.
Les idées clés
Ce qui dépend de nous. Tout l’enseignement part d’un tri. Le Manuel s’ouvre ainsi, dans la traduction de Jean-Marie Guyau (1875) : « Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. » Dépendent de nous l’opinion, le vouloir, le désir, l’aversion ; n’en dépendent pas le corps, les biens, la réputation, les dignités. Celui qui attache son bonheur à la seconde liste se condamne à la crainte et à la déception, puisqu’il la confie à d’autres. Celui qui le place dans la première est libre, même enchaîné. Épictète en sait quelque chose.
Nos jugements nous troublent, pas les choses. Le chapitre V du Manuel en donne la formule la plus citée : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais leurs opinions sur les choses. » L’exemple est la mort : elle n’a rien de terrible, sinon Socrate l’aurait trouvée terrible ; ce qui est terrible, c’est l’opinion que nous en avons. Épictète appelle « représentations » (phantasiai) les impressions que nous recevons du monde, et nous demande de les examiner avant de leur donner notre assentiment, en disant à toute impression pénible qu’elle n’est qu’une apparence, et non la chose qu’elle prétend être.
La volonté libre. La faculté qui fait de nous des êtres humains, Épictète la nomme prohairesis, qu’on traduit par « volonté », « faculté de choix » ou « personne morale ». Elle est, dit-il, par nature sans entrave : un tyran peut enchaîner ma jambe, pas ma volonté. Cette liberté intérieure n’est pas une consolation abstraite ; c’est la seule qu’il juge réelle, parce qu’elle ne peut nous être ni donnée ni retirée.
Les trois disciplines. La formation philosophique porte sur trois domaines : les désirs et les aversions (ne désirer que ce qui dépend de nous, accepter le reste), les actions (remplir ses devoirs envers les autres selon son rôle de fils, de père, de citoyen), et l’assentiment (ne pas se laisser emporter par une représentation non examinée). Le philosophe Pierre Hadot a soutenu que Marc Aurèle organise ses Pensées selon ce schéma.
Jouer son rôle. La vie est comparée à une pièce de théâtre dont nous ne choisissons pas le rôle : il nous revient de le bien jouer, qu’il soit celui d’un pauvre, d’un boiteux ou d’un magistrat. Cette image, souvent mal comprise, n’est pas une invitation à la résignation : elle demande d’agir pleinement là où l’on est, sans gaspiller ses forces à regretter un autre rôle.
Une œuvre en contexte : le Manuel
Le Manuel, en grec Enkheiridion, « ce que l’on tient en main », est un condensé de cinquante-trois courts chapitres qu’Arrien a tirés des Entretiens de son maître. Le titre dit l’usage : un livre à garder sous la main, pour l’avoir prêt quand l’épreuve survient. Les Entretiens eux-mêmes, dont quatre livres sur huit nous sont parvenus, restituent la parole vive d’Épictète, faite de questions, d’ironie et d’indignation, dans une langue grecque ordinaire et non dans le style littéraire d’Arrien. Dans sa préface, Arrien assure avoir noté mot pour mot ce qu’il entendait ; quelques savants pensent qu’Épictète a pu en rédiger lui-même une partie, mais ce n’est pas l’opinion commune.
Le Manuel va droit à l’essentiel : le tri de ce qui dépend de nous, la critique des opinions, les rôles, la conduite envers les autres, le refus de se dire philosophe plutôt que de l’être. Au VIe siècle, le philosophe néoplatonicien Simplicius lui consacre un commentaire, qui nous est parvenu. Traduit en latin par l’humaniste florentin Ange Politien à la fin du XVe siècle, il connaît un grand succès en Europe. En France, Pascal le discute dans son Entretien avec M. de Sacy, vers 1655, où il oppose Épictète, qui a bien vu la grandeur de l’homme, à Montaigne, qui en a vu la misère.
Les critiques et les débats
L’orgueil du sage. Pascal admire Épictète mais lui reproche, dans l’Entretien avec M. de Sacy, son orgueil : avoir cru que l’homme pouvait, par ses seules forces, atteindre la vertu et la paix. Pour le janséniste, cette confiance en la volonté méconnaît la faiblesse humaine et le besoin de la grâce. L’objection est religieuse dans sa forme, mais elle rejoint une critique plus générale : la maîtrise de soi est-elle accessible à tous, ou suppose-t-elle déjà ce qu’elle promet ?
Une morale de la résignation ? On a souvent lu dans Épictète une philosophie de l’esclave, qui apprendrait à supporter l’injustice au lieu de la combattre. Ses défenseurs répondent qu’il ne demande jamais de subir ce qui dépend de nous, et que l’action juste envers autrui fait partie de ses trois disciplines. Reste qu’il dit peu de choses de la réforme des institutions : sa liberté est intérieure, et il ne la présente pas comme un programme politique.
Un Dieu stoïcien. Épictète parle sans cesse de Zeus, ou de « Dieu », comme d’un père bienveillant dont nos esprits sont des fragments. Pour les stoïciens, ce Dieu se confond avec la raison qui ordonne la nature ; il n’est pas le Dieu personnel des chrétiens, même si la tonalité presque pieuse de certains passages a favorisé leur adoption chrétienne. Les interprètes discutent de la part de conviction religieuse et de la part de langage traditionnel.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Marc Aurèle remercie dans ses Pensées son maître Rusticus de lui avoir prêté, de sa propre bibliothèque, les Commentaires d’Épictète. Au XXe siècle, les thérapies cognitives d’Albert Ellis et d’Aaron Beck reposent sur une idée qu’Épictète aurait signée : nos troubles dépendent en partie de notre interprétation des événements. L’aviateur américain James Stockdale, abattu au-dessus du Nord-Viêt Nam le 9 septembre 1965 et prisonnier près de huit ans à Hanoï, a raconté que le Manuel, découvert lors de ses études à Stanford, l’avait aidé à tenir. Épictète est aujourd’hui, avec Sénèque et Marc Aurèle, l’un des trois noms du renouveau stoïcien.
Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer
Peu de philosophes parlent aussi directement à qui décide dans l’incertitude. Le prix, les nouvelles, les décisions des banques centrales, le comportement des autres intervenants : rien de tout cela ne dépend de l’opérateur. Dépendent de lui le choix d’entrer, la taille de la position, le niveau où il sort s’il a tort, la façon dont il juge le résultat. Celui qui confond les deux listes reproche au marché ce qui relève de sa propre décision, ou se félicite d’un gain qui ne doit rien à son analyse. Le tri d’Épictète est une règle de responsabilité autant que de sérénité.
Le chapitre V du Manuel s’applique mot pour mot à la perte. Une perte est un fait ; se croire mauvais, vouloir se refaire, penser que le marché vous en veut sont des opinions, et ce sont elles qui poussent à doubler une mauvaise position ou à négliger sa règle. Examiner la représentation avant d’y consentir revient à séparer le chiffre de l’histoire qu’on se raconte. Les biais étudiés par Daniel Kahneman et décrits dans notre introduction à l’économie comportementale sont, en un sens, des représentations auxquelles nous consentons sans les examiner.
Questions fréquentes
Que signifie « ce qui dépend de nous » chez Épictète ?
Ce sont les choses qui relèvent de notre seule volonté : nos jugements, nos désirs, nos aversions, nos décisions. Le reste, corps, biens, réputation, pouvoir, ne dépend pas de nous, ou seulement en partie, et ne peut donc fonder notre bonheur. Épictète conseille de placer son bonheur dans la première catégorie seulement.
Épictète a-t-il vraiment été esclave ?
Oui. Né esclave vers 50 à Hiérapolis, il appartint à Rome à Épaphrodite, affranchi et secrétaire de Néron, avant d’être affranchi lui-même après 68. Son nom signifie « acquis » en grec. L’histoire de la jambe cassée par son maître, en revanche, est une anecdote invérifiable.
Quelle est la différence entre le Manuel et les Entretiens d’Épictète ?
Les Entretiens restituent, en quatre livres conservés, les leçons orales d’Épictète notées par Arrien, avec leurs dialogues et leurs digressions. Le Manuel est un résumé de cinquante-trois chapitres tiré de ces leçons. On peut commencer par le Manuel et poursuivre avec les Entretiens.
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La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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