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Denis Diderot : biographie, idées et héritage

Denis Diderot (1713-1784) a dirigé l’Encyclopédie, défendu un matérialisme sans Dieu et écrit des dialogues publiés pour la plupart après sa mort.

Denis Diderot : biographie, idées et héritage

Qui était Denis Diderot ?

Denis Diderot (1713-1784) est un philosophe et écrivain français des Lumières, maître d’œuvre de l’Encyclopédie (1751-1772) et penseur d’un matérialisme qui explique la vie et la pensée par la seule matière. Fils d’un coutelier de Langres, il a dirigé pendant vingt-cinq ans le plus grand chantier éditorial de son siècle, tout en écrivant romans, pièces de théâtre, dialogues philosophiques et des comptes rendus de Salons qui ont fait de la critique d’art un genre littéraire.

Ses contemporains l’appelaient « le Philosophe », mais ses textes les plus audacieux, Le Neveu de Rameau, Le Rêve de d’Alembert, Jacques le Fataliste, n’ont paru qu’après sa mort, parfois des décennies plus tard. Nous lisons donc un Diderot que son époque connaissait à peine : un esprit qui pense en dialoguant et préfère l’expérience au système.

Denis Diderot en résumé

Diderot incarne le versant le plus radical des Lumières françaises. Avec d’Alembert, puis presque seul, il transforme la traduction d’un dictionnaire anglais en une encyclopédie de dix-sept volumes de texte et onze de planches, qui donne leur dignité aux métiers manuels et soumet les croyances à l’examen. Emprisonné à Vincennes en 1749 pour ses écrits, il apprend la prudence et réserve ses idées les plus hardies à des manuscrits. Déiste dans sa jeunesse, il devient athée et matérialiste. Pensionné par Catherine II de Russie, il finit sa vie à l’abri du besoin ; son œuvre ne sera vraiment redécouverte qu’au XIXe siècle.

  • Naissance : 5 octobre 1713, à Langres (Champagne)
  • Mort : 31 juillet 1784, à Paris
  • Nationalité : française
  • Courant : Lumières, matérialisme, encyclopédistes
  • Œuvres principales : Encyclopédie (1751-1772), Lettre sur les aveugles (1749), Le Neveu de Rameau (rédigé dans les années 1760-1770, publié après sa mort)
  • Idée la plus connue : une encyclopédie doit « changer la façon commune de penser »

Du coutelier de Langres au donjon de Vincennes

Diderot naît le 5 octobre 1713 à Langres, dans une famille de couteliers ; son père, Didier Diderot, fabrique des instruments de chirurgie réputés. Élève brillant et indiscipliné du collège des jésuites, tonsuré à douze ans en vue d’une carrière ecclésiastique, il part pour Paris vers la fin de 1728. Maître ès arts en 1732, il refuse ensuite les professions que son père lui propose, médecin, procureur ou avocat. Privé de pension, il vit une dizaine d’années de traductions, de leçons et d’expédients.

En 1742, il se lie avec Jean-Jacques Rousseau, rencontré au café de la Régence. L’année suivante, il épouse secrètement Anne-Antoinette Champion, malgré son père qui l’avait fait enfermer quelques jours dans un couvent pour l’en empêcher ; de leurs quatre enfants, seule Marie-Angélique, née en 1753, atteint l’âge adulte. Ses premières œuvres font scandale : les Pensées philosophiques (1746) sont condamnées à être brûlées dès juillet 1746, et la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient (1749), où un mathématicien aveugle récuse sur son lit de mort la preuve de Dieu par l’ordre du monde, achève de le désigner comme un auteur dangereux.

Le 24 juillet 1749, il est arrêté et enfermé au château de Vincennes. Il finit par avouer et promet de se modérer ; il est libéré le 3 novembre. C’est sur la route de Vincennes, en allant le voir, que Rousseau a, selon son propre récit, l’« illumination » d’où sortira son Discours sur les sciences et les arts. Diderot retient la leçon : ses textes les plus hardis iront désormais au tiroir ou à la diffusion manuscrite.

Sa vie se confond ensuite avec l’Encyclopédie. Au milieu des années 1760, apprenant qu’il veut vendre sa bibliothèque pour doter sa fille, Catherine II l’achète, lui en laisse l’usage et le rémunère comme bibliothécaire. En 1773-1774, Diderot fait le seul voyage de sa vie hors de France : La Haye, puis cinq mois à Saint-Pétersbourg, où il remet à l’impératrice des dizaines de mémoires sur la réforme de la Russie, en vain. Il meurt à Paris le 31 juillet 1784, quelques mois après Sophie Volland, sa correspondante de près de trente ans ; sa tombe, à l’église Saint-Roch, a disparu pendant la Révolution.

Les idées clés

Le doute comme méthode. Diderot pose dès 1746 le principe qui guide toute son œuvre : « Le scepticisme est donc le premier pas vers la vérité » (Pensées philosophiques, XXXI). Il ne s’agit pas de ne rien croire, mais de ne rien tenir pour prouvé tant qu’on ne l’a pas examiné. Ce doute est exigeant : le vrai sceptique, précise-t-il, est celui qui a examiné les raisons de part et d’autre.

Un matérialisme du vivant. Le matérialisme est la doctrine selon laquelle tout ce qui existe, y compris la pensée, est matière ou produit de la matière. Celui de Diderot n’a rien de mécanique : il suppose une matière douée de sensibilité, qui s’organise d’elle-même en êtres vivants de plus en plus complexes. Dans l’Entretien entre d’Alembert et Diderot, qui ouvre la trilogie du Rêve de d’Alembert (1769), il prend l’exemple de l’œuf : une masse inerte devient, par la seule chaleur, un animal qui se meut, sent et crie, sans qu’il faille y ajouter une âme. Cette vision, proche de Spinoza par l’idée d’une nature unique, anticipe certaines intuitions de la biologie.

Les sens d’abord. Pour Diderot, nos idées, même les plus abstraites, viennent de nos sens. La Lettre sur les aveugles en tire une conséquence vertigineuse : un aveugle de naissance n’a pas tout à fait la même morale que nous. La pudeur, par exemple, compte peu pour qui ne voit pas. Ce que nous prenons pour des vérités universelles dépend en partie de notre équipement sensoriel.

Une morale sans Dieu, mais pas sans exigence. Si l’homme est entièrement matière, est-il responsable ? Diderot accepte le déterminisme, l’idée que chaque événement découle nécessairement de causes antérieures, mais refuse d’en faire une excuse. Dans Jacques le Fataliste, le valet répète après son capitaine que tout ce qui nous arrive ici-bas était écrit là-haut, et n’en agit pas moins : il s’emporte, aime et se repent. L’éducation et les lois peuvent corriger les hommes, précisément parce qu’ils sont modifiables comme toute chose naturelle.

Le dialogue plutôt que le système. Diderot n’a jamais écrit de traité systématique comparable à ceux de Hume ou de Kant. Il pense en faisant parler des voix contraires : le philosophe et le parasite dans Le Neveu de Rameau, le Tahitien Orou et l’aumônier européen dans le Supplément au voyage de Bougainville (1772). Aucun personnage ne porte seul sa pensée, qui naît du frottement des positions.

Une œuvre en contexte : l’Encyclopédie, vingt-cinq ans de combat

Le projet naît en 1745 d’une affaire de librairie : l’éditeur parisien André Le Breton veut traduire la Cyclopaedia de l’Anglais Ephraim Chambers (1728). Après des démêlés avec les traducteurs, il confie le 16 octobre 1747 la direction de l’ouvrage à Diderot et au mathématicien d’Alembert. Le Prospectus de Diderot paraît en novembre 1750, le premier volume en 1751, avec le Discours préliminaire de d’Alembert. Il ne s’agit plus de traduire, mais de dresser l’inventaire raisonné de tous les savoirs, en accordant aux arts mécaniques, c’est-à-dire aux techniques des artisans, la même attention qu’à la théologie.

Diderot explique sa stratégie dans l’article « Encyclopédie » (tome V, 1755). Les renvois d’un article à l’autre permettent de dire discrètement ce que la censure interdirait : un article orthodoxe peut renvoyer à un autre qui le contredit. Ainsi l’ouvrage aura, écrit-il, « le caractère que doit avoir un bon dictionnaire ; ce caractère est de changer la façon commune de penser » (orthographe modernisée).

La riposte ne tarde pas. Le 7 février 1752, un arrêt du Conseil du roi interdit les deux premiers volumes ; la publication reprend en 1753 grâce à Malesherbes, directeur de la Librairie et favorable au projet. Après l’attentat de Damiens contre Louis XV en 1757 et le scandale du livre d’Helvétius, De l’esprit, le pape Clément XIII met l’ouvrage à l’Index et le privilège royal est révoqué en mars 1759. D’Alembert s’était retiré de la direction dès 1758 ; Diderot continue presque seul, avec l’aide décisive du chevalier de Jaucourt, auteur de plus de 17 000 articles. Les dix derniers volumes de texte sortent en 1765 sous une fausse adresse de Neuchâtel, les planches s’achèvent en 1772. Entre-temps, à la fin de 1764, Diderot avait découvert que Le Breton censurait en secret ses épreuves, jusqu’à supprimer des passages entiers.

Le résultat compte plus de 70 000 articles, dont plusieurs milliers de la main de Diderot. Des économistes y écrivent aussi : François Quesnay y donne les articles « Fermiers » (1756) et « Grains » (1757), premières esquisses de la physiocratie. Pour ses adversaires, l’Encyclopédie est le manifeste d’un parti ennemi de la religion et du trône.

Les critiques et les débats

Les antiphilosophes. Le jésuite Berthier, le journaliste Fréron ou l’auteur dramatique Palissot, dont la comédie Les Philosophes est créée en 1760, accusent les encyclopédistes de saper la morale et l’ordre social sous couvert de science. Certaines accusations visaient juste : l’ouvrage glisse bien des attaques contre l’Église dans ses renvois. D’autres relevaient de la cabale.

La rupture avec Rousseau. À partir de 1757, Rousseau se sent visé par une réplique du Fils naturel selon laquelle l’homme de bien vit en société et seul le méchant vit seul. Deux visions s’opposent : pour Diderot, le progrès des connaissances et la vie sociale améliorent l’homme ; pour Rousseau, ils le corrompent. Rousseau réfute l’article « Droit naturel » de Diderot dans une première version du Contrat social, annonce publiquement la rupture en 1758 dans sa Lettre à d’Alembert sur les spectacles, et la brouille devient définitive vers 1770.

Cohérence ou contradiction ? Comment concilier le déterminisme matérialiste et l’appel constant à la vertu, à l’indignation contre l’esclavage et le despotisme ? Pour certains lecteurs, Diderot n’a jamais résolu cette contradiction ; pour d’autres, la tension elle-même fait la valeur d’une pensée qui met en scène plutôt qu’elle ne tranche. Reste la question de Catherine II : un philosophe pensionné par une autocrate peut-il rester libre ? Ses Observations sur le Nakaz, très critiques envers les instructions législatives de l’impératrice, montrent qu’il ne s’était pas tu.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

L’héritage de Diderot passe par des chemins inattendus. Le Neveu de Rameau, traduit en allemand par Goethe en 1805, est commenté par Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit (1807) comme la figure d’une conscience déchirée par une société corrompue, idée d’aliénation que reprendra Marx. Le Paradoxe sur le comédien, publié en 1830, soutient que le grand acteur ne ressent pas les émotions qu’il joue. Ses Salons, écrits de 1759 à 1781, fondent la critique d’art moderne.

L’idée encyclopédique, enfin, n’a jamais été aussi présente : une connaissance collective, organisée par des liens entre les articles, qui résiste à ceux qui veulent contrôler ce que l’on peut savoir. Un monument « À Diderot et aux encyclopédistes » se dresse au Panthéon depuis 1913, à défaut de ses restes, perdus en 1793.

Ce qu’un investisseur ou un trader peut en tirer

Diderot a donné son nom à un mécanisme de dépense. Dans Regrets sur ma vieille robe de chambre, rédigé en 1768 et imprimé en 1772, il raconte le cadeau d’une robe de chambre écarlate, offerte par Mme Geoffrin. Le vêtement neuf rend misérable tout son cabinet : la chaise de paille cède la place à un fauteuil de maroquin, la table de bois à un bureau précieux, puis viennent une armoire marquetée, une pendule, une grande glace, des tableaux. Sa conclusion : « J’étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l’esclave de la nouvelle. » L’anthropologue Grant McCracken a baptisé « effet Diderot », en 1986, cette spirale où un achat en appelle d’autres. Qui voit son train de vie monter avec ses gains connaît ce piège : la dépense suit le revenu, puis le devance.

La seconde leçon tient dans les Pensées philosophiques : ce qu’on n’a jamais mis en question n’a jamais été prouvé. Une conviction de marché jamais confrontée à l’argument contraire n’est pas une analyse, c’est une habitude. La méthode de ses dialogues est simple : donner la parole à l’adversaire, le laisser plaider de son mieux, puis décider. C’est exactement le remède aux biais décrits par l’économie comportementale, à commencer par la tendance à ne retenir que ce qui confirme ce que l’on croit déjà.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’Encyclopédie de Diderot ?

L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers est un ouvrage collectif publié de 1751 à 1772 sous la direction de Diderot et, jusqu’en 1758, de d’Alembert. Elle compte dix-sept volumes de texte et onze volumes de planches. Elle est devenue le symbole des Lumières.

Diderot était-il athée ?

Oui, à partir de la fin des années 1740. Ses Pensées philosophiques (1746) défendent encore un déisme, la croyance en un Dieu créateur sans religion révélée. La Lettre sur les aveugles (1749) marque le passage à un matérialisme athée, que confirment Le Rêve de d’Alembert et l’Entretien d’un philosophe avec la maréchale de ***, où il se garde de tout prosélytisme.

Pourquoi Diderot a-t-il été emprisonné ?

Il a été incarcéré au château de Vincennes du 24 juillet au 3 novembre 1749 pour des écrits jugés contraires à la religion, en particulier la Lettre sur les aveugles.

Quel livre de Diderot lire en premier ?

Le Neveu de Rameau est son chef-d’œuvre, mais il gagne à être lu après un texte plus court. Le Supplément au voyage de Bougainville ou les Regrets sur ma vieille robe de chambre donnent en peu de pages le ton de Diderot : vif, ironique, sans dogme.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Trader depuis 1994 · Auteur de « Devenez Trader Pro »

La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.

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