Turgot : biographie, idées et réformes d’un ministre économiste
Turgot (1727-1781), contrôleur général de Louis XVI, a libéré le commerce des grains, supprimé corvée et jurandes et pensé le capital et l’intérêt.

Qui était Turgot ?
Anne Robert Jacques Turgot (1727-1781) est un économiste et administrateur français, auteur des Réflexions sur la formation et la distribution des richesses et contrôleur général des finances de Louis XVI de 1774 à 1776, connu pour avoir tenté de libérer le commerce des grains et le travail. Proche des physiocrates sans se confondre avec eux, il est l’un des premiers à décrire le rôle du capital, la formation du taux d’intérêt et la loi des rendements décroissants.
Turgot est aussi un cas d’école de réformateur pressé par le temps : en vingt mois de ministère, il libère la circulation des grains, affronte la guerre des farines, fait supprimer la corvée et les corporations, puis est renvoyé. Ses édits sont défaits dans l’année ; la corvée tombera pourtant en 1787 et les corporations en 1791.
Turgot en résumé
Fils d’un prévôt des marchands de Paris, Turgot étudie la théologie en Sorbonne avant de renoncer à la prêtrise pour l’administration royale. Maître des requêtes, ami de l’intendant du commerce Vincent de Gournay, il est nommé intendant de Limoges en 1761 et y reste treize ans. Il y rédige en 1766 ses Réflexions, sur le capital et l’intérêt. Contrôleur général des finances en août 1774, il rétablit la libre circulation des grains, puis fait enregistrer en mars 1776 des édits supprimant la corvée et les jurandes. Il est renvoyé le 12 mai 1776.
- Naissance : 10 mai 1727, à Paris
- Mort : 18 mars 1781, à Paris
- Nationalité : française
- Courant : proche des physiocrates, précurseur de l’économie classique
- Œuvres principales : Réflexions sur la formation et la distribution des richesses (rédigées en 1766, publiées en 1769-1770), Lettres sur la liberté du commerce des grains (1770)
- Fonctions : intendant de Limoges (1761-1774), secrétaire d’État à la Marine (1774), contrôleur général des finances (1774-1776)
- Idée la plus connue : la liberté du commerce et du travail, et l’épargne comme source du capital
De la Sorbonne au contrôle général, un réformateur dans l’État
Anne Robert Jacques Turgot naît à Paris le 10 mai 1727. Son père, Michel-Étienne Turgot, est prévôt des marchands, premier magistrat municipal de Paris. Cadet de famille, il est destiné à l’Église : il étudie la théologie et entre en 1749 à la maison de Sorbonne sous le nom d’abbé de Brucourt. La même année, il écrit à l’abbé de Cicé une lettre sur le papier-monnaie qui réfute la défense du système de Law. En 1750, il prononce en Sorbonne deux discours latins, dont un tableau des progrès successifs de l’esprit humain, tenu pour l’un des premiers exposés complets de l’idée de progrès. Vers 1750-1751, il renonce aux ordres.
Il entre alors dans la magistrature : substitut puis conseiller au parlement de Paris en 1752, maître des requêtes en 1753. Au milieu des années 1750, il accompagne Vincent de Gournay, intendant du commerce, dans ses tournées d’inspection des provinces ; il publiera son Éloge de Gournay en 1759. Il fréquente aussi François Quesnay et écrit pour l’Encyclopédie les articles « Foire » et « Fondation ».
En août 1761, Louis XV le nomme intendant de la généralité de Limoges, une province aux routes dans un état déplorable. Il y reste treize ans. Il fait refaire le cadastre pour mieux répartir la taille, l’impôt direct des roturiers. Il remplace en partie la corvée, ce travail gratuit que les paysans devaient sur les routes, par une taxe en argent, les chantiers étant confiés à des entrepreneurs. Pendant la disette de 1770-1771, il ouvre des ateliers et des bureaux de charité tout en défendant la liberté du commerce des grains. C’est là qu’il écrit l’essentiel de son œuvre, des Réflexions (1766) aux Lettres sur la liberté du commerce des grains (1770), adressées au contrôleur général Terray, en passant par un mémoire sur les prêts à intérêt (1769).
À l’avènement de Louis XVI, Maurepas le fait nommer secrétaire d’État à la Marine le 20 juillet 1774, puis contrôleur général des finances le 24 août 1774. Le jour même, il écrit au roi une lettre-programme : « Point de banqueroute ; Point d’augmentation d’impôts ; Point d’emprunts. » Il précise qu’il n’existe qu’un moyen, réduire la dépense au-dessous de la recette, faute de quoi « le premier coup de canon forcerait l’État à la banqueroute ». Le mot désigne ici le défaut de l’État sur ses dettes, non la banqueroute au sens pénal actuel. Renvoyé le 12 mai 1776, il se retire, devient vice-président de l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1777 et meurt à Paris le 18 mars 1781, à cinquante-trois ans.
Les idées clés
Le capital naît de l’épargne. Dans les Réflexions, Turgot montre que toute production exige des « avances » : semences, outils, salaires versés avant la récolte. Ces valeurs accumulées, mises de côté au lieu d’être consommées, forment un capital. Il introduit ainsi le capital dans le système des physiocrates et en décrit les emplois : achat de terres, prêt à intérêt, avances à l’agriculture, à l’industrie ou au commerce. La croissance dépend donc de la part du revenu que l’on ne consomme pas, idée que l’économie classique placera au centre de son analyse.
Le taux d’intérêt est un prix. Pour Turgot, l’intérêt se fixe comme le prix de toute marchandise, par la rencontre des prêteurs et des emprunteurs, et non par le profit qu’espère l’emprunteur ni par la loi. Il compare le taux d’intérêt à une sorte de niveau, une mer étendue sur un pays : quand elle baisse, des terres émergent et peuvent être cultivées ; de même, chaque baisse du taux rend rentables des entreprises qui ne l’étaient pas. L’État ne doit donc pas plafonner l’intérêt.
Les rendements décroissants. En 1767, la Société royale d’agriculture de Limoges, qu’il préside, organise un concours sur l’impôt indirect ; le mémoire primé est celui de Saint-Péravy. Dans ses observations sur ce texte, Turgot explique qu’au-delà d’un certain point, chaque dose supplémentaire d’avances appliquée à une même terre rapporte de moins en moins. Il compare la fertilité du sol à un ressort qu’on comprime en ajoutant des poids successifs. C’est l’une des premières formulations de la loi des rendements décroissants, que Malthus et Ricardo reprendront un demi-siècle plus tard et que le marginalisme généralisera à tous les facteurs de production.
La liberté du commerce et du travail. Héritier de Gournay, Turgot juge que les règlements, les péages intérieurs et les privilèges de métier freinent la production et renchérissent les biens pour les plus pauvres. Il défend la libre circulation des grains et le droit de chacun d’exercer le métier de son choix. Ces positions annoncent le capitalisme libéral et rompent avec la réglementation héritée de Colbert. Comme les physiocrates, il souhaite par ailleurs remplacer la multitude des taxes par un impôt unique sur le produit net des terres.
Une œuvre en contexte : vingt mois au contrôle général (1774-1776)
Le 13 septembre 1774, trois semaines après sa nomination, un texte royal rétablit la libre circulation des grains à l’intérieur du royaume et abolit la police des grains, cet ensemble de règles qui encadrait la vente du blé. L’objectif est que les régions excédentaires approvisionnent les régions en déficit. Le moment est mal choisi : les récoltes de 1773 et 1774 ont été mauvaises, les réserves s’épuisent au printemps 1775 et le prix du pain monte. Jacques Necker, banquier genevois, publie en 1775 Sur la législation et le commerce des grains, qui conteste cette liberté.
D’avril à mai 1775 éclate la guerre des farines. Les troubles commencent à Dijon le 18 avril, gagnent les campagnes du Bassin parisien, atteignent Versailles le 2 mai et Paris le lendemain, où des boulangeries sont pillées. L’historien Jean Nicolas compte 123 émeutes distinctes ; environ 25 000 soldats sont mobilisés et deux émeutiers sont pendus en place de Grève le 11 mai. La thèse d’une machination de cour contre le ministre a longtemps prévalu, avant d’être contestée par des historiens comme George Rudé et Edgar Faure.
Turgot poursuit pourtant. Au début de 1776, il soumet au Conseil du roi six édits, datés de février, dont deux font scandale. Le premier supprime la corvée en travail et la remplace par une imposition pesant sur tous les propriétaires fonciers, privilégiés compris. Le second supprime les jurandes et maîtrises, c’est-à-dire les corporations qui réservaient l’exercice des métiers à leurs membres, pilier de ce que l’on appellera plus tard le corporatisme. Face à l’opposition du parlement de Paris, Louis XVI les fait enregistrer par un lit de justice le 12 mars 1776. Le 12 mai 1776, le roi le renvoie. Son successeur, Clugny de Nuits, défait ses réformes : la corvée est rétablie par une déclaration du 11 août 1776 et les corporations reconstituées sous une forme remaniée. La corvée sera abolie en 1787 ; les corporations disparaîtront avec le décret d’Allarde de mars 1791, qui renouvelle l’édit de Turgot.
Les critiques et les débats
Le doctrinaire contre le pragmatique. Ses adversaires, Necker en tête, lui reprochent d’avoir appliqué un principe juste dans l’abstrait sans tenir compte de la conjoncture : libérer le prix du blé après deux mauvaises récoltes, c’était laisser la hausse frapper d’abord les plus pauvres. Ses défenseurs répondent que la réglementation n’empêchait pas les disettes et décourageait le transport et le stockage du grain.
Une « économie morale » heurtée. L’historien britannique Edward P. Thompson a forgé la notion d’« économie morale » pour désigner la conviction populaire que le pain doit être vendu à un prix juste, garanti par l’autorité. La guerre des farines serait moins un complot qu’un divorce entre une monarchie convertie au marché et un peuple attaché à sa protection ; l’historien américain Steven Kaplan y voit une étape de la rupture du lien sacré entre le roi et ses sujets.
Les limites de la physiocratie. Turgot reprend l’impôt unique sur le produit net des terres, thèse physiocratique que la suite a abandonnée. Il écrit aussi que la concurrence ramène le salaire de l’ouvrier à ce qui est nécessaire à sa subsistance, idée que reprendront certains classiques et que la hausse durable des salaires réels depuis le XIXe siècle a contredite.
La méthode et la politique. Imposer des réformes par lit de justice contre les corps intermédiaires a coalisé tous les intérêts lésés. Une défense bien organisée de rentes de situation l’a emporté sur un gain diffus pour le plus grand nombre. L’idée que ses réformes auraient évité la Révolution reste invérifiable.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Turgot est lu comme un pont entre les physiocrates et Adam Smith, dont il est proche lors du séjour de l’Écossais en France au milieu des années 1760. On lui reconnaît aussi des intuitions sur la préférence pour le présent et sur les fonds prêtables. Sa description de l’intérêt comme prix, du capital comme fruit de l’épargne et des rendements décroissants appartient au socle de l’économie moderne.
Son action ministérielle reste une référence dans les débats français sur la réforme, et sa formule « Point de banqueroute ; Point d’augmentation d’impôts ; Point d’emprunts » est régulièrement citée dans les discussions sur la dette publique.
Ce que ça change pour un investisseur ou un trader
L’image de Turgot sur le taux d’intérêt comme niveau de la mer reste une grille de lecture utile : quand les taux baissent, des projets et des actifs jusque-là non rentables deviennent finançables ; quand ils remontent, l’eau recouvre les terres les plus basses. C’est pourquoi les valorisations des entreprises de croissance sont si sensibles aux décisions des banques centrales.
Sa lettre de 1774 rappelle qu’un État dont la dépense dépasse durablement la recette n’a que trois issues : l’impôt, l’emprunt ou le défaut, ouvert ou déguisé. Les marchés obligataires raisonnent ainsi quand ils exigent une prime de risque sur une dette souveraine. Enfin, la guerre des farines montre qu’une réforme défendable peut échouer sur son calendrier : la conjoncture compte autant que le fond.
Questions fréquentes
Qu’a apporté Turgot à l’économie ?
Turgot a décrit le capital comme le produit de l’épargne, expliqué que le taux d’intérêt se fixe par l’offre et la demande de capitaux et formulé, en 1767, l’une des premières versions de la loi des rendements décroissants.
Turgot était-il physiocrate ?
Turgot partageait plusieurs thèses des physiocrates, comme le rôle central de la terre et l’impôt unique, mais il n’appartenait pas formellement à l’école de Quesnay et s’en distinguait par sa théorie du capital et de l’intérêt.
Pourquoi Turgot a-t-il été renvoyé ?
Turgot a été renvoyé le 12 mai 1776 après que ses édits supprimant la corvée et les corporations eurent coalisé contre lui le parlement, la noblesse, les corporations et une partie de la cour, dans le sillage de la guerre des farines de 1775.
Quel livre lire de Turgot ?
Les Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, écrites en 1766 en 101 courts paragraphes, sont la meilleure porte d’entrée : elles contiennent l’essentiel de sa pensée économique.
Pour aller plus loin
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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