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Deng Xiaoping : biographie, réformes et Tian’anmen du dirigeant chinois

Dirigeant suprême de la Chine après Mao, Deng Xiaoping a ouvert le pays au marché et aux capitaux étrangers, de Shenzhen aux Bourses de 1990, et fait tirer sur les manifestants de Tian’anmen pour préserver le parti unique.

Deng Xiaoping : Le réformateur du marché chinois et l’homme de juin 1989

Qui était Deng Xiaoping ?

Deng Xiaoping (1904-1997) est un dirigeant communiste chinois qui, après avoir été deux fois écarté par Mao pendant la Révolution culturelle, devint à partir de 1978 le dirigeant suprême de la République populaire de Chine. Il lança les réformes économiques et l’ouverture qui ont fait de la Chine une grande puissance industrielle, et ordonna en juin 1989 l’intervention de l’armée contre les manifestants de la place Tian’anmen.

Il n’a jamais été chef de l’État ni chef du parti au sens formel. Il présidait la Commission militaire centrale, et cela suffisait. Son œuvre se résume souvent à une phrase sur la couleur des chats ; elle tient mieux en un chiffre, celui de la croissance, et en un autre, que le régime interdit toujours d’établir : le nombre des morts de juin 1989.

Deng Xiaoping en résumé

Parti travailler en France à seize ans, Deng adhère au communisme à Paris, fait la guerre civile comme commissaire politique et devient sous Mao l’un des principaux dirigeants du régime, dont il conduit la répression des « droitiers » en 1957. Écarté pendant la Révolution culturelle, puis de nouveau en 1976, il revient au pouvoir après la mort de Mao et transforme l’économie chinoise sans toucher au monopole politique du parti.

  • Époque : Le XXe siècle
  • Naissance : 22 août 1904, Guang’an (Sichuan)
  • Mort : 19 février 1997, Pékin
  • Pays : Chine
  • Fonctions : vice-Premier ministre (à partir de 1952), ministre des Finances (1953-1954), secrétaire général du comité central du Parti communiste chinois (1956-1966), sous la présidence de Mao, président de la Commission militaire centrale du parti (1981-1989)
  • Œuvre principale : la réforme et l’ouverture à partir de 1978, les zones économiques spéciales (1980), le principe « un pays, deux systèmes » pour Hong Kong (1984), la tournée dans le Sud (1992)
  • À retenir : un réformateur économique qui fit tirer sur la foule en 1989 pour sauver le pouvoir du parti, au prix de plusieurs centaines de morts au moins, peut-être de quelques milliers

La vie de Deng Xiaoping : le petit homme qui revint trois fois

Deng naît le 22 août 1904 à Guang’an, dans le Sichuan, fils d’un propriétaire foncier. En octobre 1920, il débarque à Marseille avec un groupe d’étudiants-ouvriers chinois. Il travaille plus qu’il n’étudie : quelques semaines aux usines Schneider du Creusot en 1921, puis à la fabrique de galoches en caoutchouc Hutchinson de Châlette-sur-Loing, près de Montargis, à partir de 1922, enfin dans une usine Renault de la région parisienne. Il rejoint à Paris la Jeunesse communiste chinoise, puis le parti, part pour Moscou en janvier 1926 et rentre en Chine l’année suivante.

Fidèle de Mao dès les années 1930, il fait la Longue Marche, puis la guerre comme commissaire politique de la 129e division et de la deuxième armée de campagne, qui joue un rôle décisif dans la bataille de Huaihai, en 1948-1949. Chef du Sud-Ouest après la victoire, il est appelé à Pékin en 1952 comme vice-Premier ministre. Secrétaire général du parti en 1956, il dirige en 1957 la campagne contre les « droitiers », qui frappe plus d’un demi-million de personnes.

Après la famine du Grand Bond, il s’associe à Liu Shaoqi pour rétablir une agriculture moins collective. Mao ne le lui pardonne pas. Dénoncé en 1966 comme le « numéro deux des partisans de la voie capitaliste », il est envoyé en 1969 dans une usine de tracteurs du Jiangxi. Son fils aîné, Deng Pufang, tombe d’une fenêtre en 1968 pendant sa détention par les Gardes rouges et reste paraplégique. Rappelé en 1973 par Zhou Enlai, de nouveau limogé en avril 1976, il revient en juillet 1977, après la mort de Mao et l’arrestation de la bande des Quatre.

Le troisième plénum du comité central, en décembre 1978, consacre son ascendant et la priorité à l’économie. En février 1979, il lance une guerre punitive contre le Vietnam, coûteuse et peu concluante. En mars, il fait arrêter le militant Wei Jingsheng, qui réclamait une « cinquième modernisation », la démocratie, et fixe quatre principes intangibles, dont la direction du parti. Il écarte deux de ses successeurs désignés : Hu Yaobang en 1987, Zhao Ziyang en 1989.

Au printemps 1989, la mort de Hu Yaobang, le 15 avril, déclenche des manifestations d’étudiants, rejoints par des ouvriers, à Pékin et dans des dizaines de villes. La loi martiale est proclamée le 20 mai. Dans la nuit du 3 au 4 juin, l’armée ouvre le feu pour reprendre le centre de Pékin. Isolée diplomatiquement, la Chine semble se refermer. Deng relance les réformes par une tournée dans le Sud, en janvier et février 1992. Il meurt à Pékin le 19 février 1997, quatre mois avant le retour de Hong Kong à la Chine.

Qu’a accompli Deng Xiaoping, et que reste-t-il de son œuvre ?

La Chine de 1978 sortait de trente ans d’économie collectivisée et de campagnes politiques ; son revenu par habitant était parmi les plus bas du monde. Les réformes engagées sous Deng ont ouvert la plus longue période de forte croissance de l’histoire économique moderne et sorti des centaines de millions de personnes de la pauvreté. Le territoire de Shenzhen, quelque 300 000 habitants ruraux et frontaliers à la fin des années 1970, est devenu une métropole de plus de dix millions d’habitants.

Il reste aussi un modèle politique : un parti unique qui délègue l’économie au marché et garde pour lui la police, l’armée, la presse et la mémoire. Le massacre de 1989 reste censuré en Chine. La politique de l’enfant unique, lancée en 1980 avec son approbation, a eu des effets démographiques et humains durables, dont les avortements forcés et un vieillissement rapide.

Comment Deng Xiaoping a-t-il financé son pouvoir ?

Deng connaissait les caisses de l’État. Vice-président de la commission des finances en 1952, il est ministre des Finances en 1953-1954, à l’époque du premier plan quinquennal et du monopole d’État sur les grains, qui faisait financer l’industrie par les campagnes. Revenu au pouvoir, il change de méthode plus que d’objectif.

La première source de richesse nouvelle vient des paysans, et d’abord de leur initiative. À la fin de 1978, les familles du village de Xiaogang, dans l’Anhui, se partagent clandestinement les terres de leur équipe de production. Le système de responsabilité des foyers, qui laisse chaque famille vendre au marché ce qu’elle produit au-delà d’un quota livré à l’État, se généralise au début des années 1980. Les récoltes et les revenus ruraux bondissent ; les entreprises de bourg et de village prolifèrent. Deng n’en a pas eu l’idée, il a eu le mérite de la laisser faire.

La seconde vient de l’étranger. En 1980 sont créées quatre zones économiques spéciales : Shenzhen et Zhuhai, aux portes de Hong Kong et de Macao, Shantou, vieux port d’émigration du Guangdong, et Xiamen, face à Taïwan. Les investisseurs y trouvent des avantages fiscaux, des terrains et une main-d’œuvre abondante. La plupart des capitaux viennent d’abord de Hong Kong et de la diaspora chinoise, pas des multinationales occidentales. La Chine retrouve en 1980 son siège au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale, dont elle obtient des prêts. En 1986, Deng reçoit à Pékin le président du New York Stock Exchange, John Phelan. Les Bourses de Shanghai et de Shenzhen ouvrent leurs portes en 1990-1991, dans un régime qui se dit toujours communiste.

L’État central, lui, s’appauvrit d’abord. Pour intéresser les provinces à la croissance, Pékin leur laisse une part croissante des recettes par des contrats fiscaux négociés. La part du gouvernement central dans les recettes publiques s’effondre, au point qu’une réforme fiscale, en 1994, après la retraite de Deng, recentralise l’impôt. Les entreprises d’État restent financées par des banques publiques qui accumulent les créances douteuses. L’armée, dont le budget est réduit, est autorisée à faire des affaires.

La réforme des prix est le point faible. Le double système, prix administrés pour une partie de la production, prix libres pour le reste, enrichit ceux qui peuvent acheter au prix officiel et revendre au prix du marché, souvent des fils de dirigeants. En 1988, Deng pousse à une libération rapide des prix ; les épargnants vident les magasins, et l’inflation dépasse 18 %. La colère contre la corruption et la vie chère nourrit les manifestations du printemps suivant, où les ouvriers rejoignent les étudiants.

Le bilan de la répression de juin 1989 reste incertain, faute d’accès aux archives. Le 6 juin, le porte-parole du gouvernement, Yuan Mu, parla de près de 300 morts, soldats compris ; un décompte interne publié en 2001 dans les Tiananmen Papers, documents dont l’authenticité est discutée, donne 241 morts, dont 23 soldats et policiers. Les registres des principaux hôpitaux de Pékin, réunis peu après, comptaient au moins 478 morts, et l’historien Timothy Brook les juge incomplets. Le groupe des Mères de Tian’anmen, cofondé par Ding Zilin, dont le fils fut tué, a identifié nominativement 202 victimes. Un chiffre de 2 600 morts, prêté dans les premiers jours à la Croix-Rouge chinoise, fut démenti par elle. Un télégramme de l’ambassadeur britannique, rendu public en 2017, évoquait 10 000 morts, estimation que son auteur révisa ensuite à la baisse et que Brook juge invraisemblable. Les historiens retiennent une fourchette allant de plusieurs centaines à quelques milliers de morts, pour l’essentiel dans les avenues de l’ouest de Pékin plutôt que sur la place elle-même. Les États-Unis et la Communauté européenne imposent un embargo sur les armes, toujours en vigueur. Les capitaux, eux, reviennent après 1992.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Deng Xiaoping ?

La formule la plus connue de Deng est un proverbe du Sichuan, cité le 7 juillet 1962 dans un discours sur la production agricole : peu importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape les souris. Dans le texte publié de ses œuvres choisies, le chat est jaune ou noir ; la version courante, noir ou blanc, s’est imposée ensuite. La phrase lui valut d’être accusé de pragmatisme capitaliste en 1966.

Deux autres mots lui sont prêtés à tort. On ne connaît aucune source pour « s’enrichir est glorieux », qui résume pourtant l’esprit qu’on lui attribue. L’image de la rivière que l’on traverse en tâtant les pierres vient de Chen Yun, l’économiste du parti, partisan d’une réforme plus prudente, qui l’employa en 1980. Deng l’a reprise ; il ne l’a pas inventée.

La légende du réformateur libéral a aussi la vie dure à l’étranger. Deng a choisi le marché pour sauver le parti, non pour le remplacer. En 1979, en 1987 et en 1989, chaque fois que la réforme économique a semblé ouvrir sur la réforme politique, il a tranché pour le parti.

Qu’en disent les historiens aujourd’hui ?

La biographie d’Ezra Vogel, Deng Xiaoping and the Transformation of China (2011), a été saluée pour son ampleur, et plusieurs recenseurs lui ont reproché sa retenue sur la répression de 1989. Alexander Pantsov et Steven Levine (Deng Xiaoping : A Revolutionary Life, 2015) ont exploité les archives russes sur ses années de jeunesse. En France, Jean-Pierre Cabestan a publié en 2024 une biographie qui souligne sa longue proximité avec Mao, dont il servit les violences avant d’en réparer les dégâts, et les limites politiques de ses réformes. Frank Dikötter, dans La Chine après Mao (2023), conteste l’idée d’une transition maîtrisée vers le marché et décrit un État qui n’a jamais renoncé à diriger l’économie.

Le débat porte aussi sur le partage des mérites. Les travaux de l’économiste Yasheng Huang (Capitalism with Chinese Characteristics, 2008) opposent les années 1980, portées par l’entreprise rurale privée, aux années 1990, plus étatiques et plus urbaines. D’autres soulignent le rôle de Zhao Ziyang, Premier ministre puis secrétaire général, dans la conception des réformes, et celui des paysans eux-mêmes. La répression de 1989 est jugée par la quasi-totalité des historiens hors de Chine comme un crime, dont Deng porte la responsabilité politique.

Que peut apprendre de Deng Xiaoping celui qui décide ?

Deng a su laisser se développer ce qu’il ne contrôlait pas, tant que cela ne menaçait pas le pouvoir du parti. Ses succès économiques et sa décision de 1989 relèvent de la même règle, ce qui interdit d’admirer les premiers sans regarder la seconde.

  • Tester avant de généraliser : les zones spéciales servaient de laboratoire limité, dont l’échec n’aurait pas emporté le reste du pays.
  • Laisser remonter ce qui marche : la décollectivisation est venue des villages, et la décision politique a consisté à ne pas l’interdire.
  • Une réforme des prix mal séquencée détruit la confiance : la libéralisation de 1988 déclencha une ruée sur les magasins et une inflation qui précéda la crise politique.
  • Le coût d’une décision de force se paie longtemps : le massacre de 1989 garantit le monopole du parti au prix de la vie de centaines de personnes au moins, d’une censure permanente et d’un embargo toujours en vigueur.

Quels livres lire sur Deng Xiaoping ?

  • Jean-Pierre Cabestan, Deng Xiaoping. Révolutionnaire et modernisateur de la Chine, Tallandier, 2024 : la biographie française la plus récente.
  • Frank Dikötter, La Chine après Mao. L’éveil d’une superpuissance, traduit de l’anglais par Johann-Frédérik Hel Guedj, Tallandier, 2023 : une lecture critique des réformes.
  • Marie-Claire Bergère, La Chine de 1949 à nos jours, Armand Colin, 3e éd., 2000 : la synthèse classique sur la République populaire.
  • Jean-Philippe Béja, À la recherche d’une ombre chinoise. Le mouvement pour la démocratie en Chine, 1919-2004, Seuil, 2004 : le printemps de Pékin et sa répression.
  • Ezra F. Vogel, Deng Xiaoping and the Transformation of China, Belknap Press of Harvard University Press, 2011 : la grande biographie, en anglais.

Questions fréquentes sur Deng Xiaoping

Combien de morts à Tian’anmen en 1989 ?

On ne le sait pas avec précision. Le gouvernement chinois parla en juin 1989 de près de 300 morts, soldats compris ; les Mères de Tian’anmen ont identifié 202 victimes, et les estimations des historiens vont de plusieurs centaines à quelques milliers de morts. Le chiffre de 10 000, cité dans un télégramme diplomatique britannique, est jugé exagéré par la plupart des spécialistes.

Qu’est-ce qu’une zone économique spéciale ?

C’est un territoire où l’État chinois autorise, à titre d’expérience, des règles plus favorables aux investisseurs : fiscalité allégée, liberté d’embauche, accès aux terrains. Les quatre premières, dont Shenzhen, furent créées en 1980 sur la côte du Guangdong et du Fujian, près de Hong Kong, de Macao et de Taïwan.

Deng Xiaoping a-t-il vécu en France ?

Oui, d’octobre 1920 à janvier 1926. Venu dans le cadre d’un programme d’études et de travail, il fut ouvrier au Creusot, chez Hutchinson près de Montargis et chez Renault, et devint communiste à Paris.

Deng Xiaoping a-t-il dit « s’enrichir est glorieux » ?

Aucune source connue ne l’établit. La formule résume l’esprit des réformes et lui est attribuée depuis les années 1980, mais on ne la trouve ni dans ses discours publiés ni dans un témoignage daté.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne)

Diplômé d’histoire de la Sorbonne, j’ai enseigné douze ans avant de trader à plein temps. Les krachs, les bulles et les grandes figures de la finance éclairent mieux les marchés d’aujourd’hui que bien des modèles. J’ai préfacé Machiavel, Renan et Le Bon chez JDH Éditions.

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