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Ludwig von Mises : biographie, idées et héritage

Ludwig von Mises (1881-1973), figure de l’école autrichienne, a expliqué les cycles par l’excès de crédit et montré en 1920 le problème du calcul socialiste.

Ludwig von Mises : biographie, idées et héritage

Qui était Ludwig von Mises ?

Ludwig von Mises (1881-1973) est un économiste autrichien, naturalisé américain, connu pour avoir soutenu en 1920 qu’une économie sans prix de marché pour les moyens de production ne peut pas calculer, et pour sa théorie monétaire des cycles économiques. Il est la figure centrale de l’école autrichienne au XXe siècle.

Conseiller de la Chambre de commerce de Vienne pendant un quart de siècle, il a animé un séminaire privé fréquenté par Friedrich Hayek, Gottfried Haberler et Fritz Machlup. Chassé d’Europe par la montée du nazisme, il a reconstruit à New York un cercle d’où sont sortis Murray Rothbard et Israel Kirzner.

Ludwig von Mises en résumé

Ludwig von Mises a appliqué à la monnaie la théorie de la valeur subjective de Carl Menger, puis en a tiré une explication des cycles : quand les banques créent du crédit sans épargne préalable, elles poussent le taux d’intérêt sous son niveau naturel et déclenchent un boom fondé sur des investissements mal orientés, suivi d’une crise. En 1920, il a soutenu que le socialisme intégral ne peut pas allouer rationnellement les ressources, faute de prix. Il a enfin voulu fonder l’économie sur la logique de l’action humaine, la praxéologie.

  • Naissance : 29 septembre 1881 à Lemberg, en Galicie (Autriche-Hongrie), aujourd’hui Lviv en Ukraine
  • Mort : 10 octobre 1973 à New York (États-Unis)
  • Nationalité : autrichienne, puis américaine à partir de 1946
  • Courant ou école : école autrichienne d’économie, libéralisme classique
  • Œuvres principales : Theorie des Geldes und der Umlaufsmittel (1912) ; Le Socialisme (1922) ; L’Action humaine (1949)
  • Distinctions : décoration autrichienne pour la science et l’art (1962) ; Distinguished Fellow de l’American Economic Association (1969)
  • Idée la plus connue : sans prix de marché, pas de calcul économique possible

De la Vienne impériale à l’exil new-yorkais

Ludwig Heinrich von Mises naît le 29 septembre 1881 à Lemberg, capitale de la Galicie autrichienne, dans une famille juive anoblie la même année. À Vienne, Ludwig fréquente l’Akademisches Gymnasium, puis étudie le droit et les sciences sociales à l’université, où il obtient son doctorat en 1906. De 1904 à 1914, il suit l’enseignement d’Eugen von Böhm-Bawerk ; il a raconté que la lecture des Principes de Carl Menger avait fait de lui un économiste.

En 1909, il entre à la Chambre de commerce de Vienne, qui restera jusqu’en 1934 son véritable employeur et sa tribune de conseiller du gouvernement. En 1912, il publie sa Theorie des Geldes und der Umlaufsmittel (« Théorie de la monnaie et des moyens fiduciaires »), qui lui vaut en 1913 l’habilitation à enseigner à l’université de Vienne. Il y enseigne sans traitement, comme Privatdozent puis, après la guerre, avec le titre de professeur extraordinaire.

Les années 1920 sont sa décennie la plus féconde. Mises combat l’hyperinflation autrichienne de l’après-guerre, publie Le Socialisme (Die Gemeinwirtschaft, 1922), puis Le Libéralisme (1927). De 1920 à 1934, il réunit deux fois par mois, dans son bureau de la Chambre de commerce, un séminaire où passent Hayek, Haberler, Machlup ou le sociologue Alfred Schütz. En 1927, il fonde l’Institut autrichien de recherche sur la conjoncture, l’actuel WIFO, dont il confie la direction à Hayek.

En 1934, il part enseigner les relations économiques internationales, en français, à l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève. À l’Anschluss, en 1938, les nazis saisissent ses papiers à Vienne. À Genève, il épouse Margit Sereny, ancienne actrice, et publie en 1940 Nationalökonomie, première version de son grand traité. La même année, le couple gagne New York par la France, l’Espagne et le Portugal.

Naturalisé américain en 1946, il est professeur invité à l’université de New York de 1945 à 1969, payé non par l’université mais par des soutiens privés, et y tient un séminaire suivi par Rothbard, Kirzner ou George Reisman. Membre fondateur de la Société du Mont-Pèlerin en 1947, il publie Human Action en 1949 chez Yale University Press. Il meurt à New York le 10 octobre 1973, à 92 ans.

Les idées clés

La monnaie obéit à la valeur subjective. En 1912, Mises intègre la monnaie à la théorie de l’utilité marginale : on la demande non pour elle-même, mais pour ce qu’elle permet d’acheter. Pour expliquer son pouvoir d’achat d’aujourd’hui, il remonte à celui d’hier, et ainsi de suite jusqu’au moment où elle était une simple marchandise, comme l’or : c’est son « théorème de régression ». Il souligne aussi qu’une hausse de la quantité de monnaie n’est jamais neutre : elle profite à ceux qui reçoivent les nouvelles unités en premier et modifie les prix relatifs. Cette analyse fonde aussi sa défense de l’étalon-or.

Le crédit facile prépare la crise. Dans les dernières pages de son livre de 1912, Mises esquisse ce qui deviendra la théorie autrichienne des cycles, développée ensuite par Hayek. Quand les banques prêtent au-delà de l’épargne disponible, le taux d’intérêt du marché tombe sous le taux « naturel » qui équilibrerait épargne et investissement. Les entrepreneurs lancent des projets longs que l’épargne réelle ne peut pas financer jusqu’au bout : ce sont des « malinvestissements », des investissements mal orientés. Le boom se retourne quand le crédit cesse de croître, et la récession liquide ces erreurs. La cause première du cycle est donc monétaire.

Sans prix, pas de calcul. Une économie où l’État possède tous les moyens de production n’a pas de marché pour les machines, les usines ou les matières premières, donc pas de prix pour les comparer. C’est le cœur de sa critique de la planification centralisée, que Hayek a reformulée comme un problème de connaissance dispersée.

L’interventionnisme appelle d’autres interventions. Mises refuse l’idée d’une troisième voie stable entre marché et socialisme. Un contrôle des prix crée des pénuries ; pour les corriger, l’État doit contrôler la production, puis les salaires. Cette dynamique conduit, selon lui, soit au retour au marché, soit au socialisme : c’est la thèse des articles réunis en 1929 dans Kritik des Interventionismus.

L’économie comme logique de l’action. Mises fait de l’économie une branche de la praxéologie, la science de l’action humaine. Son point de départ est un axiome qu’il juge évident : l’homme agit, c’est-à-dire emploie des moyens pour atteindre des fins. Les lois économiques s’en déduisent par la logique et ne peuvent pas être réfutées par les statistiques, qui relèvent de l’histoire. Cette méthode, dite aprioriste, et le refus des mathématiques le distinguent de presque tous ses contemporains, y compris au sein de l’école autrichienne.

Une œuvre en contexte : l’article de 1920 sur le calcul économique

Après les révolutions de 1918-1919, la socialisation de l’économie est à l’ordre du jour en Europe centrale. Le philosophe Otto Neurath soutient alors qu’une économie socialiste pourrait se passer de monnaie et calculer « en nature », en tonnes ou en kilowattheures. Mises lui répond par un article publié en 1920 dans l’Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik : « Die Wirtschaftsrechnung im sozialistischen Gemeinwesen » (« Le calcul économique dans la communauté socialiste »), volume 47, pages 86 à 121.

L’argument tient en quelques étapes. Entre les besoins et les ressources s’interposent des milliers de procédés de production, qui combinent des facteurs hétérogènes : fer, charbon, travail qualifié, temps. Pour choisir le moins coûteux, il faut les ramener à une unité commune. Sur un marché, ce rôle est tenu par les prix monétaires, nés des échanges entre propriétaires. Si l’État détient tous les moyens de production, ces biens ne s’échangent plus, n’ont plus de prix, et aucune comptabilité ne dit si une décision crée ou détruit de la richesse. Pour Mises, s’éloigner de la propriété privée et de la monnaie, c’est s’éloigner de l’économie rationnelle.

L’article ouvre le « débat sur le calcul socialiste ». Développé dans Le Socialisme en 1922, il est traduit en anglais en 1935 dans le recueil dirigé par Hayek, Collectivist Economic Planning, puis en français sous le titre « Le calcul économique en régime collectiviste ». Dans les années 1930, Oskar Lange et Abba Lerner répondent qu’un planificateur pourrait fixer des prix par tâtonnements, en imitant le marché : c’est le socialisme de marché. L’encyclopédie Econlib estime aujourd’hui que les économistes s’accordent sur la justesse de l’argument, complété par Hayek.

Les critiques et les débats

Une méthode jugée invérifiable. L’apriorisme de Mises a convaincu peu d’économistes hors de l’école autrichienne. Son critique le plus constant, Terence Hutchison, lui a reproché dès 1938 de soustraire la théorie à l’épreuve des faits, et Hayek lui-même a exprimé des réserves, notamment dans un entretien de 1978. Ses défenseurs répondent que des données toujours historiques ne peuvent ni confirmer ni réfuter une loi générale.

Une théorie des cycles contestée. La plupart des économistes la rejettent. Milton Friedman a conclu en 1969, puis en 1993, que l’histoire des cycles américains ne la confirmait pas : selon lui, l’ampleur d’une récession n’est pas liée à celle du boom qui la précède. Paul Krugman l’a surnommée en 1998 hangover theory, la théorie de la gueule de bois. Ses partisans répondent qu’elle porte sur la structure des investissements, non sur le PIB, et rappellent que The Economist notait en 2009 que des banquiers centraux semblaient admettre que des taux bas avaient favorisé des bulles.

Le calcul socialiste, impossible ou seulement difficile ? Lange et Lerner ont soutenu qu’un socialisme doté de prix calculés restait concevable. Même un économiste libéral comme Bryan Caplan juge l’idée d’impossibilité exagérée et y voit plutôt un problème d’inefficacité.

Un homme sans concession. Ses adversaires citent un passage du Libéralisme (1927) selon lequel le fascisme et les mouvements dictatoriaux avaient, pour le moment, sauvé la civilisation européenne. Son biographe Jörg Guido Hülsmann rappelle que le même texte présente le fascisme comme un expédient provisoire et tient pour une erreur fatale d’y voir une solution durable ; Mises, juif et libéral, a dû fuir l’Europe. Friedman a aussi raconté qu’en 1947, au Mont-Pèlerin, Mises avait lancé aux participants d’un débat sur l’impôt progressif qu’ils étaient tous des socialistes.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

L’argument du calcul économique est devenu un classique, et son prolongement par Hayek sur les prix comme signaux d’information est enseigné partout. La théorie autrichienne des cycles reste minoritaire à l’université, mais revient dans le débat public après chaque crise née d’une expansion du crédit, comme celle de 2008. Sa méthode aprioriste, en revanche, n’a pas été adoptée par l’économie dominante, construite sur les modèles mathématiques et l’économétrie.

Le Mises Institute, fondé en 1982 en Alabama par Lew Rockwell, Burton Blumert et Murray Rothbard, diffuse gratuitement son œuvre. Son théorème de régression est aussi discuté dans les débats sur les cryptomonnaies : un actif sans usage antérieur peut-il devenir une monnaie ?

Ce que ça change pour un investisseur ou un trader

Mises invite à regarder le taux d’intérêt comme un prix, le plus important de l’économie. Quand une banque centrale maintient ses taux très en dessous de ce que l’épargne justifierait, sa grille de lecture suggère de surveiller où va le crédit : immobilier, entreprises très endettées, projets à rentabilité lointaine. Les années de taux nuls et de quantitative easing ont ravivé cette lecture, sans qu’elle permette de dater un retournement.

Il rappelle aussi qu’une création monétaire n’est pas neutre : selon cette lecture, les actifs proches des premiers bénéficiaires du crédit nouveau peuvent monter avant les prix à la consommation, ce qui aide à comprendre pourquoi les marchés peuvent s’envoler pendant que l’inflation mesurée reste faible. Ces grilles éclairent la politique monétaire ; elles ne disent ni quand acheter ni quand vendre.

Questions fréquentes

Qu’a apporté Ludwig von Mises à l’économie ?

Ludwig von Mises a intégré la monnaie à la théorie de la valeur subjective en 1912, esquissé la théorie autrichienne des cycles fondée sur l’excès de crédit, et soutenu en 1920 qu’une économie sans propriété privée des moyens de production n’a aucun prix pour calculer ses coûts.

Ludwig von Mises était-il libéral ?

Oui, au sens du libéralisme classique : il défendait la propriété privée, le libre-échange, l’étalon-or et le laissez-faire. Il refusait toute économie mixte, ce qui le plaçait à l’écart de nombreux libéraux de son temps.

Quelle est la différence entre Mises et Hayek ?

Hayek a fréquenté le séminaire de Mises et prolongé deux de ses idées, la théorie des cycles et la critique du calcul socialiste. Prix Nobel d’économie en 1974, il a toutefois insisté sur la connaissance dispersée et l’ordre spontané, et s’est montré réservé sur la méthode aprioriste de Mises, plus déductive et plus intransigeante.

Quel livre lire de Ludwig von Mises ?

L’Action humaine (1949), traduit par Raoul Audouin aux Presses universitaires de France en 1985, est son traité complet, mais il compte près de 1 000 pages. Pour commencer, Le Socialisme (1922) ou Le Libéralisme (1927), plus court, donnent un accès plus direct à sa pensée.

Pour aller plus loin

L’auteur

Benoist Rousseau

Maîtrise d’histoire (Sorbonne) · Trader depuis 1994

Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.

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