Histoire de TSMC : de l’usine sans clients au fondeur dont dépend l’industrie mondiale

TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company) est le premier fabricant de puces à façon du monde : il grave sur ses plaquettes de silicium les puces qu’Apple, Nvidia ou AMD dessinent sans les produire. Son histoire est celle d’une idée que personne ne voulait financer en 1987, une usine qui s’interdit de vendre ses propres produits, et qui a fini par rendre l’industrie entière dépendante d’une île de 23 millions d’habitants.
TSMC en bref
- Fondation : 21 février 1987, à Hsinchu (Taïwan), par Morris Chang, avec l’État taïwanais et le néerlandais Philips.
- Siège : parc scientifique de Hsinchu, Taïwan.
- Dirigeants : C. C. Wei (Wei Che-chia), président du conseil d’administration et directeur général ; Wendell Huang, directeur financier.
- Activité : fonderie pure, c’est-à-dire fabrication de puces pour le compte de clients, sans aucun produit sous son nom ; assemblage avancé et masques.
- Usines : Taïwan pour l’essentiel ; Chine (Nankin, Shanghai), États-Unis (Arizona, État de Washington), Japon (Kumamoto) ; Allemagne (Dresde) en construction.
- Effectifs : plus de 90 000 salariés fin 2025.
- Cotation : Bourse de Taïwan (code 2330), première pondération de l’indice Taiex ; certificats de dépôt à New York (code TSM).
- Chiffre d’affaires 2025 : 3 809 milliards de dollars taïwanais, soit 122,4 milliards de dollars américains.
Histoire de TSMC
1985-1987 : une commande d’État et une idée dont personne ne veut
Morris Chang est né en 1931 à Ningbo, en Chine continentale. Il part en 1949 étudier aux États-Unis, à Harvard puis au MIT, et entre en 1958 chez Texas Instruments, où il passe vingt-cinq ans et finit à la tête des semi-conducteurs du groupe. Après un passage à la direction de General Instrument, il accepte en 1985 l’offre du gouvernement taïwanais de prendre la tête de l’ITRI, l’Institut de recherche en technologie industrielle, avec pour mission de doter l’île d’une industrie des puces.
Taïwan n’a ni les marques ni les ingénieurs de conception pour rivaliser avec Intel ou les japonais. Chang propose donc l’inverse : une usine qui ne fabriquerait que pour les autres. Le modèle est neuf ; on dit aujourd’hui « fonderie pure ». Encore faut-il des actionnaires. Texas Instruments et Intel, sollicités, déclinent, en pleine crise du secteur ; plusieurs groupes japonais aussi. Philips accepte : il apporte ses procédés de fabrication et ses brevets contre 27,6 % du capital. L’État, par son Fonds national de développement, en prend 48,3 % ; le reste vient de grandes familles industrielles de l’île, priées d’investir, et de la holding du Kuomintang, le parti au pouvoir. TSMC est fondé le 21 février 1987 à Hsinchu.
1987-1997 : la confiance comme seul produit
Le premier directeur général n’est pas Chang mais James E. Dykes, un Américain venu de Philips. Il ne reste pas deux ans : les deux hommes ne s’entendent pas. En janvier 1988, il a pourtant résumé la doctrine maison : « Nous ne pouvons avoir ni conception ni produit à nous. » C’est l’argument commercial : un client qui confie ses plans à TSMC ne craint pas de les voir copiés par un concurrent, puisque TSMC n’en est pas un. Dès 1987, l’entreprise s’engage à ne jamais concevoir ni vendre de puces sous son nom.
Les débuts sont modestes : une usine de plaquettes de six pouces, gravant à 2 microns, des technologies déjà anciennes. Le décollage vient des concepteurs sans usine, les fabless, qui se multiplient dans la Silicon Valley parce qu’ils peuvent désormais créer une société de puces sans bâtir d’usine. Les opérations sont d’abord tenues par Klaus Wiemer, autre ancien de Texas Instruments, vice-président des opérations dès 1987 puis président, qui part en 1991 diriger le singapourien Chartered Semiconductor. Don Brooks, ancien de Texas Instruments et de Fairchild, devient président la même année ; sous sa présidence, TSMC renoue avec les bénéfices et son chiffre d’affaires croît de 54 % par an en moyenne. Le 5 septembre 1994, l’action entre à la Bourse de Taïwan.
En 1997, d’après les mémoires de Chang, un jeune patron mécontent du commercial de TSMC à San José écrit au fondateur pour obtenir de la capacité. Il s’appelle Jensen Huang ; Nvidia figure parmi les cinq premiers clients de TSMC depuis 1998. La même année, le 8 octobre 1997, TSMC devient la première société taïwanaise cotée à la Bourse de New York, où Philips écoule une partie de ses actions.
1997-2009 : croissance, crise et succession manquée
Brooks parti en 1997, Chang reprend lui-même l’exécutif. TSMC construit à Tainan, démarre en 1998 sa première usine américaine, WaferTech, coentreprise de Camas, dans l’État de Washington, dont il prend le contrôle total en 2000, et rachète en 2000 deux concurrents taïwanais, TSMC-Acer et Worldwide Semiconductor Manufacturing. L’éclatement de la bulle internet fait chuter les ventes de 24 % en 2001 : l’industrie des puces est cyclique, et TSMC avec elle. En mars 2007, Philips, qui a recentré ses activités, annonce un plan de sortie ordonnée pour ses 16,2 % restants.
En 2005, Chang cède la direction générale à Rick Tsai et ne garde que la présidence du conseil. La crise de 2008 met fin à l’expérience : TSMC licencie sur la base d’évaluations annuelles que Chang reconnaîtra avoir mal conduites, et il s’en excuse publiquement, à la télévision, le 20 mai 2009. En juin 2009, à 77 ans, il reprend le poste de directeur général ; Tsai est envoyé développer l’énergie solaire et les diodes électroluminescentes.
2009-2018 : Apple, ou le client qui change tout
Le second mandat de Chang est celui d’un client qui change d’échelle l’entreprise. Le 9 novembre 2010, selon ses mémoires, Terry Gou, patron de Foxconn, lui présente Jeff Williams, directeur des opérations d’Apple, qui cherche un nouveau fabricant pour les processeurs de l’iPhone. Le fournisseur d’alors, Samsung, est devenu un concurrent sur les téléphones. Apple se fournit chez TSMC à partir de 2014, avec la puce A8 ; en 2016, l’A10 de l’iPhone 7 est fabriquée par TSMC seul, aidé par une technique d’assemblage maison, InFO, qui rend la puce plus mince. En mars 2017, la capitalisation de TSMC dépasse pour la première fois celle d’Intel.
Chang prépare mieux sa seconde succession. En 2013, il sonde Jensen Huang, qui lui répond : « J’ai déjà un travail. » Il installe alors deux codirecteurs généraux, Mark Liu et C. C. Wei. Le 2 octobre 2017, il annonce son départ ; il quitte le groupe en juin 2018, après trente et un ans, Liu à la présidence du conseil, Wei à la direction générale. L’été suivant rappelle la fragilité de l’édifice : le 3 août 2018, une erreur commise en installant le logiciel d’une nouvelle machine laisse un virus se propager dans les usines ; l’incident retarde des livraisons représentant jusqu’à 2 % des ventes du trimestre et coûte environ un point de marge brute.
Depuis 2018 : la géopolitique s’invite dans les usines
TSMC devient un enjeu d’État. En 2017, malgré les réserves du gouvernement de Taipei, il a investi 3 milliards de dollars dans une usine à Nankin ; en 2020, sous la pression de Washington, il cesse de livrer Huawei à partir du 14 septembre. Le 15 mai 2020, il annonce une usine en Arizona, 12 milliards de dollars pour graver en 5 nanomètres. Chang, retiré, jugera en 2022 l’effort américain coûteux et vain ; la direction l’amplifie pourtant. Les chantiers dérapent, faute de main-d’œuvre qualifiée, et coûtent bien plus cher qu’à Taïwan, mais la première usine produit en volume au quatrième trimestre 2024 ; le 3 mars 2025, à la Maison-Blanche, TSMC porte ses engagements américains à 165 milliards de dollars, puis à environ 265 milliards en juillet 2026.
Le Japon et l’Europe suivent. Une filiale créée en 2021 avec Sony à Kumamoto produit depuis fin 2024 ; le 8 août 2023, TSMC fonde avec Bosch, Infineon et NXP la coentreprise ESMC, dont il détient 70 %, pour une usine de plus de 10 milliards d’euros à Dresde. En juin 2024, Mark Liu prend sa retraite et C. C. Wei cumule la présidence du conseil et la direction générale. Fin 2025, la gravure de 2 nanomètres entre en production de volume.
Ce que fait TSMC aujourd’hui
TSMC fabrique, il ne conçoit pas : ses clients lui confient leurs plans, il les grave et, de plus en plus, assemble les puces finies. En 2025, il a réalisé 3 809 milliards de dollars taïwanais de chiffre d’affaires (122,4 milliards de dollars américains) et 1 718 milliards de bénéfice net. Les ventes se répartissaient ainsi par usage :
- Calcul haute performance (58 %) : processeurs et accélérateurs d’intelligence artificielle pour les centres de données, Nvidia, AMD ou Broadcom en tête.
- Smartphones (29 %) : processeurs d’Apple, de Qualcomm, de MediaTek.
- Objets connectés et automobile (5 % chacun).
- Électronique grand public et divers (3 %).
Par origine des clients, l’Amérique du Nord pèse 75 % des ventes, la Chine et le reste de l’Asie-Pacifique 9 % chacun, le Japon 4 %, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique 3 %. La production, elle, reste très majoritairement taïwanaise.
Les dirigeants de TSMC
- Morris Chang (1987-2018) : fondateur, président du conseil d’administration ; il dirige aussi l’exécutif après le départ de Dykes, puis de 1997 à 2005 et de 2009 à 2013.
- James E. Dykes (1987-vers 1988) : premier directeur général, venu de Philips.
- Klaus Wiemer (1987-1991) : vice-président des opérations, puis président et directeur des opérations.
- Don Brooks (1991-1997) : président.
- Rick Tsai (2005-2009) : directeur général.
- Mark Liu (2013-2024) : codirecteur général, puis président du conseil de 2018 à 2024.
- C. C. Wei (depuis 2013) : codirecteur général, directeur général depuis 2018, président du conseil depuis juin 2024.
TSMC en Bourse
L’action TSMC est cotée à la Bourse de Taïwan depuis le 5 septembre 1994, sous le code 2330, et ses certificats de dépôt (un certificat pour cinq actions) le sont à New York depuis le 8 octobre 1997, sous le code TSM : première société taïwanaise admise au New York Stock Exchange, à 24,78 dollars le certificat. Le titre est la première pondération du principal indice de Taipei, le Taiex. L’épisode Berkshire Hathaway résume son statut : Warren Buffett achète 60 millions de certificats au troisième trimestre 2022, les revend presque tous dès le trimestre suivant et explique en mai 2023 qu’il se sent « mieux avec le capital placé au Japon qu’à Taïwan ». En juillet 2025, la capitalisation des actions cotées à Taipei dépasse 1 000 milliards de dollars, une première pour une valeur asiatique depuis 2007.
Chiffres clés depuis 2021
| Exercice | Chiffre d’affaires | Résultat net | Chiffre d’affaires en dollars américains |
|---|---|---|---|
| 2021 | 1 587,42 | 596,54 | 56,82 |
| 2022 | 2 263,89 | 1 016,53 | 75,88 |
| 2023 | 2 161,74 | 838,50 | 69,30 |
| 2024 | 2 894,31 | 1 173,27 | 90,08 |
| 2025 | 3 809,05 | 1 717,88 | 122,42 |
Chiffre d’affaires et résultat net en milliards de dollars taïwanais, dernière colonne en milliards de dollars américains ; comptes consolidés publiés par TSMC, exercices clos le 31 décembre.
Questions fréquentes sur TSMC
Qui a fondé TSMC ?
Morris Chang, ingénieur né en Chine en 1931 et passé par Texas Instruments, a fondé TSMC le 21 février 1987 à Hsinchu, à la demande du gouvernement taïwanais. L’État et Philips étaient les deux principaux actionnaires d’origine.
Que veut dire TSMC ?
TSMC signifie Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, « société taïwanaise de fabrication de semi-conducteurs ». À Taïwan, on l’appelle Tai Ji Dian, abréviation de son nom chinois.
Qui dirige TSMC ?
C. C. Wei, ingénieur entré dans le groupe en 1998, est directeur général depuis juin 2018 et président du conseil d’administration depuis juin 2024. Il a succédé à Mark Liu à la présidence.
Qu’est-ce qu’une fonderie pure ?
C’est une usine de puces qui ne fabrique que pour ses clients et ne vend aucun produit sous sa marque. TSMC a été la première société au monde fondée sur ce modèle.
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Sources
- TSMC, profil de la société (consulté le 10 octobre 2026)
- TSMC, rapport annuel 2025, lettre aux actionnaires (2026)
- TSMC, rapport annuel 2025, chapitre 2 : profil, effectifs, répartition des ventes (2026)
- TSMC, rapport annuel 2023, lettre aux actionnaires (2024)
- TSMC, rapport annuel 2022, lettre aux actionnaires (2023)
- TSMC, rapport annuel 2016, présentation de la société (2017)
- TSMC, résultats du quatrième trimestre 2025 (15 janvier 2026)
- TSMC, « TSMC First Taiwan Company to List on NYSE » (8 octobre 1997)
- TSMC, démission de Don Brooks, Morris Chang reprend la présidence (4 mars 1997)
- TSMC et Philips, plan de sortie de Philips du capital (9 mars 2007)
- TSMC, Morris Chang annonce sa retraite (2 octobre 2017)
- TSMC, formulaire 6-K sur l’incident informatique du 3 août 2018 (août 2018)
- TSMC, projet d’usine en Arizona (15 mai 2020)
- TSMC, Bosch, Infineon et NXP créent ESMC à Dresde (8 août 2023)
- Yahoo Finance Taïwan, fiche de la société 2330 : dates de fondation et de cotation (consultée le 10 octobre 2026)
- Anue (cnyes), fiche de la société 2330 (consultée le 10 octobre 2026)
- International Directory of Company Histories (FundingUniverse), « Taiwan Semiconductor Manufacturing Company Ltd. History » (consulté le 10 octobre 2026)
- SemiWiki, « The First TSMC CEO James E. Dykes » (consulté le 10 octobre 2026)
- SemiWiki, « Former TSMC President Don Brooks » (consulté le 10 octobre 2026)
- Virginia Tech News, hommage à Klaus Wiemer (18 août 2014)
- Dignity Memorial, nécrologie de Klaus Wiemer (2014)
- Caixin Global, « In Profile : How Morris Chang Built TSMC Into a Chipmaking Colossus » (27 février 2026)
- Benzinga, Morris Chang et le refus d’Intel (mai 2025)
- Taipei Times, Morris Chang reprend la direction générale (15 juin 2009)
- TechSoda, les mémoires de Morris Chang, second volume (décembre 2024)
- Reuters (via WHBL), Morris Chang avait proposé la direction de TSMC à Jensen Huang (6 décembre 2024)
- EE Times Asia, « TSMC to Continue as Sole Apple Supplier » (24 août 2018)
- eeNews Europe, départ de Mark Liu (19 décembre 2023)
- Fox 10 Phoenix, 100 milliards de dollars de plus en Arizona (3 mars 2025)
- Fortune, Berkshire Hathaway sort de TSMC (16 mai 2023)
- TaiwanPlus, la capitalisation de TSMC dépasse 1 000 milliards de dollars (22 juillet 2025)
- TelecomLead, l’exercice 2025 de TSMC (16 janvier 2026)
- Wikipédia, TSMC (consulté le 10 octobre 2026)
- Wikipédia, Morris Chang (consulté le 10 octobre 2026)
- Wikipédia, C. C. Wei (consulté le 10 octobre 2026)
- Wikipédia, Rick Tsai (consulté le 10 octobre 2026)
Historien de formation, j’aborde l’économie en praticien : depuis 1994, je vois chaque jour sur mes écrans ce que les décisions des banques centrales et des États font aux prix. J’essaie d’expliquer ce qui se joue derrière les chiffres, sans jargon et sans promesse.
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