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Munehisa Homma : biographie, méthode et vérité sur les chandeliers japonais

Négociant en riz de Sakata au XVIIIe siècle, Munehisa Homma passe pour l’inventeur des chandeliers japonais. Sa fortune est réelle, sa faillite aussi ; l’invention qu’on lui prête l’est beaucoup moins.

Munehisa Homma : Le père supposé des chandeliers, qui n’en a peut-être jamais tracé

Qui était Munehisa Homma ?

Munehisa Homma (1724-1803), en japonais Honma Munehisa ou Honma Sōkyū (本間宗久), est un négociant et spéculateur sur le riz originaire de Sakata, dans la province de Dewa, au nord du Japon, qui fit fortune sur les marchés d’Edo et d’Osaka au XVIIIe siècle. La tradition boursière japonaise, puis la littérature occidentale de l’analyse technique, l’ont érigé en inventeur des chandeliers japonais et en « dieu des marchés ».

Sa fiche est donc une fiche en deux colonnes. D’un côté, un cadet d’une grande maison marchande, qui spécule contre l’avis de sa famille, se ruine une fois et se refait. De l’autre, une figure tutélaire à laquelle on a attribué, souvent sans preuve, des livres, une méthode graphique et des records. Le trader qui trace ses bougies chaque matin hérite des deux.

Munehisa Homma en résumé

Homma vit dans le Japon des Tokugawa, où le riz sert à la fois de récolte, d’impôt et de monnaie. Les seigneurs vendent à Osaka des bons de riz sur leurs récoltes futures, et le marché de Dōjima, autorisé par le shogunat en 1730, y négocie des contrats à terme réglés par différence. Homma y passe pour l’un des grands spéculateurs de son siècle, au point que des chansons populaires célèbrent sa maison.

  • Famille : Les pionniers
  • Naissance : 1724 (1717 selon une autre tradition), à Sakata, province de Dewa (aujourd’hui préfecture de Yamagata)
  • Mort : 1803
  • Nationalité : japonaise
  • Marchés : riz au comptant et à terme, à Sakata, Edo (Kuramae) et Osaka (Dōjima) ; prêts aux seigneurs
  • Style : spéculation directionnelle sur le riz, réputée attentive à la psychologie des opérateurs ; méthode connue par des textes tardifs
  • Coup le plus célèbre : la campagne d’Osaka, après sa faillite d’Edo, qui lui vaut le surnom de « Tengu de Dewa »
  • Livres : aucun dont l’attribution soit établie ; plusieurs recueils circulent sous son nom (Sōkyū-ō hiroku, Sakata senjutsu shōkai, Honma Sōkyū sōba zanmai den)

La vie de Munehisa Homma : le cadet qui jouait le riz

Selon les chroniques de Sakata reprises par l’historiographie japonaise, Homma naît en 1724, troisième fils de Honma Kyūshirō Mitsumoto, chef de la maison Niigata-ya, l’une des plus riches du port. On l’appelle alors Kyūsaku. Vers seize ans, il séjourne à Edo, sous le shogun Yoshimune, et en revient avec l’idée de spéculer sur le riz. Son père refuse : ce n’est pas, dit-il, la voie droite du commerce.

Après la mort du père, l’aîné, Mitsuhisa, prend la maison, puis se retire au bout de quelques années au profit de son fils, Honma Mitsuoka, envoyé en apprentissage chez un grand marchand de Himeji. Kyūsaku gère la maison en son absence, place ses capitaux sur le marché du riz de Sakata et réussit au point d’accroître le fonds de plusieurs dizaines de milliers de ryō. À son retour, Mitsuoka s’oppose violemment à son oncle, rompt avec lui et le chasse de la boutique. Les gains de la spéculation seront en bonne partie donnés à des travaux publics, notamment des forêts plantées contre les sables.

Chassé de Sakata, Kyūsaku tente sa chance à Edo, échoue et fait faillite. Il revient chez lui, se reconstitue un capital, puis part pour Osaka, « la cuisine du pays », où il réussit cette fois de façon éclatante. Vers cinquante ans, il prend le nom de Sōkyū, s’installe à Edo, y réussit encore, se réconcilie avec son neveu et finit sa carrière dans le négoce du riz au comptant et les prêts aux seigneurs. Il meurt en 1803. Marié à la fille de Katō Kan’emon, du village de Shinbori, et sans enfant, il adopte un frère de sa femme.

La fortune de la maison Honma, elle, est surtout l’œuvre de Mitsuoka (1733-1801), grand marchand, financier du fief de Shōnai et créancier secourable du seigneur de Yonezawa, Uesugi Yōzan. C’est la maison, plus que l’oncle, que vise la chanson de l’époque, que Nison traduit à sa façon : on ne deviendra jamais un Honma, mais on se contenterait d’être seigneur. Une autre rengaine résume l’influence de Sakata sur les prix : soleil à Sakata, nuages à Dōjima, pluie sur le riz des entrepôts d’Edo.

Quelle était la méthode de Munehisa Homma ?

Il faut le dire d’emblée : la méthode de Homma n’est connue par aucun document de sa main. Les recueils qu’on lui attribue, dont le Sōkyū-ō hiroku (« Mémoires secrets du vieux Sōkyū »), le Sakata senjutsu shōkai et le Honma Sōkyū sōba zanmai den, sont considérés par une partie des spécialistes japonais comme des compilations établies au début de l’ère Meiji, après 1868, soit plus de soixante ans après sa mort. Le spécialiste Hayashi Terutarō le rappelle dans son ouvrage de 1991 sur la méthode de Sakata, et l’existence même des originaux est mise en doute.

Ce que la tradition transmet sous son nom est une doctrine de la patience et du contre-courant. Le marché alterne des phases de yang, la hausse, et de yin, la baisse, et chacune contient le germe de l’autre. La foule se trompe aux extrêmes ; il faut attendre le moment, ne pas se précipiter, savoir rester hors du marché. Ce sont des maximes de comportement, pas des signaux graphiques.

Le cadre technique de l’époque, lui, est documenté. À Dōjima, autorisé officiellement en 1730, on traite le riz au comptant (shōmai) et à terme (chōaimai) : le contrat à terme porte sur un riz de référence, se négocie contre un simple dépôt de garantie, le shikigin, et se dénoue par paiement de la différence. Un contrat à terme sur indice fonctionne aujourd’hui selon le même principe, et Joseph de la Vega décrivait déjà à Amsterdam, en 1688, des contrats réglés par simple différence. Steve Nison ajoute que Homma notait le temps qu’il faisait, étudiait les prix depuis les débuts du marché et avait posté des hommes sur les toits, entre Osaka et Sakata, pour transmettre les cours par signaux de drapeaux. Nison ne cite pas de source pour ces détails.

Quant aux « cinq méthodes de Sakata » (sakata goho), elles décrivent des configurations de trois éléments : les trois montagnes (un sommet triple), les trois rivières (un creux triple), les trois écarts, les trois soldats et les trois méthodes, une consolidation à l’intérieur d’une tendance. Les manuels japonais les attribuent à Homma ; aucun texte de son vivant ne le prouve.

Quel est le coup le plus célèbre de Munehisa Homma ?

La tradition retient la campagne d’Osaka. L’homme sort d’une faillite à Edo, ruiné et brouillé avec son neveu. Il se refait à Sakata, puis porte ses capitaux à Osaka, « la cuisine du pays », le plus grand marché, celui où se fixent les prix du riz de tout l’archipel. La tradition veut qu’instruit par son échec il y ait lu cette fois les mouvements avec justesse, et qu’on l’ait surnommé le « Tengu de Dewa », du nom de ces génies des montagnes au long nez que la légende dote de pouvoirs surnaturels.

Aucune source accessible ne chiffre ce coup : ni le montant engagé, ni la durée, ni le gain. Il faut donc s’en tenir au récit, et rappeler que la version occidentale, celle de Steve Nison en 1991, le présente autrement : Homma, chargé des affaires familiales en 1750, aurait dominé les marchés d’Osaka puis gagné une fortune à Edo, où l’on disait qu’il avait enchaîné cent transactions gagnantes. Les deux récits s’accordent sur l’essentiel, la fortune faite sur le riz, et divergent sur presque tout le reste.

Quelle a été la pire erreur de Munehisa Homma ?

Sa pire erreur est rapportée par la tradition japonaise elle-même, ce qui la rend assez crédible : la faillite d’Edo. Chassé de Sakata après sa brouille avec son neveu, Homma emporte un capital constitué par la spéculation et va le jouer sur le marché du riz de la capitale. Il échoue, perd tout et doit rentrer chez lui.

Le récit ne dit pas comment. Mais il désigne les causes classiques : un homme qui vient de réussir sur un petit marché qu’il connaît, Sakata, et qui transporte sa confiance sur un marché plus grand, qu’il connaît mal, sans le soutien de sa maison. La leçon que la tradition en tire, et qui irrigue les maximes du Sōkyū-ō hiroku, est celle de l’attente et de la mesure. C’est l’ordre habituel : l’échec d’abord, la sagesse ensuite, la légende enfin.

Qu’a ajouté la légende à l’histoire de Munehisa Homma ?

Beaucoup. Le premier ajout est l’invention des chandeliers. Steve Nison, qui a fait connaître la technique en Occident par un article de 1989 puis par Japanese Candlestick Charting Techniques en 1991, présentait Homma comme celui dont les principes de trading avaient évolué vers la méthode des chandeliers, sans dire qu’il les avait dessinés. Trois ans plus tard, dans Beyond Candlesticks (1994), il écrit qu’il est peu probable que Homma ait utilisé des graphiques en chandeliers, et que ceux-ci sont plus vraisemblablement apparus au début de l’ère Meiji, à la fin du XIXe siècle. L’attribution répétée sur des milliers de pages, y compris en français, est donc démentie par celui qui l’a popularisée.

Le deuxième ajout est bibliographique. On lit partout que Homma aurait écrit en 1755 le Sanen kinsen hiroku, que Nison traduit par « La Source d’or, chronique des trois singes ». Nison lui-même, en 1994, le dit seulement « prétendument » écrit par Homma. La bibliothèque de l’université de Kyōto conserve une copie de ce texte, faite d’après une édition de 1851, et la catalogue sous le nom d’Ushida Gonzaburō, un spéculateur de Dōjima que la tradition japonaise cite à côté de Homma ; sa notice ne donne pas la date de 1755. L’attribution à Homma est donc pour le moins fragile. Or c’est de ce recueil, selon Nison, que vient la maxime contrarienne la plus souvent prêtée à Homma : quand tout le monde est baissier, il y a de quoi monter ; quand tout le monde est haussier, de quoi baisser.

Le troisième ajout touche aux records : les cent transactions gagnantes d’affilée, rapportées par Nison sous la forme « on disait que », le titre de samouraï et le rôle de conseiller du gouvernement, ou une fortune convertie en milliards de dollars actuels. Rien de cela n’est documenté par une source d’époque citée. Wall Street a fait subir le même traitement à William Gann, dont les prédictions ont grandi avec le temps. Le public croit savoir que Homma a inventé les bougies et n’a jamais perdu ; l’histoire retient un spéculateur qui a fait faillite au moins une fois et n’a peut-être jamais tracé une bougie.

Que peut apprendre un trader de Munehisa Homma ?

La première leçon est de méthode critique. Les chandeliers fonctionnent ou non selon l’usage qu’on en fait, pas selon leur généalogie. Mais un trader qui croit qu’une figure marche parce qu’un génie du XVIIIe siècle l’a inventée confond l’autorité et la preuve. Les chandeliers lus dans le sens de la tendance se testent, comme n’importe quel signal.

  • Lire une figure dans son contexte : un marteau en bas de tendance et le même dessin en haut ne disent pas la même chose.
  • Attendre la confirmation : une étoile du matin n’existe qu’une fois sa troisième bougie close.
  • Se méfier du marché qu’on ne connaît pas : la faillite d’Edo vient d’un succès transporté ailleurs.
  • Savoir ne rien faire : c’est le fond des maximes attribuées à Homma, quelle qu’en soit la date.
  • Vérifier les citations : la phrase célèbre sur le marché baissier qui contient la hausse vient d’un recueil dont l’auteur n’est probablement pas Homma.

Quels livres lire sur Munehisa Homma ?

  • Steve Nison, Japanese Candlestick Charting Techniques, New York, New York Institute of Finance, 1991 ; en français : Les Chandeliers japonais : un guide contemporain sur d’anciennes techniques d’investissement venues d’Extrême-Orient, Hendaye, Valor, 2000. Le chapitre historique (p. 13-17) est la source occidentale du récit sur Homma.
  • Steve Nison, Beyond Candlesticks : New Japanese Charting Techniques Revealed, New York, John Wiley & Sons, 1994 ; en français : Chandeliers et autres techniques d’Extrême-Orient, Hendaye, Valor, 2001. C’est là (p. 14-15) que Nison doute que Homma ait utilisé des chandeliers.
  • Hayashi Terutarō, Teihon Sakata keisenhō (« La méthode graphique de Sakata, édition de référence »), Tokyo, Dōyūkan, 1991, en japonais : l’étude qui met en doute l’ancienneté des textes attribués à Homma.
  • Akiyama Kano, Tengu teru. Shōgun o koeta otoko, sōbashi Honma Sōkyū, Tokyo, Shōdensha, 2012, en japonais : un roman, à lire comme tel.

Questions fréquentes sur Munehisa Homma

Munehisa Homma a-t-il inventé les chandeliers japonais ?

Ce n’est pas établi. Steve Nison, qui a popularisé cette attribution, a écrit en 1994 qu’il est peu probable que Homma ait utilisé des chandeliers et que ceux-ci sont sans doute apparus au début de l’ère Meiji, à la fin du XIXe siècle. Homma reste en revanche une figure réelle de la spéculation sur le riz.

Quels livres Munehisa Homma a-t-il écrits ?

Aucun avec certitude. Les recueils qui portent son nom pourraient avoir été compilés après 1868. Le plus célèbre des livres qu’on lui prête en Occident, la « chronique des trois singes », daté de 1755 par Steve Nison, est catalogué par la bibliothèque de l’université de Kyōto sous le nom d’un autre spéculateur, Ushida Gonzaburō.

Qu’est-ce que la méthode de Sakata ?

C’est un ensemble de cinq configurations graphiques, les sakata goho, qui portent le nom de la ville natale de Homma : trois sommets, trois creux, trois écarts, trois soldats et une figure de consolidation. Les manuels japonais les lui attribuent, sans texte de son vivant pour le prouver.

Quelle était la fortune de Munehisa Homma ?

Aucun chiffre fiable n’existe. Les montants en milliards de dollars qui circulent sont des conversions sans source. Les chroniques de Sakata disent seulement qu’il accrut le capital de sa maison de plusieurs dizaines de milliers de ryō avant de faire faillite à Edo, puis de se refaire à Osaka.

Pour aller plus loin

  • L’erreur de narration, le biais qui transforme un marchand de riz en inventeur de méthode parce que l’histoire est plus belle
  • Charles Dow, l’autre père fondateur de l’analyse technique, dont les écrits, eux, sont datés et signés
  • Le harami, une figure en deux bougies dont le nom japonais dit bien l’origine de la nomenclature
  • L’indicateur Ichimoku, une autre méthode graphique japonaise, celle-ci datée et signée au XXe siècle
  • L’étoile du soir, la configuration de retournement en trois bougies la plus citée des manuels
L’auteur

Benoist Rousseau

Sièges CME & CBOT · Trader depuis 1994

Benoist Rousseau est trader, membre du Chicago Mercantile Exchange (CME) et du Chicago Board of Trade (CBOT), spécialiste en histoire économique formé à la Sorbonne et pédagogue expérimenté. Il a ainsi créé son École de Trading en 2022.
Fort de plus de 30 ans d’expérience sur les futures CME, il partage analyses de séance, replays de trades commentés, psychologie et gestion du risque — sans signaux ni promesses, du trading brut et sans filtre.

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