Biais d’action : définition, expériences et exemples en Bourse
Le biais d’action est la tendance à préférer agir plutôt qu’attendre, même quand l’inaction donnerait un meilleur résultat, parce qu’un échec après avoir agi paraît plus acceptable qu’un échec après n’avoir rien fait.

Qu’est-ce que le biais d’action ?
Le biais d’action est la tendance à choisir d’agir plutôt que de s’abstenir, alors que l’abstention donnerait un résultat égal ou meilleur, parce que l’action donne le sentiment de faire son devoir. Il est l’envers du biais d’omission, qui fait préférer l’inaction ; lequel des deux l’emporte dépend de ce qui passe pour normal dans la situation.
Le ressort est émotionnel. Un mauvais résultat après avoir agi se raconte bien : on a tenté quelque chose. Le même résultat après être resté immobile ressemble à de la négligence. Dans les métiers où l’action est la norme, la médecine, la gestion, le sport, rester immobile exige donc davantage de courage que de s’agiter, et ce courage est rarement récompensé quand cela tourne mal.
Le biais d’action en résumé
Le biais d’action est plus jeune que la plupart de ses voisins de famille et moins étudié en laboratoire. Il est en revanche remarquablement visible dans les données de terrain, des cages de football aux comptes de courtage, et il se combine naturellement avec l’excès de confiance : celui qui se croit bien informé a d’autant plus de raisons d’agir.
- Famille : la confiance en soi
- Mis en évidence par : Anthony Patt et Richard Zeckhauser pour le concept, Michael Bar-Eli et ses collègues pour l’étude de référence
- Date : 2000 et 2007
- Expérience de référence : 286 penaltys tirés dans des championnats de haut niveau, et la direction choisie par les gardiens
- Proche de : le biais d’omission, l’illusion de contrôle, l’aversion au regret
- Sur les marchés : trop d’opérations, des arbitrages entre titres qui coûtent plus qu’ils ne rapportent, une difficulté chronique à rester sans position
Quelle expérience a révélé le biais d’action ?
L’étude la plus parlante ne vient pas d’un laboratoire mais des archives de télévision. Une équipe israélienne, emmenée par Michael Bar-Eli de l’université Ben Gourion du Néguev, avec Ofer Azar, Ilana Ritov, Yael Keidar-Levin et Galit Schein, visionne 311 penaltys tirés dans des championnats et compétitions de haut niveau à travers le monde. Trois juges notent pour chacun la direction du tir et celle du plongeon. Après exclusion des tirs sur les montants ou hors du cadre et de quelques cas où les juges divergeaient, 286 penaltys restent.
Les tireurs visent à gauche du gardien dans 32,2 % des cas, au centre dans 28,7 %, à droite dans 39,2 %. Les gardiens, eux, plongent à gauche dans 49,3 % des cas et à droite dans 44,4 %. Ils restent au centre dans 6,3 % des cas seulement. Or c’est au centre qu’ils arrêtent le plus de ballons : 33,3 % des tirs quand ils restent debout, contre 14,2 % en plongeant à gauche et 12,6 % à droite. Six arrêts sur dix-huit penaltys en restant au centre, trente-six sur deux cent soixante-huit en plongeant. La stratégie optimale, sur ces données, est de ne pas bouger, et presque personne ne l’adopte.
Pour comprendre pourquoi, l’équipe interroge 32 des meilleurs gardiens professionnels israéliens. Vingt-cinq d’entre eux jugent le plongeon plus normal que de rester au centre. Sur le regret, les réponses vont dans le sens attendu, un but encaissé en restant immobile semblant plus pénible qu’un but encaissé en plongeant, mais trop peu de gardiens ont nuancé leurs réponses pour que le résultat soit statistiquement net. L’article paraît en 2007 dans le Journal of Economic Psychology, et ses auteurs le relient à la théorie de la norme de Daniel Kahneman et Dale Miller : on regrette davantage ce qui s’écarte de la norme, et la norme, pour un gardien, c’est d’agir.
Comment fonctionne le biais d’action ?
Anthony Patt et Richard Zeckhauser ont décrit le biais en 2000, à propos des décisions en matière d’environnement : les décideurs préfèrent les mesures visibles, qui montrent qu’ils ont agi, même quand leur effet est faible, à l’attente ou à des mesures discrètes plus efficaces. Le mécanisme commun est le besoin d’être vu en train de faire quelque chose, devant les autres et devant soi-même.
Le biais est amplifié par trois facteurs. Le premier est la norme du métier : quand agir est attendu, l’inaction devient une faute en cas d’échec. Le deuxième est l’incertitude elle-même : quand on ne sait pas, agir donne une impression de prise sur les événements, ce qui le rapproche de l’illusion de contrôle. Le troisième est le regard d’autrui, d’un public, d’un client ou d’un employeur. Il s’atténue quand l’inaction est elle-même une règle écrite, décidée à l’avance, et quand les décisions sont jugées sur leur processus plutôt que sur leur issue.
Le biais d’action et le biais d’omission ne se contredisent donc pas : ils obéissent à la même règle. Ce qui est perçu comme la position par défaut est moins regretté ; en Bourse, selon les personnes et les moments, la position par défaut est tantôt de garder, tantôt de bouger.
Quels exemples du biais d’action en Bourse ?
Le cas de marché le plus net tient en une comparaison entre ce que les investisseurs vendent et ce qu’ils achètent. Terrance Odean, dans l’American Economic Review en 1999, étudie 10 000 comptes d’un courtier à prix réduit et isole les cas où un investisseur vend un titre et en achète un autre peu après. Par cet arbitrage, l’investisseur affirme que le titre acheté fera mieux que le titre vendu. Selon le résumé qu’en donne Daniel Kahneman, c’est l’inverse qui se produit en moyenne : sur l’année suivante, les titres vendus font mieux que les titres achetés de 3,3 points de pourcentage, avant même les frais de l’opération. L’action ne se contente pas de coûter des commissions ; elle détruit de la valeur par elle-même.
Odean rappelle aussi dans son article une hypothèse de James Dow et Gary Gorton : certains gérants traitent pour montrer à leurs mandants qu’ils travaillent, et ne pas rester visiblement inactifs. C’est le biais d’action devenu argument commercial. Chez le particulier, il prend la forme du portefeuille qu’on « réorganise » après une mauvaise semaine, de la position prise en séance parce qu’il ne s’est rien passé depuis une heure, ou du stop déplacé pour avoir fait quelque chose.
À l’autre extrémité, Warren Buffett a fait de l’inaction une doctrine. Dans sa lettre aux actionnaires de Berkshire Hathaway pour 1990, il écrit qu’une léthargie confinant à la paresse reste la pierre angulaire de son style d’investissement, et précise que la société n’a acheté ni vendu une seule action de cinq de ses six principales participations dans l’année. La formule est drôle parce qu’elle est exacte : l’inaction, chez lui, est une décision prise à l’avance, pas une absence de décision.
Pour le trader de court terme, le biais d’action est l’un des chemins les plus directs vers le surtrading, dont les études de Barber et Odean, présentées dans la fiche sur l’excès de confiance, ont mesuré le coût. Il se nourrit aussi du besoin de se refaire après une perte, quand chaque minute sans position ressemble à une minute perdue.
Comment reconnaître le biais d’action dans ses décisions ?
Le biais d’action se reconnaît à la manière dont vous vivez les moments sans position.
- Une séance sans opération vous laisse le sentiment d’avoir mal travaillé.
- Vous prenez des positions « pour voir », en dehors de votre plan, quand le marché est calme.
- Après une perte, vous agissez vite sur une autre valeur ou un autre contrat.
- Vos arbitrages entre titres sont plus fréquents que vos raisons écrites de les faire.
Comment éviter le biais d’action ?
La parade la plus solide consiste à faire de l’inaction une décision. Écrire, avant l’ouverture, les conditions précises dans lesquelles on interviendra, et considérer qu’en dehors d’elles, ne rien faire est l’application du plan, non un manque d’activité. Le gardien qui reste au centre parce qu’il l’a décidé avant le tir n’a pas à porter la même culpabilité que celui qui est resté figé.
Deux règles complètent la première. Un nombre maximal d’opérations par séance ou par semaine, et une pause obligatoire après une perte avant toute nouvelle position. Pour l’investisseur de long terme, l’exercice d’Odean est facile à reproduire : comparer, un an après chaque arbitrage, la performance du titre vendu à celle du titre acheté. Si la comparaison vous est défavorable, la meilleure opération était celle que vous n’avez pas faite.
Enfin, juger ses décisions sur leur processus plutôt que sur leur résultat retire au biais sa principale justification, la peur d’être blâmé pour être resté immobile. Pascal faisait observer, dans un fragment des Pensées, que tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ; il ne pensait pas aux salles de marché, mais elles lui donnent assez raison.
Quelles sont les limites du biais d’action ?
L’étude des penaltys appelle une réserve, que ses auteurs formulent eux-mêmes : les tirs au centre sont peut-être plus fréquents justement parce que les gardiens plongent presque toujours. Si les gardiens se mettaient à rester au centre, les tireurs viseraient davantage les côtés, et l’avantage disparaîtrait en partie. La conclusion vaut donc pour le comportement des tireurs tel qu’il était observé, pas pour un monde où les gardiens auraient changé de stratégie. D’autres travaux sur les penaltys, comme celui de Pierre-André Chiappori, Steven Levitt et Timothy Groseclose en 2002 dans l’American Economic Review, analysent le jeu comme un équilibre où chacun mélange ses choix et trouvent des comportements compatibles avec cet équilibre ; mais, comme le relèvent Bar-Eli et ses collègues, dans les données de Chiappori les gardiens ne restaient au centre que dans environ 2 % des cas, si bien que la question du centre y est à peine posée.
Plus généralement, le biais d’action est moins bien établi en laboratoire que le biais d’omission, et sa définition dépend de la norme du contexte : la même personne peut être biaisée vers l’action au travail et vers l’omission dans ses placements. Sur les marchés, il est difficile de le séparer de l’excès de confiance, du goût du jeu ou du simple ennui, qui produisent tous trop de transactions.
Enfin, l’inaction n’est pas toujours une vertu. Le refus de couper une position perdante est aussi une forme de passivité, celle de l’effet de disposition. La leçon n’est pas qu’il faut moins agir, mais qu’il faut agir pour des raisons décidées à l’avance.
Questions fréquentes sur le biais d’action
Quelle différence entre biais d’action et biais d’omission ?
Ce sont deux faces d’une même règle : on regrette moins ce qui correspond à la norme. Quand la norme est d’agir, comme pour un gardien de but, on agit trop ; quand elle est de ne rien faire, comme face à un traitement risqué, on s’abstient trop. Le contexte décide lequel l’emporte.
Pourquoi les gardiens de but plongent-ils presque toujours ?
Parce que plonger est la norme, et qu’un but encaissé en restant immobile semble plus difficile à assumer qu’un but encaissé en plongeant du mauvais côté. Sur 286 penaltys analysés par Bar-Eli et ses collègues, les gardiens restaient au centre dans 6,3 % des cas, alors que c’était là qu’ils arrêtaient le plus de tirs.
Trader moins rapporte-t-il plus ?
En moyenne, dans les comptes de particuliers étudiés par Barber et Odean, oui : les plus actifs obtiennent les plus mauvais résultats nets. Cela ne dit rien d’un trader en particulier, mais invite à vérifier, chiffres à l’appui, si ses opérations supplémentaires rapportent plus qu’elles ne coûtent.
Comment rester sans position sans culpabiliser ?
En faisant de l’attente une partie écrite du plan : les conditions d’intervention sont fixées avant la séance, et leur absence signifie qu’il n’y a rien à faire. Juger ses journées sur le respect du plan, non sur le nombre d’opérations, retire au biais l’essentiel de sa force.
Pour aller plus loin
- Blaise Pascal, qui voyait dans l’incapacité à rester en repos la source de bien des malheurs
- L’histoire de Berkshire Hathaway, pour une société bâtie sur la patience revendiquée de Warren Buffett
- Marc Aurèle, et sa discipline de l’action réservée à ce qui dépend de nous
- Sur le forum : le récit d’un tilt en séance et la recherche de pistes pour ne plus le revivre, le biais d’action dans sa forme la plus coûteuse
- Sur le forum : un trader décrit son impulsivité et son manque de patience face au marché, avec les conseils des membres pour s’en garder
La première difficulté du trading n’est pas technique : elle se trouve entre la chaise et l’écran. Auteur de « Devenez Trader Pro » et préfacier de « La Psychologie des foules » de Gustave Le Bon, je partage ici ce que trente ans de marchés m’ont appris sur la discipline, la peur et l’ego.
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